La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 2

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Je sais, je sais tout ce qu'on doit à la morale. Dieu me garde de l'oublier! La société est fondée sur la famille, qui repose elle-même sur la foi des contrats domestiques. La vertu des femmes est une vertu d'État. Cela date des Romains. La victime héroïque de Sextus, la chaste Lucrèce, exerçait la pudeur comme une magistrature. Elle se tua pour l'exemple: _Ne ulla deinde impudica Lucretiæ exemplo vivet_. À ses yeux, le mariage était une sorte de fonction publique dont elle était investie. Voilà qui est bien. Ces Romains ont édifié le mariage comme les aqueducs et les égouts. Ils ont uni du même ciment la chair et les pierres. Ils ont construit pour l'éternité. Il n'y eut jamais au monde maçons et légistes pareils. Nous habitons encore la maison qu'ils ont bâtie. Elle est auguste et sainte. Cela est vrai; mais il est vrai aussi qu'il est écrit. «Tu ne tueras pas.» Il est vrai que la clémence est la plus intelligente des vertus et que la philosophie naturelle enseigne le pardon. D'ailleurs, quand il s'agit d'amour, pouvons-nous discerner notre cause? Qui de nous est assez pur pour jeter la première pierre? Il faut bien en revenir à l'Évangile. En matière de morale ce sont toujours les religions qui ont raison, parce qu'elles sont inspirées par le sentiment, et que c'est le sentiment qui nous égare le moins. Les religions n'uniraient point les hommes si elles s'adressaient à l'intelligence, car l'intelligence est superbe et se plaît aux disputes. Les cultes parlent aux sens; c'est pourquoi ils assemblent les fidèles: nous sentons tous à peu près de même et la piété est faite du commun sentiment.

Il est arrivé à chacun de nous d'assister, dans quelque église, tendue de noir, à d'illustres obsèques. L'élite de la société, des hommes honorés, quelques-uns célèbres, des femmes admirées et respectées, étaient rangés des deux côtés de la nef, au milieu de laquelle s'élevait le catafalque, entouré de cierges. Tout à coup le _Dies iræ_ éclatait dans l'air épaissi par l'encens, et ces stances composées, dans quelque jardin sans ombre, par un doux disciple de saint François, se déroulaient sur nos têtes comme des menaces mêlées d'espérances. Je ne sais si vous avez été touché ainsi que moi jusqu'aux larmes de cette poésie empreinte de l'austère amour qui débordait de l'âme des premiers franciscains. Mais je puis vous dire que je n'ai jamais entendu la treizième strophe sans me sentir secoué d'un frisson religieux. Elle dit, cette strophe:

_Qui Mariam absolvisti Et latronem exaudisti, Mihi quoque spem dedisti._

«Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné l'espérance.»

Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'église est ici la voix de l'assemblée entière. Tous les assistants, ces purs, ces grands, ces superbes, doivent répéter intérieurement «Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné l'espérance.» Voilà ce que veut l'Église, qui a condamné le vol et fait du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs d'entre nous que, loin de pouvoir s'ériger en juges, ils doivent eux-mêmes implorer leur pardon. Cette morale chrétienne me semble infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prévaudra jamais tout à fait contre les violences de l'âme et l'orgueil de la chair; mais elle répandra parfois sur nos coeurs fatigués sa paix divine et elle nous enseignera à pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons qui nous ont été faites par celles que nous avons trop aimées.

LES JOUETS D'ENFANTS

Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, _la Comédie des jouets_[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a marqué sa place au premier rang des littérateurs belges. Il écrit des romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel, qui plaît aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres, qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rêves d'artiste poursuivaient ardemment les formes infinies des êtres. Je découvre aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce goût m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce qu'il interprète les joujoux en poète et de ce qu'il en possède le sens mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il révèle la nature spirituelle de ce bonhomme Noël qui revient tous les ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'épicier. Au souffle de sa pensée, la forêt, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des copeaux pour feuillage, s'étend, la nuit, hors de la boîte de sapin et s'emplit d'ombre, de mystère et d'horreur. Voilà ce qui me plaît, voilà ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le fétichisme des soldats de plomb, des arches de Noé et des bergeries de bois blanc. Songez-y, ce fétichisme est le dernier qui nous reste. L'humanité, quand elle se sentait jeune, donnait une âme à toutes choses. Cette foi charmante s'en est allée peu à peu, et voici que nos penseurs modernes ne devinent plus d'âmes dans l'univers désenchanté. Du moins nous avons gardé, M. Camille Lemonnier et moi, une créance profonde: nous croyons à l'âme des joujoux.

[Note 2: _La Comédie des jouets_, par M. Camille Lemonnier, 1 vol. in-8°]

Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois à l'âme immortelle de Polichinelle. Je crois à la majesté des marionnettes et des poupées.

Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils vivent de la vie des dieux immortels.

Si j'étais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique, comme Guigniaut tenta, après Creutzer, la symbolique des divinités de l'ancienne Grèce. Assurément, les poupées et les marionnettes sont de bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore.

Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquité. Ils ressemblent mieux encore aux figures grossières par lesquelles les sauvages essayent de montrer l'invisible. Et à quoi ressembleraient-ils, sinon à des idoles, puisqu'ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la religion accessible à l'âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos premiers rêves. Il inspirent nos premières craintes et nos premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux à peine formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l'Hermès et le Zeus de nos bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Cora pour nos petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en voient partout. Ils font de la nature une interprétation religieuse et mystique. Je dirai même qu'ils ont plus de relations avec les dieux qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'étrange si l'on songe que, le divin étant l'inconnu, l'idée du divin est la première qui doive occuper la pensée naissante.

Les enfants sont religieux; ce n'est pas à dire qu'ils soient spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de l'intelligence déjà sur le retour. C'est par le fétichisme que commença l'humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds fétichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut que l'humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes de l'âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi, croyez-le bien, des idées religieuses. Saint François d'Assise avait deviné, dans sa belle âme mystique, la piété des animaux. Il ne faut pas observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un fétichisme prononcé. Il serait impossible d'ôter de l'esprit d'un caniche que la lune est divine.

Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs joujoux. C'est à leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours demandé aux dieux: la joie et l'oubli, la révélation des mystérieuses harmonies, le secret de l'être. Les jouets, comme les dieux, inspirent la terreur et l'amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas, comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens, l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes n'ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanité n'a-t-elle pas brisés? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idéal. Ses dieux sont toujours imparfaits parce qu'ils procèdent nécessairement de lui.

J'irai plus loin. Je montrerai que ce caractère religieux, inhérent aux jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d'une manière implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques adultes, en qui persiste la simplicité de l'enfance. Les personnes qui veulent bien me lire savent mon respect pour les choses sacrées. Je puis dire, sans crainte d'être soupçonné par elles d'une irrévérence inattendue, que des simulacres tout à fait puérils prennent place encore aujourd'hui dans certaines cérémonies de l'Église, et que parfois les âmes innocentes et pieuses associent naïvement de purs joujoux aux mystères du culte. Les boutiques de la rue Saint-Sulpice ne sont-elles pas pleines de poupées liturgiques? Et qu'est-ce que les crèches qu'on met dans les églises, pendant les joyeuses féeries de Noël, sinon de pieux jouets? Il n'y a pas huit jours, comme j'entrais dans une chapelle ouverte par les catholiques anglais dans le quartier de l'Étoile, je vis, au fond de l'abside, la scène de la Nativité, représentée par des figurines moulées et peintes. De douces femmes venaient s'agenouiller devant ces bonshommes. Elles reconnaissaient avec allégresse la grotte de Bethléem, la sainte Vierge, saint Joseph et le petit Jésus, ouvrant, de son berceau, les bras sur le monde. Prosternés aux pieds de l'Enfant-Dieu, les trois rois mages présentaient l'or, la myrrhe et l'encens. On distinguait Melchior à sa barbe blanche, Gaspar à son air de jeunesse, et le bon Balthazar à l'expression naïve de son visage noir comme la nuit. Celui-là souriait sous un énorme turban. O candeur du bon nègre! Impérissable douceur de l'oncle Tom! Tous pas plus grands que la main. Des bergers et des bergères, hauts comme le doigt, occupaient les abords de la grotte. Il y avait aussi des chameaux et des chameliers, un pont sur une rivière et des maisons, avec des vitres aux fenêtres, qu'on éclairait, le soir en y mettant des bougies. Cette scène répondait exactement aux besoins esthétiques d'une petite fille de six ans. Tout le temps que je restai dans l'église, j'entendis les sons d'une boîte à musique qui aidait à la contemplation.

Aussi les innocentes dames étaient-elles prises au coeur par une si gentille bergerie. Il fallait bien, pour donner de telles émotions, que ces images à demi comiques, à demi sacrées, eussent une âme, une petite âme de joujou. J'aurais mauvaise grâce à railler une naïveté dont j'avais ma part: ces bonnes âmes agenouillées et répandues devant des poupées m'ont paru charmantes. Et, si je dénonce les parties de fétichisme qui entrent dans le métal de leur orthodoxie, ce n'est pas pour déprécier un tel alliage. Je tiens de M. Pierre Lafitte, le généreux chef du positivisme, que le culte des fétiches avait du bon, et je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait de religion vraie sans un peu de fétichisme. Je vais plus loin: tout sentiment profond ramène à cette antique religion des hommes. Voyez les joueurs et les amoureux: il leur faut des fétiches.

Je viens de vous montrer le joujou dans le sanctuaire. Je ne serai pas embarrassé de vous le montrer encore au seuil du musée. Il appartient à la fois aux dieux invisibles et aux muses. Parce qu'il est religieux, le jouet est artiste. Je vous prie de tenir cette proposition pour démontrée. Les cultes et les arts procèdent d'une même inspiration. Du bambin qui range avec effort ses soldats de plomb sur une table, au vénérable M. Ravaisson groupant avec enthousiasme, dans son atelier du Louvre, la _Vénus Victrix_ et l'_Achille Borghèse_, il n'y a qu'une nuance de sentiment. Le principe des deux actions est identiquement le même. Tout marmot qui combine ses jouets est déjà un esthète.

Il est bien vrai de dire que la poupée est l'ébauche de la statue. En face de certaines figurines de la nécropole de Myrrhina, le savant M. Edmond Pottier hésite, ne sachant s'il a devant lui une poupée ou une idole. Les poupées qu'aux jours de beauté, dans la sainte Hellas, les petites filles des héros pressaient contre leur coeur, ces poupées ont péri; elles étaient de cire et elles ont fondu au soleil. Elles n'ont pas survécu aux bras charmants qui, après les avoir portées, se sont ouverts pour l'amour ou crispés dans le désespoir, et puis qu'a glacés la mort. Je regrette ces poupées de cire: j'imagine que le génie grec avait donné la grâce à leur fragilité. Celles qui nous restent sont de terre cuite; ce sont de pauvres petites poupées, trouvées dans des tombeaux d'enfants. Leurs membres grêles sont articulés comme les bras et les jambes des pantins. C'est là encore un caractère qu'il faut considérer.

Si la poupée procède de la statuaire par sa plastique, elle doit à la souplesse de ses articulations d'autres propriétés précieuses. L'enfant lui communique des gestes et des attitudes, l'enfant la fait agir et il parle pour elle. Et voilà le théâtre créé! Qui donc a dit:--Des poupées et des chansons, c'est déjà presque tout Shakespeare?

GUSTAVE FLAUBERT[3]

[Note 3: À propos de sa _Correspondance_. In-18, Charpentier, éditeur]

C'était en 1873, un dimanche d'automne. J'allai le voir tout ému. Je me tenais le coeur en sonnant à la porte du petit appartement qu'il habitait alors rue Murillo. Il vint lui-même ouvrir. De ma vie je n'avais vu rien de semblable. Sa taille était haute, ses épaules larges; il était vaste, éclatant et sonore; il portait avec aisance une espèce de caban marron, vrai vêtement de pirate; des braies amples comme une jupe lui tombaient sur les talons. Chauve et chevelu, le front ridé, l'oeil clair, les joues rouges, la moustache incolore et pendante, il réalisait tout ce que nous lisons des vieux chefs scandinaves, dont le sang coulait dans ses veines, mais non point sans mélange.

Issu d'un Champenois et d'une Bas-Normande de vieille souche, Gustave Flaubert était bien un fils de la femme, l'enfant de sa mère. Il semblait tout Normand, non point Normand de terre, vassal de la couronne de France, fils paisible et dégénéré des compagnons de Rolf, bourgeois ou vilain, procureur ou laboureur, de génie avide et cauteleux, ne disant ni oui ni _vere_; mais bien Normand des mers, roi du combat, vieux Danois venu par la route des cygnes, n'ayant jamais dormi sous un toit de planches ni vidé près d'un foyer humain la corne pleine de bière, aimant le sang des prêtres et l'or enlevé aux églises, attachant son cheval dans les chapelles des palais, nageur et poète, ivre, furieux, magnanime, plein des dieux nébuleux du Nord et gardant jusque dans le pillage son inaltérable générosité.

Et son air ne mentait point. Il était cela, en rêve.

Il me tendit sa belle main de chef et d'artiste, me dit quelques bonnes paroles, et, dès lors, j'eus la douceur d'aimer l'homme que j'admirais. Gustave Flaubert était très bon. Il avait une prodigieuse capacité d'enthousiasme et de sympathie. C'est pourquoi il était toujours furieux. Il s'en allait en guerre à tout propos, ayant sans cesse une injure à venger. Il en était de lui comme de don Quichotte, qu'il estimait tant. Si don Quichotte avait moins aimé la justice et senti moins d'amour pour la beauté, moins de pitié pour la faiblesse, il n'eût point cassé la tête au muletier biscayen ni transpercé d'innocentes brebis. C'étaient tous deux de braves coeurs. Et tous deux ils firent le rêve de la vie avec une héroïque fierté qu'il est plus facile de railler que d'égaler. À peine étais-je depuis cinq minutes chez Flaubert que le petit salon, tendu de tapis d'Orient, ruisselait du sang de vingt mille bourgeois égorgés. En se promenant de long en large, le bon géant écrasait sous les talons les cervelles des conseillers municipaux de la ville de Rouen.

Il fouillait des deux mains les entrailles de M. Saint-Marc Girardin. Il clouait aux quatre murs les membres palpitants de M. Thiers, coupable, je crois, d'avoir fait mordre la poussière à des grenadiers dans un terrain détrempé par les pluies. Puis, passant de la fureur à l'enthousiasme, il se mit à réciter d'une voix ample, sourde et monotone, le début d'un drame inspiré d'Eschyle, _les Érinnyes_, que M. Leconte de Lisle venait de faire jouer à l'Odéon. Ces vers étaient fort beaux en effet, et Flaubert avait bien raison de les louer. Mais son admiration s'étendit aux acteurs; il parla avec une cordialité violente et terrible de madame Marie Laurent, qui tenait dans ce drame le rôle de _Klytaimnestra_. En parlant d'elle, il semblait caresser une bête monstrueuse. Quand ce fut le tour de l'acteur qui jouait Agamemnon, Flaubert éclata. Cet acteur était un confident de tragédie vieilli dans son modeste emploi, las, désabusé, perclus de rhumatismes; son jeu se ressentait grandement de ces misères physiques et morales. Il y avait des jours où le pauvre homme pouvait à peine se mouvoir sur la scène. Il avait épousé, vers le tard, une ouvreuse de théâtre; il comptait se reposer bientôt avec elle à la campagne, loin des planches et des petits bancs. Il se nommait Laute, je crois, était pacifique et demandait justement la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais notre bon Flaubert ne l'entendait pas ainsi. Il exigeait que le bonhomme Laute fournît une nouvelle et royale carrière.

--Il est immense, s'écriait-il! C'est un chef barbare, un dynaste d'Argos, il est archaïque, préhistorique, légendaire, homérique, rapsodique, épique! Il a l'immobilité sacrée! Il ne bouge pas... C'est grand! c'est divin! Il est fait comme une statue de Dédale, habillée par des vierges. Avez-vous vu au Louvre un petit bas-relief de vieux style grec, tout asiatique, qui a été trouvé dans l'île de Samothrace et qui représente Agamemnon, Tathybios et Epeus avec leurs noms écrits à côté d'eux! Agamemnon s'y voit assis sur un trône en X, à pieds de chèvre. Il a la barbe pointue et les cheveux bouclés à la mode assyrienne. Tathybios aussi. Ce sont d'affreux bonshommes; ils ont l'air de poissons et semblent très anciens. On dirait que Laute est sorti de cette pierre-là. Il est superbe, nom de Dieu!

Ainsi Flaubert exhalait son ardeur. Toute la poésie d'Homère et d'Eschyle, il la voyait incarnée dans le bonhomme Laute, tout comme l'ingénieux hidalgo reconnaissait dans la personne d'un simple mouton le toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies, ayant pour cuirasse une peau de serpent et pour écu une porte qu'on dit être celle qu'emporta Samson hors de la ville de Gaza. Je conviens qu'ils se trompaient tous deux; mais il ne faut pas être médiocre pour se tromper ainsi.

Vous ne verrez jamais les imbéciles tomber dans de telles illusions. Flaubert me parut regretter sincèrement de n'avoir pas vécu au temps d'Agamemnon et de la guerre de Troie. Après avoir dit un grand bien de cet âge héroïque, ainsi que généralement de toutes les époques barbares, il se répandit en invectives contre le temps présent. Il le trouvait banal. C'est là que sa philosophie me sembla en défaut. Car enfin toute époque est banale pour ceux qui y vivent; en quelque temps qu'on naisse, on ne peut échapper à l'impression de vulgarité qui se dégage des choses au milieu desquelles on s'attarde. Le train de la vie a toujours été fort monotone, et les hommes se sont de tout temps ennuyés les uns des autres. Les barbares, dont l'existence était plus simple que la nôtre, s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres, des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps sont plus variés que les leurs. Flaubert semblait croire que les personnages antiques jouissaient eux-mêmes de l'impression d'étrangeté qu'ils nous donnent. C'est là une illusion un peu naïve, mais bien naturelle. Au fond, je crois que Flaubert n'était pas aussi malheureux qu'il en avait l'air. Du moins était-ce un pessimiste d'une espèce particulière; c'était un pessimiste plein d'enthousiasme pour une partie des choses humaines et naturelles. Shakespeare et l'Orient le jetaient dans l'extase. Loin de le plaindre, je le proclame heureux: il eut la bonne part des choses de ce monde, il sut admirer.

Je ne parle pas du bonheur qu'il éprouva à réaliser son idéal littéraire en écrivant de beaux livres, parce qu'il ne m'est pas permis de décider si la joie de la réussite égale, dans ce cas, les peines et les angoisses de l'effort. Ce serait une question de savoir lequel a goûté la plus pure satisfaction, ou de Flaubert quand il écrivit la dernière ligne de _Madame Bovary_, ou du marin dont parle M. de Maupassant quand il mit le dernier agrès à la goélette qu'il construisait patiemment dans une carafe. Pour ma part, je n'ai connu en ce monde que deux hommes heureux de leur oeuvre: l'un est un vieux colonel, auteur d'un catalogue de médailles; l'autre, un garçon de bureau, qui fit avec des bouchons un petit modèle de l'église de la Madeleine. On n'écrit pas des chefs-d'oeuvre pour son plaisir, mais sous le coup d'une inexorable fatalité. La malédiction d'Ève frappe Adam comme elle: l'homme aussi enfante dans la douleur. Mais, si produire est amer, admirer est doux, et cette douceur Flaubert l'a goûtée pleinement; il l'a bue à longs traits. Il admirait avec fureur, et son enthousiasme était plein de sanglots, de blasphèmes, de hurlements et de grincements de dents.

Je le retrouve, mon Flaubert, dans sa _Correspondance_, dont le premier volume vient de paraître, tel que je l'ai vu il y a quatorze ans dans le petit salon turc de la rue Murillo: rude et bon, enthousiaste et laborieux, théoricien médiocre, excellent ouvrier et grand honnête homme.

Toutes ces qualités-là ne font point un parfait amant et il ne faut pas trop s'étonner si les plus froides lettres de cette correspondance générale sont les lettres d'amour. Celles-là sont adressées à une poétesse qui avait déjà inspiré, dit-on, un long et ardent amour à un éloquent philosophe. Elle était belle, blonde et discoureuse. Flaubert, quand il fut choisi par cette muse, avait déjà, à vingt-trois ans, le goût du travail et l'horreur de la contrainte. Ajoutez à cela que cet homme fut de tout temps incapable du moindre mensonge, et vous jugerez de son embarras à bien correspondre. Pourtant il fit d'abord de belles lettres; il s'appliqua si bien qu'il atteignit au galimatias. Il écrivit le 26 août 1846:

J'ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi: d'un côté l'élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n'accepte rien que le spectacle d'en jouir; de l'autre, l'élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à _pleines_ effluves, les purs rayons de l'esprit par la fenêtre ouverte de l'intelligence.