La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 4
Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et jouissant avec ivresse de leur indépendance. Ils admirent en eux la beauté des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la liberté embellit les forts qui l'embrassent, et cette vérité naturelle a servi de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la terre, pour se représenter si vivement l'image de la liberté. Car la liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n'existe pas. La vision des deux amants n'est, à proprement parler, qu'un mirage. La planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrière Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le combat: les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien.
Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmés par les sons, les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'étant immortels ils pussent goûter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir, n'est-ce pas user quelque chose de soi-même, n'est-ce pas déjà un peu mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si subtil, que nous sommes transportés et ravis.
Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa vie passée. Stella qui jusqu'alors lui était apparue sous sa figure terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour dans une communion sublime.
Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s'ils sont immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la mort. Si nous ne devions pas périr, l'amour serait quelque chose d'inconcevable. À peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et lui-même il l'ignore. Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le possède ne le goûte ni ne l'éprouve. Quoi qu'il en soit, la curiosité, un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille en Faustus. Il aspire à comprendre la nature dont il jouit. Il veut connaître. Immortel d'hier,
Une vague inquiétude, Le souci de savoir, que nul front fier n'élude, Le mal de l'inconnu l'avait déjà tenté.
À ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. Il n'a pas dépouillé le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille petite planète où quelque scoliaste latin écrivit un jour cette maxime: «On se lasse de tout excepté de comprendre.»
Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des connaissances humaines. D'abord, il se remémore les systèmes philosophiques de l'antiquité grecque; puis il passe en revue les alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon, Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume, Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte... Celui-ci l'arrête, lui interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue générale du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la connaissance de l'origine et de la fin des choses: la résignation qu'elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la témérité des conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de trouver la vérité dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur secours décevant.
Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de l'intelligence. Or, pendant qu'il goûtait son insensible félicité, le choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les plus reculés, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la planète habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.
Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre!
Lamentable océan de douleurs, dont la houle Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule, Et marche en avant sans repos! N'est-il donc pas encore apparu sur ta route Un monde fraternel où quelque ami t'écoute: N'auras-tu nulle part d'échos?
Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre.
Que l'homme est peu fait pour l'immortalité! Faustus et Stella semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants à leur véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie:
La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale, L'aube leur a tissé des suaires d'opale. Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux En silence, à l'asile aujourd'hui hasardeux Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille, Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille Au fidèle matin renaissaient rafraîchis. Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble Que le trépas déjà les ait glacés ensemble. Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos: Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos; Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine, Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine. .................................................... Quand le soleil du monde abandonné par eux Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux, Une abeille rôdeuse, explorant les prairies Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries S'arrêta pour y faire un butin pour son miel, Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.
La Mort les a emportés inertes vers la terre. Au moment de toucher l'antique planète d'où montait un si grand cri de douleur, Faustus et Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y découvrent plus d'hommes; l'espèce humaine y est depuis longtemps éteinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se dévoueront à créer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances, une race heureuse. Tandis qu'ils s'y décident, obéissant à un ordre divin; la Mort les emporte vers le plus haut séjour, mérité par leur incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux? Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la terre, il n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septième ciel, où la Mort les dépose, ils ne goûtent qu'une insipide félicité. Quel est le vrai nom de ce séjour sublime que le poète ne nous nomme pas? N'est-ce point le _nirvâna_ qu'on y trouve? Et le rêve heureux du poète ne finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes dans le néant divin?
Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des plus audacieux, à la fois et des plus suaves, parmi les poèmes philosophiques.
MÉRIMÉE[6]
[Note 6: _Prosper Mérimée_, étude biographique et littéraire, par le comte d'Haussonville, de l'Académie française. Calmann Lévy, éditeur.]
En publiant une étude biographique sur l'auteur de _Colomba_, M. d'Haussonville a prouvé une fois de plus qu'il sait être équitable envers ceux-là même dont il ne partage ni les idées ni les sentiments. On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n'a pu refuser sa sympathie à un esprit qui, tout en la déconcertant par une froideur apparente, la gagnait par une sorte de générosité cachée.
M. d'Haussonville sut reconnaître en Mérimée, non sans quelque respect, «une de ces natures qui, froissées par le contact de la vie, donnent à leur expérience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent profondément des ardeurs, parfois des convictions, en tout cas des délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux qu'ils scandalisent».
Il faut dire que les lettres inédites publiées par M. d'Haussonville, dans cette étude, nous révèlent un Mérimée que les correspondances avec Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de soupçonner, un Mérimée tendre, affectueux, fidèle et bon. Ces lettres--il y en a une vingtaine environ--sont écrites, les unes à une dame anglaise pleine de grâce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior, qui a laissé un recueil de souvenirs; les autres à «la fille d'un soldat deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang élevé qu'il avait atteint dans notre armée». Mérimée se montre naturel, confiant; affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait volontiers sa confiance aux femmes. L'amitié, qu'il jugeait tout à fait chimérique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un homme à une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et même «diablement difficile, car le diable se mêle de la partie»; mais enfin il se flattait d'avoir eu deux amies.
L'âge aidant, il aima les femmes d'une amitié spirituelle tout à fait charmante. Un tel commerce est la dernière joie des voluptueux. Quoi que disent les théologiens, les âmes ont un sexe aussi bien que les corps. Mérimée le savait. Il eut de tout temps le goût et le sens de la femme. Son tort fut d'affecter parfois, à l'exemple de son maître Stendhal, l'immoralité systématique. Stendhal et Mérimée mettaient expressément certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus impérieux de l'honnête homme. Je voudrais au moins qu'on nous laissât libres et qu'il nous fût permis aussi d'être quelquefois respectueux. Il n'y a guère de devoirs agréables, et les devoirs à rebours, sont parfois plus pénibles que les autres. Mais cette brutalité n'était qu'une grimace. Mérimée cachait sa blessure. Il était touché au coeur, et il ne trahissait sa souffrance, qu'en parlant de la passion des autres. C'est ainsi qu'il écrit un jour à mistress Senior:
Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine en Espagne, mais bien du coeur, viscère inconnu ou racorni au nord des Pyrénées. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui s'aimaient et qui sont mortes à huit jours d'intervalle. Ce qui vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'était pas un mari et une femme, ou, pour mieux dire, c'était un mari marié à une autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient l'indignité de s'aimer malgré leur position; aussi ont-ils été bien punis. Espérons qu'ils rôtissent dans un endroit que je ne nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables.
Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente? Mérimée fut toujours sincèrement convaincu de la légitimité des passions. Il ne leur demandait que d'être vraies et fortes. Et cette conviction lui inspirait çà et là des maximes sur le mariage et sur la chasteté qui eussent scandalisé sans doute mistress Senior, si elle eût été moins honnête, car les honnêtes femmes ne se scandalisent pas aussi facilement que les autres. Mérimée lui disait:
On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais dû être qu'une convention sociale.
Voilà qui semble bien irrévérencieux. Mais tout est permis au doute philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine interdit à la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour, un des plus grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage était une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mérimée disait encore:
Je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus de tout.
Cette fois, il cédait visiblement au plaisir de choquer un peu son estimable amie. Il ne faudrait pas répondre trop gravement à une boutade de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont attaché un si grand prix à la chasteté des femmes. Chaque Européen, il est vrai, ne tient guère pour son compte qu'à la chasteté d'une femme; à la chasteté de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il très fâché qu'elles demeurassent chastes à son préjudice, mais cela suffit pour former l'opinion.
Tandis qu'il parlait de cet air brusque et dégagé, Mérimée souffrait cruellement. «Je suis devenu incapable de travailler, disait-il, depuis un malheur qui m'est arrivé.»
Et il disait encore:
Lorsque j'écrivais, j'avais un but; maintenant je n'en ai plus. Si j'écrivais, ce serait pour moi, et je m'ennuierais encore plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de la Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder, et il se donnait beaucoup de mouvement pour que cette bouteille et son contenu n'eussent pas à se plaindre de lui. Un jour, il cassa la bouteille, et, comme on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il était, il devint bête.
Ce doux insensé n'était autre que lui-même. Comment il avait perdu la bouteille enchantée, c'est ce qu'il raconta un autre jour à madame Senior, avec une sécheresse voulue et en mettant l'aventure sur le compte d'«un de ses amis». M. d'Haussonville se porte garant, dans une note, de la vérité de cette confidence déguisée.
Figurez-vous deux personnes qui s'aiment très réellement, depuis longtemps, depuis si longtemps que le monde n'y pense plus. Un beau matin, la femme se met en tête que ce qui a fait son bonheur et celui d'un autre pendant dix ans est mal. «Séparons-nous; je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous voir.» Je ne sais pas, madame, si vous vous représentez ce que peut souffrir un homme qui a placé tout le bonheur de sa vie sur quelque chose qu'on lui ôte ainsi brusquement.
Le voilà, cet homme fort! ce contempteur de la tendresse et de la fidélité! Il aime depuis dix ans et c'est dans une liaison douce, longue et grave, qu'il a mis le bonheur de sa vie. Ainsi ce masque de cynisme et d'insensibilité cachait un visage tendre et sérieux, que le monde n'a jamais vu.
Mérimée, né fier et timide, se renferma de bonne heure en lui-même et prit, dès la première jeunesse, la roide et sarcastique attitude dans laquelle il traversa la vie. Le Saint-Clair du _Vase étrusque_, c'est lui-même:
«Saint-Clair était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier et ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il y réussit, mais sa victoire lui coûta cher.»
Tel Mérimée était à vingt ans, tel il restait à quarante, quand il écrivait à madame du Parquet:
Mes amis m'ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de soin pour montrer ce qu'il peut y avoir de bon dans ma nature; mais je ne me suis jamais soucié que de l'opinion de quelques personnes.
Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui écrivit à son ami qu'il était naturellement un bon homme. Il en tomba d'accord:
Je suis charmé que vous me croyiez _a good natured-man_. Je crois que c'est vrai. Je n'ai jamais été méchant; mais, en vieillissant, j'ai tâché d'éviter de faire du mal, et c'est plus difficile qu'on ne croit.
Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paraître tel qu'il s'était montré, et d'avoir réussi à cacher ses bonnes qualités, il se plaignait d'être mal jugé, injustement condamné par l'opinion. Il attribuait à sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa timidité et sa supériorité avaient faite autour de lui.
Si j'avais à recommencer ma vie avec l'expérience que j'ai acquise, je m'appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D'un autre côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un masque et à penser qu'en se démasquant on deviendra odieux.
Son regret le plus vif et le plus constant était de n'avoir pas un enfant, une petite fille, à élever. Il écrivait en 1855 à madame Senior:
Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une petite fille toute faite à élever. J'ai pensé souvent à acheter une enfant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait mal, je n'aurais probablement pas rendu plus malheureuse la petite créature que j'aurais adoptée. Qu'en pensez-vous? Et comment se procurer une petite fille? Le mal, c'est que les gitanas sont trop brunes et qu'elles ont des cheveux comme du crin. Pourquoi n'avez-vous pas une petite fille avec des cheveux d'or à me céder!
Même regret quelque temps après:
Le monde m'assomme, et je ne sais que devenir. Je n'ai plus un ami au monde, je crois. J'ai perdu tous ceux que j'aimais, qui sont morts ou changés. Si j'avais le moyen, j'adopterais une petite fille; mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si incertain, que je n'ose me donner ce luxe.
Les années se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il constate douloureusement l'impossibilité de garder un ami, et il exprime de nouveau le désir «d'avoir une petite fille».
Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit monstre, après quelques années, s'amourachât d'un chien coiffé et me plantât là.
Pourtant ce rêve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l'affection de poitrine dont il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M. Prévost-Paradol, dont l'une était une fille de treize ans vraiment ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur déjà à demi glacé. Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en correspondance depuis plusieurs années:
J'aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l'élever. J'ai beaucoup d'idées sur l'éducation et particulièrement sur celle des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront malheureusement sans application.
Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les _blue devils_ que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherché la cause de cette mélancolie. Il croit l'avoir trouvée dans «l'instinct confus d'une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d'entraînements, dont le souvenir laissait plus d'amertume que de douceur». Pour moi, je doute que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'était-elle pas plutôt celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'éprouvait-il pas cette amertume de l'esprit et du coeur, châtiment inévitable de l'audace intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née.
HORS DE LA LITTÉRATURE[7]
[Note 7: _Volonté_, par M. Georges Ohnet. Ollendorf, éditeur.]
Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens en un seul mot.
Ce titre est toute une philosophie. _Volonté_, voilà qui parle au coeur et à l'esprit! _Volonté, par Georges Ohnet!_ Comme on sent l'homme de principes, qui n'a jamais douté! _Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition!_ Quelle preuve de la puissance de la volonté! Locke ne croyait pas que la volonté fût libre. Mais son _Essai sur l'entendement humain_ n'eut pas soixante-treize éditions en une matinée. Voilà Locke victorieusement réfuté! La volonté n'est point une illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize éditions, et qu'il les a eues. En vérité, plus je relis ce titre, plus j'y trouve d'intérêt. C'est sans contredit la plus belle page qui soit sortie de la plume de M. Georges Ohnet. Le style en est sobre et ferme, la pensée heureuse, claire, profonde. _Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition_, que cela est excellemment pensé, que cela est bien écrit!
J'avoue que le reste du livre m'a paru inférieur. Au point de vue philosophique, le nouvel ouvrage de l'auteur de _Serge Panine_ prête à la critique et soulève de nombreuses objections. Le problème de la volonté n'a pas encore été résolu à la satisfaction de toute l'humanité pensante. Il y a des métaphysiciens qui disent que la volonté n'est nulle part. Je serais plutôt tenté de la voir partout et de considérer tous les phénomènes de l'univers comme les effets d'une éternelle et fatale volonté.
M. Georges Ohnet, qui a si bien réfuté Locke en deux mots, sur la couverture de son écrit, n'a pas gardé la même supériorité dans le cours de cet écrit même. Il a négligé de nous dire ce qu'il entendait par volonté. C'est une faute. Il ne nous a pas dit non plus s'il croyait que les animaux eussent de la volonté. Pour ma part, je suis persuadé qu'ils en ont comme nous. Il faudrait, pour n'en pas avoir, qu'ils fussent des machines. D'ailleurs, qu'est-ce que la volonté, au sens vulgaire du mot, sinon la puissance intérieure par laquelle l'homme se détermine à agir ou à ne pas agir?
Les animaux agissent, donc ils veulent. Un jour que j'étais à table à côté de M. Darlu, je priai cet éminent professeur de philosophie d'accorder un peu de volonté aux végétaux. M. Darlu me le refusa de la façon la plus absolue; je lui représentai respectueusement que, si un chêne pousse, c'est qu'il veut pousser et que, s'il ne le voulait pas, personne ne pourrait l'y contraindre M. Darlu refusa de rien entendre. Ce soir-là, je m'en allai fort perplexe. M. Georges Ohnet ne m'a pas tiré d'incertitude. Non content d'affirmer, sans preuves, que la volonté est libre, M. Georges Ohnet avance qu'elle est souveraine. C'est aller trop loin et rendre à Locke l'avantage qu'il avait perdu. Car enfin, il est clair que j'aurais beau vouloir, comme M. Ohnet, pousser mes ouvrages à soixante treize éditions, je ne le pourrais point. Comme philosophe, M. Georges Ohnet ne me satisfait pas.
Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n'avoir pas à l'apprécier à un autre point de vue, et je meurs d'envie de vous dire incontinent quelque belle chanson du temps que Berthe filait. Mais puisque enfin M. Ohnet fait des romans, il est équitable et nécessaire de le traiter en romancier. C'est ce à quoi je vais donc procéder avec tous les ménagements dont je suis capable. J'ai l'esprit indulgent et modéré. Ceux qui me lisent savent que ma critique est bienveillante et que je me fais un agréable devoir d'exprimer toujours l'opinion la plus large sous la forme la plus douce. Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon âme et dans la sérénité de ma conscience, qu'il est, au point de vue de l'art, bien au-dessous du pire.
J'ai eu l'honneur d'être présenté l'hiver dernier à M. Georges Ohnet, et je me suis convaincu, comme tous ceux qui l'ont approché, que c'est un très galant homme.