La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 10

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Ayant épousé Choerina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré, mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme. L'ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie d'Euripide. Il allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale. Oh montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de la mélancolie rêvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une élégante brièveté:

«Le disciple du noble Anaxagore était d'un commerce peu agréable: il ne riait, guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce qu'il a écrit, n'est que miel et que chant de sirènes.»

Bien qu'il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout au commerce des livres.

Il possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son goût de la lecture était si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de pouvoir «dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire des sages». Son long visage, que nous représentent les bustes antiques, portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche un peu tombants, tout était en lui d'un homme doux et triste, que la vie n'a point épargné.

Il était lié d'amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n'allait guère au théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies d'Euripide On dit même qu'il participa à la composition de quelques-uns de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l'opposition qu'il faisait, dans sa _Médée_, de l'amour physique à cet autre amour bien préférable (disait-il) qu'inspirent les belles âmes et qui est une école de sagesse, de vertu.

On sait qu'Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. Il leur appartenait du moins, en effet, par l'indifférence philosophique avec laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux. Il mettait la sagesse dans l'impassibilité. Telle était aussi la philosophie d'Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien.

«Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas à usurper sur ses concitoyens, il ne médite pas d'action injuste. Contemplant la nature éternelle, l'ordre inaltérable, l'origine et les éléments des choses, son âme n'est ternie d'aucun désir honteux.»

Voilà, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des pensées contraires aux vieilles maximes de la cité. Cet esprit scientifique et moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impiété. Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et héroïques de l'Hellade. De là, les haines, les outrages, les périls. Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d'un tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans la demeure royale d'Archélaos.

Voilà qu'insensiblement j'ai conté la vie d'Euripide. Je ne vous dis pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'était à recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je la conterais d'une façon un peu différente. Je ne dirais plus qu'Euripide a été athlète et peintre parce qu'en réalité on n'en sait rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes représentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragédie. Mais il faudrait savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspiré d'une légende. M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Comme j'aurais bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle introduction que M. Henri Weil a mise en tête d'un choix de sept tragédies d'Euripide! C'est là que parlé la science. Mais à l'exemple des Grecs, j'aime les contes et je me plais à tout ce que disent les poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les _Mille et une Nuits_ de l'Occident.

LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET

Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je compte bien qu'elles joueront aussi Shakespeare, Calderon, Piaule et Molière, les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragédie de _Jules César_, au temps de la reine Elisabeth? Et n'est-ce pas en voyant l'histoire véritable du docteur Faust, représentée par des poupées articulées, que Goethe conçut le grand poème auquel il travailla jusqu'à son dernier jour? Pensiez-vous donc qu'il fût impossible aux marionnettes d'être éloquentes ou poétiques?

Si celles de la galerie Vivienne voulaient m'en croire, elles joueraient encore _la Tentation de saint Antoine_, de Gustave Flaubert, et un abrégé du _Mystère d'Orléans_ que M. Joseph Fabre ne manquerait pas de leur accommoder avec amour.

La petite marionnette qui représenterait la Pucelle serait taillée naïvement, comme par un bon imagier du XVe siècle, et de la sorte nos yeux verraient Jeanne d'Arc à peu près comme nos coeurs la voient, quand ils sont pieux. Enfin, puisqu'il est dans la nature de l'homme de désirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j'ai bien envie que les marionnettes nous représentent un de ces drames de Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de simplicité. Hroswita était religieuse en Saxe, au temps d'Othon le Grand. C'était une personne fort savante, d'un esprit à la fois subtil et barbare. Elle s'avisa d'écrire dans son couvent des comédies à l'imitation de Térence, et il se trouva que ces comédies ne ressemblent ni à celles de Térence, ni à aucune comédie. Notre abbesse avait la tête pleine de légendes fleuries.

Elle savait par le menu la conversion de Théophile et la pénitence de Marie, nièce d'Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers latins, avec la candeur d'un petit enfant. C'est là le théâtre qu'il me faut. Celui d'aujourd'hui est trop compliqué pour moi. Si vous voulez me faire plaisir, montrez-moi quelque pièce de Hroswita, celle-là, par exemple, où l'on voit un vénérable ermite qui, déguisé en cavalier élégant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pécheresse prédestinée au salut éternel. L'esprit souffle où il veut. Pour accomplir son dessein, l'ermite feint d'abord d'éprouver des désirs charnels. Mais,--ô candeur immarcescible de la bonne Hroswita!--cette scène est d'une chasteté exemplaire. «Femme, dit l'ermite, je voudrais jouir de ton corps.--Ô étranger, il sera, fait selon ton désir et je vais me livrer à toi.» Alors l'ermite la repousse et s'écrie: «Quoi, tu n'as pas honte...» etc.

Voilà comment l'abbesse de Gandersheim s'entendait à conduire une scène. Elle n'avait pas d'esprit. Elle jetait innocente comme un poète, c'est pourquoi je l'aime. Si j'obtiens jamais l'honneur d'être présenté à l'actrice qui tient les grands premiers rôles dans le théâtre des Marionnettes, je me mettrai à ses pieds, je lui baiserai les mains, je toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rôle de Marie dans la comédie de mon abbesse.--Je dirai: Marie, nièce de saint Abraham, fut ermite et courtisane. Ce sont là de grandes situations qui s'expriment par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y surpassera les actrices de chair. Vous êtes toute petite, mais vous paraîtrez grande parce que vous êtes simple. Tandis qu'à votre place une actrice vivante semblerait petite. D'ailleurs il n'y a plus que vous aujourd'hui pour exprimer le sentiment religieux.»

Voilà ce que je, lui dirai, et elle sera peut-être persuadée. Une idée véritablement artiste, une pensée élégante et noble, cela doit entrer dans la tête de bois d'une marionnette plus facilement que dans le cerveau d'une actrice à la mode[17].

[Note 17: Par l'intercession de M. Maurice Bouchor, mon voeu a été exaucé. Les marionnettes de M. Signoret ont joué depuis _l'Abraham_ de Hroswita. Il sera parlé de cette représentation dans la suite de ces causeries.]

En attendant, j'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pensée, les acteurs, me gâtent la comédie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve à la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent est trop grand: il couvre tout. Il n'y a qu'eux. Leur personne efface l'oeuvre qu'ils représentent. Ils sont considérables. Je voudrais qu'un acteur ne fût considérable que quand il a du génie. Je rêve de chefs-d'oeuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens nomades. Mais peut-être n'ai-je aucune idée de ce que c'est que le théâtre. Il vaut bien mieux que je laisse à M. Sarcey le soin d'en parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C'est un sujet qui me convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. Il y mettrait de la raison.

Il y faut un goût vif et même un peu de vénération. La marionnette est auguste: elle sort du sanctuaire. La marionnette ou _mariole_ fut originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de Paris, où l'on vendait autrefois ces figurines, s'appelait rue des Mariettes et des Marionnettes: C'est Magnin qui le dit, Magnin le savant historien des marionnettes, et il n'est pas tout à fait impossible qu'il dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens.

Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille Espagne, dans l'ardente patrie des Madones habillées de belles robes semblables à des abat-jour d'or et de perles, les marionnettes jouaient des mystères et représentaient le drame de la Passion. Elles sont clairement désignées par un article du synode d'Orihuela, qui défend d'user, pour les représentations sacrées, de ces petites figures mobiles: _Imajunculis fictilibus, mobili quadam agitatione compositis, quos titeres vulgari sermone appellamus_.

Autrefois, à Jérusalem, dans les grandes féeries religieuses, on faisait, danser pieusement des pantins sur le Saint-Sépulcre.

De même, en Grèce et à Rome, les poupées articulées eurent d'abord un rôle dans les cérémonies du culte; puis elles perdirent leur caractère religieux. Au déclin du théâtre, les Athéniens s'éprirent d'un tel goût pour elles, que les archontes autorisèrent de petits acteurs de bois à paraître sur ce théâtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations d'Atossa et des fureurs d'Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses tréteaux sur l'autel de Dionysos, est venu jusqu'à nous. Dans la Gaule chrétienne, Brioché, Nicolet et Fagotin sont restés fameux comme montreurs de marionnettes.

Mais je ne doute pas que les poupées de M. Signoret ne l'emportent, pour le style et la grâce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de Brioché. Elles sont divines, les poupées de M. Signoret, et dignes de donner une forme aux rêves du poète dont l'âme était, dit Platon, «le sanctuaire des Charites».

Grâce à elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile s'est levée sur un paysage aérien et que nous avons vu les deux demi-coeurs des oiseaux prendre place des deux côtés du tymélé, nous nous sommes fait quelque idée du théâtre de Bacchus. La belle représentation! Un des deux coryphées des oiseaux, se tournant vers les spectateurs, prononce ces paroles:

«Faibles hommes, semblables à la feuille, vaines créatures pétries de limon et privées d'ailes, malheureux mortels condamnés à une vie éphémère et fugitive, ombres, songes légers...»

C'est la première fois, je pense, que des marionnettes parlent avec cette gravité mélancolique.

LA MÈRE ET LA FILLE[18]

MADAME DE SABRAN ET MADAME DE CUSTINE

[Note 18: _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux, Calmann Lévy, éditeur.]

M. Bardoux ne manque guère de se retirer dans le passé chaque fois quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette agréable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier siècle. Il rêve d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'_Orphée_ de Gluck est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une écharpe de cachemire traîne le long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore il voit par la pensée un jardin anglais avec un temple grec sur un labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est là que vivaient les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui, par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse, donnèrent à la vie un goût fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontèrent les prisons et les échafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fierté ni de leur grâce; ces héroïnes pleines de courage et de faiblesses, qui furent d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connaît et les comprend! il les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour être aimées qu'elles furent belles. Il a surpris, il nous a révélé tous les secrets de cette Pauline de Beaumont qui avait l'âme d'un philosophe et le coeur d'une amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il étudie Delphine de Sabran, veuve en 1793 du jeune Custine, un héros et un sage de vingt-six ans, condamné à mort par un des jugements les plus iniques du tribunal révolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se reprit à vivre dans les incomparables années du consulat avec la France guérie et victorieuse. Elle était alors dans tout l'éclat de sa blonde jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je! c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel René. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la _Revue des Deux Mondes_, n'en a encore donné que la première partie, laquelle ne dépasse pas l'année 1794; mais il a résumé par avance, en quelques lignes, l'épisode qu'il se propose de retracer amplement d'après des documents inédits, je veux dire la liaison de son héroïne avec Chateaubriand. «Commencée, dit-il, en 1803, alors que René était nommé secrétaire d'ambassade à Rome, elle fut bientôt dans toute sa force et son ivresse. Les lettres de Chateaubriand qui nous ont été obligeamment confiées, en font foi; elles aideront à expliquer encore cette âme orageuse et inquiète. Si vif qu'ait été l'attrait ressenti par lui, le volage ne put longtemps être fixé et retenu. Madame de Custine continua d'être son amie pendant vingt ans, jusqu'à l'heure de sa mort.» Alors encore elle restait amante malgré l'âge et le délaissement, et se montrait plus jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de temps avant sa mort, comme elle faisait voir à un confident une des chambres de son château:

--Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais.

--C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a été à vos genoux!

Elle répondit:

--C'est peut-être moi qui étais aux siens.

Nous ferons notre profit de l'étude sur madame de Custine quand elle sera entièrement publiée. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde agréablement aux premières années de son héroïne et nous montre Delphine près de sa mère, nous aussi, parlons de cette mère digne d'une immortelle louange. Appelons du fond du passé, son ombre charmante. Nulle n'est plus douce à rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux entretien, non pas même ces ombres que le poète florentin vit si légères au vent et à qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son désir à son guide, qui lui répondit:

Vedrai quando saranno Piu presso a noi: e tu allor li prega Par quell'amor che i mena, e quei verranno.

«Attends un peu qu'elles soient plus près de nous; prie-les alors par cet amour qui les emporte, et elles viendront.»

C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit être exactement ce qu'elle faisait dans celui-ci.

I

Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en 1777. Elle avait vingt-sept ans alors et était veuve depuis plusieurs années d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce que la fleur de sa beauté s'en était déjà allée. Mais elle était exquise. Les éditeurs de sa correspondance ont donné son portrait d'après une peinture de madame Vigée Le Brun. On ne peut imaginer une plus aimable créature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec d'épais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carré du bout. Quant à la bouche, c'est une merveille. L'arc en est à la fois souriant et mélancolique; les lèvres, voluptueuses et fortes, prennent, en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou frileux, une taille souple dans une robe rayée à la mode du temps, des poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tiède, de magnétique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'être belle pour être adorable.

Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'était un beau militaire, un joli poète, un fort honnête homme et par-dessus tout un très mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme de coeur n'est pas coquette impunément. Celle-ci se fit aimer, mais elle aima davantage.

Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de Boufflers, écrivait ce quatrain:

De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie; Je ne cherchais qu'un simple amusement. L'amusement devint un sentiment; Ce sentiment, le bonheur de ma vie.

Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. «Après dix ans de tendresse, elle lui écrivait: «Je t'aime follement, malgré la Parque qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui emportent tous nos souvenirs.»

Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne les trouvait point. Elle disait:

«Ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer à la folie.»

Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons.

La passion qui lui vint dans l'épanouissement de sa jeunesse lui donna tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est-à-dire cette angoisse perpétuelle et cette inquiétude infinie, qui font qu'on s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie tolérable en la faisant oublier.

Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est là son bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'écouter vivre. Le chevalier, quand elle commença de l'aimer, était, disons-nous, un très mauvais sujet et un très honnête homme. Elle eut sur lui une excellente influence. Elle lui enseigna à préférer le bonheur au plaisir. C'est sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son joli conte d'_Aline_: «Le bonheur, c'est le plaisir fixé. Le plaisir ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.»

C'est bien le même homme qui écrivait à celle qui avait fixé son coeur:

«Si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis que je te connais, je puis déjà voir que j'ai été bien plus heureux après quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement l'âge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'âge: ils ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels; ils te ressemblent à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point ou, si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des réflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est capable de le connaître et que notre coeur est digne d'en jouir.»

Il y avait chez cet homme, en apparence léger et frivole un grand fonds d'énergie et de constance. Boufflers avait l'âme forte et le coeur généreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour le Sénégal, écrit à madame de Sabran: «Ma gloire, si j'en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure... Si j'étais joli, si j'étais jeune, si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom et que nous partagerions le même sort. Mais il n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra comme ta tendresse t'embellit à mes yeux.»

--Orgueilleux! cruel! insensé! lui répondait madame de Sabran, qui s'en tenait à la morale des deux pigeons.

Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une fierté, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint parole; que, dans les trois années qu'il passa en Afrique, il fit preuve des qualités les plus sérieuses, et signala son gouvernement par des actes d'énergie, de sagesse et de bonté. C'était un homme excellent. «La base de son caractère, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup connu, est une bonté sans mesure. Il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! disait-il.»

Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres méchants, dont il eût pu briser d'un trait de plume la carrière et la destinée. Malgré sa colère, il ne voulut pas frapper cet homme. «Quand je pense, disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon ressentiment s'apaise.»

Son journal du Sénégal témoigne autant de son bon coeur que de son joli esprit. Pendant la traversée, il écrivait à madame de Sabran:

«J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à t'y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant, peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des grandes affaires, t'inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée par tes amis, et toujours, différente, et toujours la même, et surtout toujours la même pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.»

Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments les plus délicats:

«Quand je ne t'ai pas auprès de moi, ma pauvre tête est comme un vieux château dont le concierge est absent et où tout est bientôt sens dessus dessous.»

Il garde sa bonne humeur au milieu de toutes les misères physiques et morales: