La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 3

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Ce tour-là ne lui était pas naturel. Il s'en lassa vite et rédigea ses billets dans un style plus clair, mais dur et même un peu brutal. Dans les moments de tendresse, qui sont rares, il parle à la bien-aimée, peu s'en faut, comme à un bon chien. Il lui dit: «Tes bons yeux, ton bon nez.» La muse s'était flattée d'inspirer des accents plus harmonieux.

Je note l'épître du 14 décembre comme un beau modèle de mauvaise grâce.

On m'a fait hier, y dit Flaubert, une petite opération à la joue à cause de mon abcès; j'ai la figure embobelinée de linge et passablement grotesque; comme si ce n'était pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne sommes, pendant notre vie, que corruption et putréfaction successives, alternatives et envahissantes l'une sur l'autre. Aujourd'hui on perd une dent, demain un cheveu; une plaie s'ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on vous pose des sétons. Qu'on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine. Dire qu'on aime tout ça! Encore qu'on s'aime soi-même et que moi, par exemple, j'ai l'aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. Est-ce que la vue seule d'une vieille paire de bottes n'a pas quelque chose de profondément triste et d'une mélancolie amère? Quand on pense à tous les pas qu'on a fait là dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu'on a foulées, à toutes les boues qu'on a recueillies, le cuir crevé qui bâille a l'air de vous dire: «Après, imbécile, achètes-en d'autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d'empeignes.»

On ne pouvait du moins l'accuser de dire des fadeurs. Il avoue plus loin qu'il a «la peau du coeur dure», et en effet il sent mal certaines délicatesses. Par contre, il a d'étranges candeurs. Il assure madame X*** de la quasi virginité de son âme. En vérité c'est bien l'aveu qui devait toucher un bas-bleu. Au reste, il n'a pas le moindre amour-propre et il confesse qu'il n'entend pas finesse en amour. Ce dont il faut le louer, c'est sa franchise. On veut qu'il promette d'aimer toujours. Et il ne promet jamais rien. Là encore il est un fort honnête homme.

La vérité est qu'il n'eut qu'une passion, la littérature. On pourra mettre sous sa statue, si l'on parvient à l'élever, ce vers qu'Auguste Barbier adressait à Michel-Ange:

L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière.

À neuf ans, il écrivait (4 février 1831) à son petit ami Ernest Chevalier:

Je ferai des romans que j'ai dans la tête, qui sont: _la Belle Andalouse, le Bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le Curieux impertinent, le Mari prudent._

Dès lors, il avait découvert le secret de sa vocation. Il marcha tous les jours de sa vie dans la voie où il était appelé. Il travailla comme un boeuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probité resteront à jamais exemplaires. C'est le plus consciencieux des écrivains. Sa correspondance témoigne de la sincérité, de la continuité de ses efforts. Il écrivait en 1847:

Plus je vais et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, et plus j'entrevois le vide de celles que j'avais jugées les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure, et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela avive au contraire l'indomptable fantaisie que j'ai d'écrire.

Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie entière.

M. GUY DE MAUPASSANT

CRITIQUE ET ROMANCIER

M. Guy de Maupassant nous donne aujourd'hui, dans un même volume[4] trente pages d'esthétique et un roman nouveau. Je ne surprendrai personne en disant que le roman est d'une grande valeur. Quant à l'esthétique, elle est telle qu'on devait l'attendre d'un esprit pratique et résolu, enclin naturellement à trouver les choses de l'esprit plus simples qu'elles ne sont en réalité. On y découvre, avec de bonnes idées et les meilleurs instincts, une innocente tendance à prendre le relatif pour l'absolu. M. de Maupassant fait la théorie du roman comme les lions feraient celle du courage, s'ils savaient parler. Sa théorie, si je l'ai bien entendue, revient à ceci: il y a toute sorte de manières de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un ilote.

[Note 4: _Pierre et Jean_, Ollendorf, éditeur.]

M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux idées. Selon lui, il n'existe aucune règle pour produire une oeuvre originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont stables et nécessaires. «Le critique, dit-il, ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l'effort.» Le critique doit «rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits». Il doit n'avoir aucune «idée d'école»; il ne doit pas «se préoccuper des tendances», et pourtant il doit «comprendre, distinguer et expliquer toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus contraires». Il doit... Mais que ne doit-il pas!... Je vous dis que c'est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s'il est docile et bon, il s'élèvera jusqu'à la destinée de cet Épictète qui «vécut pauvre et infirme, et cher aux dieux immortels». Car ce sage gardait dans l'esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c'est précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève le «sentiment» même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles de la chair ni les émotions du coeur. Ils mèneront sans désirs une vie plus triste que la mort. L'idée du devoir est parfois effrayante. Elle nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les contradictions qu'elle apporte avec elle. J'en ai fait l'expérience dans les conjonctures les plus diverses. Mais c'est en recevant les commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de la loi morale.

Jamais le devoir ne m'apparut à la fois si difficile, si obscur et si contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d'apprécier l'effort d'un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Comment favoriser les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de l'originalité et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer à la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? C'est pourtant ce que veut de moi un maître que j'admire et que j'aime. Je sens que c'en est trop, en vérité, et qu'il ne faut pas tant exiger de l'humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même temps--vous le dirai-je?--je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à qui son Dieu commande les travaux de la charité, les oeuvres de la pénitence et l'immolation de tout l'être, je suis tenté de m'écrier: Pour qu'il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui m'humiliait me relève en même temps. Si j'en crois le maître et le docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon coeur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons jamais, ni eux ni moi, pour étudier les oeuvres d'art, que le sentiment et la raison, c'est-à-dire les instruments les moins précis qui soient au monde. Aussi n'obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et notre critique ne s'élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la science. Elle flottera toujours dans l'incertitude. Ses lois ne seront point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c'est faire peu de bien que d'amuser un moment les âmes délicates et curieuses.

Laissez la donc libre, puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous les accordez avec une juste libéralité aux oeuvres dites, originales. N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, à sa manière, une oeuvre d'art? J'en parle avec un absolu désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé à me demander chaque soir, avec l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient à l'homme de tout l'ouvrage?» D'ailleurs, je ne fais guère de critique à proprement parler. C'est là une raison pour demeurer équitable. Et peut-être en ai-je encore de meilleures.

Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d'une société docte, tolérante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se décore, dans l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres.

Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre les règles qu'il a posées, que son nouveau romans _Pierre et Jean_, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n'est pas un pur roman naturaliste. L'auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu'il a fait. Cette fois--et ce n'est pas la première--il est parti d'une hypothèse. Il s'est dit: Si tel fait se produisait dans telle circonstance, qu'en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de départ au roman de _Pierre et Jean_ est si singulier ou du moins si exceptionnel, que l'observation est à peu près impuissante à en montrer les suites. Il faut pour les découvrir, recourir au raisonnement et procéder par déduction. C'est ce qu'a fait M. Guy de Maupassant, qui, comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu'il a _imaginé_: Une bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d'un bonhomme de comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie madame Roland, ressentait jusqu'au malaise le vide de son existence. Un inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l'aimer et le lui dit avec délicatesse. C'était un M. Maréchal, employé de l'État. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon encore, dont le bijoutier se crut le père, mais quelle savait bien être né sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée. Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame Roland apaisée et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui n'avaient rien d'amer, car, dit-on, l'amertume s'attache seulement aux fautes contre l'amour. À quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter d'une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup on apprend que Maréchal est mort et qu'il a institué un des fils Roland, le second, son légataire universel.

Telle est la situation, j'allais dire l'hypothèse dont le conteur est parti. N'avais-je pas raison d'affirmer qu'elle est étrange? Maréchal avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland. Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous deux également. Qu'il préférât son fils, rien de plus naturel. Mais il sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Comment ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel? Comment ne lui apparut-il pas qu'il ne pouvait favoriser le second de ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère? D'ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu'ils étaient nés, l'un comme l'autre, de celle qui l'avait aimé?

N'importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ce fait n'est pas absolument invraisemblable; on peut, on doit l'accepter. Quelles seront les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de l'amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple. Le bonhomme Roland n'a jamais rien compris ni pensé à quoi que ce fût monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. Il a atteint du premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des amours, madame Roland qui n'était pas une créature artificieuse, pouvait le tromper sans même mentir. Elle n'a rien à craindre de ce côté. Jean, son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le bénéfice. C'est un garçon tranquille et médiocre. D'ailleurs, quand on est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais Pierre, l'aîné, accepte moins facilement une disposition qui le désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier propos qu'on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l'a peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a surtout l'esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une véritable enquête. Il recueille les indices il réunit les preuves; il trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu'il adore. Dans le désespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n'épargne à cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret qu'il a surpris et qu'il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J'ai entendu dire «Puisqu'il a le tort impardonnable de juger sa mère, il devrait au moins l'excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c'est un imbécile.»--Oui, mais s'il n'avait pas l'habitude de mépriser son père, il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D'ailleurs, il est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu'il soit sans pitié. Et le dénouement? demandez-vous.--Il n'y en a pas. Une telle situation ne peut être dénouée.

La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans effort. Il est consommé dans son art. Je n'insiste pas. Mon affaire n'est point d'analyser les livres: j'ai assez fait quand j'ai suggéré quelque haute curiosité au lecteur bienveillant, mais je dois dire que M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si longtemps impuni. Il a marqué d'un trait rapide et sûr la grâce un peu vulgaire, mais non sans charmé de cette «âme tendre de caissière». Il a exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d'un grand sentiment dans une petite existence. Quant à la langue de M. De Maupassant, je me contenterai de dire que c'est du vrai français, ne sachant donner une plus belle louange.

LE BONHEUR[5]

[Note 5: _Le Bonheur_, poème par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre, éditeur.]

«Il n'y a plus de Manichéens», disait Candide. Et Martin répondit: «Il y a moi.» On dit de même aujourd'hui qu'il n'y a plus de poètes pour faire de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème philosophique en douze chants sur _le Bonheur_.

Il faut admirer tout d'abord la fière étrangeté de l'entreprise. N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de déduire en vers une ample suite de pensées, de forger en cadence une longue chaîne d'idées, dans un temps où la poésie, qui semble avoir renié définitivement les vieilles formes héroïques et didactiques, se complaît, depuis trois générations, dans l'ode et dans l'élégie, et se borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments d'épopée? Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait la Pléiade. On estime qu'il n'offre pas à la pensée du poète un cadre trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de sonnets d'une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de ces petits poèmes qui composent le recueil des _Épreuves_ expriment dans le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément les sonnets sur _la Grande Ourse_ et sur _les Danaïdes_. Tel est le sonnet qui commence par cette strophe délicieuse:

S'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer, De blond que les épis, de rose que les roses, S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses, Le plaisir d'admirer ne serait point amer.

C'est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier poème de longue haleine, _la Justice_, ajouta à l'admiration qu'inspirait aux lettres un poète si sincère; sans accroître beaucoup la sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et douces vers l'auteur des _Solitudes_. C'est pour ses élégies que M. Sully-Prudhomme avait été tout d'abord adoré et béni. Et quel amour et quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame, inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l'intelligence se fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le coeur et nous fortifier l'esprit? C'était un miracle qu'il y eût un poète à la fois si sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu. Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés contraires qui nous avait émerveillés se rompit. Chez M. Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilité. Les facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent avec une puissance tyrannique. Au poète des _Solitudes_ succéda le poète de _la Justice_. Aux impressions rapides et profondes, M. Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les unes aux autres. Il cessa d'être élégiaque et devint philosophe. Je suis loin de m'en réjouir. Mais je ne saurais l'en blâmer. Alors même qu'on préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de méditer, et qu'enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces irrésistibles.

Le poème du _Bonheur_ est un poème philosophique. On y apprend les aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire américain, Faustus et Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble, loin de cette humble et misérable terre, la paix dans le désir et la joie dans l'immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous dire l'ineffable. Et c'est là une adjuration redoutable. Faustus et sa douce Stella ne reviennent de l'inconnu, à la voix du poète, que pour nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation des secrets qui nous tiennent le plus au coeur. À vrai dire, cette obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'éluderont toujours. Le poète le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur l'autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de Faustus mettront fin à l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, «si ce rêve confine à la réalité, les coeurs droits et hauts n'auraient pas à s'en plaindre, mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur». Hélas! il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau rêve. Ce rêve, le voici:

Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la terre sans pouvoir s'unir, se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette planète différente de la nôtre, le poète, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer. Toute notre imagination est faite de souvenirs.

Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la terre. Les myrtes des champs Élysées se trouvent dans nos jardins, et les harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais elle ne contient rien que ne contienne la Terre.

Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point, à l'exemple de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous ne savons pas comment sont les planètes qu'éclairent Sirius et la Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont connus. L'unité de composition des corps célestes est certaine. Il se pourrait bien que l'univers fût, en somme, assez monotone et qu'il ne méritât pas l'incontentable curiosité qu'il nous inspire.

Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés. Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'idée de Pégase. Un Pégase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants ressuscités à travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dépose à l'entrée d'une antique forêt. Ils s'y enfoncent, et bientôt s'ouvre devant eux une vallée où des fleurs et des fruits de toute espèce charment le goût et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule nourriture des habitants de cette planète.

Nul être n'y subsiste au détriment d'autrui.

Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'étant point la condition nécessaire de l'existence, les âmes y sont naturellement paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur, l'existence n'a, dans la planète innomée, que de douces et clémentes nécessités. On n'y est pas méchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la méchanceté est inconcevable sans la douleur; mais, pour la même raison, on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer des êtres possédant à la fois la bonté et la béatitude. La vertu suppose forcément la faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d'être heureux est condamné à une perpétuelle médiocrité morale. Cela ne laisse pas d'être embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que désirer et l'on n'ose rien souhaiter, pas même le bonheur universel.