La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 11

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«Ma vie se passe en privations, en impatiences, en accidents, en inquiétudes; tout cela prouve bien que ton pauvre pigeon est loin de toi. Prépare-toi à le bien consoler quand tu le reverras. J'ai laissé mon bonheur chez toi, comme on laisse son argent chez son notaire.»

M. Bardoux incline à croire qu'un mariage secret l'avait uni à madame de Sabran avant son départ pour le Sénégal. Dans ce cas, le mariage célébré en 1797 à Breslau, pendant l'émigration, ne serait, qu'une consécration publique de cette union.

De pareilles âmes à la fois frivoles et fortes, ironiques et tendres, ne pouvaient être produites que par une longue et savante culture. Le vieux catholicisme et la jeune philosophie, la féodalité mourante et la liberté naissante ont contribué à les former avec leurs piquants contrastes et leur riche diversité. Tels qu'ils furent, un Boufflers, une Sabran honorent l'humanité. Ces êtres fiers et charmants né pouvaient naître qu'en France et au XVIIIe siècle. Bien des choses sont mortes en eux, bien des choses bonnes et utiles sans doute; ils ont perdu notamment la foi et le respect dans le vieil idéal des hommes. Mais aussi que de choses commencent en eux et par eux, qui nous sont infiniment précieuses, je veux dire l'esprit de tolérance, le sentiment profond des droits de la personne, l'instinct de la liberté humaine.

Ils surent s'affranchir des vaines terreurs; ils eurent l'esprit libre et c'est là une grande vertu. Ils ne connurent ni l'intolérance, ni l'hypocrisie. Ils voulurent du bien à eux et aux autres et conçurent cette idée, étrange et neuve alors, que le bonheur était une chose désirable. Oui, ces doux hérétiques furent les premiers à penser que la souffrance n'est pas bonne et qu'il faut l'épargner autant que possible aux hommes. Qu'un génie féodal et violent, qu'un de Maistre les poursuive de sa haine et de sa colère. Il a raison. Ces aimables dames, ces bons seigneurs ont tué le fanatisme. Mais est-ce à nous de leur en faire un crime, et ne devons-nous pas plutôt sourire à leur indulgente sagesse? Ils savaient que la vie est un rêve, ils voulaient que ce fût un doux rêve. Ils remplacèrent la foi par la tendresse, et l'espérance par la bonté. Ils furent bienveillants. Leur vie fut, en somme, innocente, et leur mémoire est de bon conseil.

II

M. Bardoux vient de publier en librairie l'étude qu'il a faite de madame de Custine, d'après, des documents inédits. «Ces documents qui servent de trame à notre récit, dit-il dans sa préface, intéresseront, nous l'espérons, le lecteur. Ils lui feront certainement connaître et estimer davantage ces âmes de l'ancienne France, à la fois philosophes et amoureuses, qui nous ont enseigné, avec la liberté de l'esprit, les deux vertus dont notre époque a le plus besoin, la tolérance pratique et l'indulgente sagesse.»--Oui, lui répondrai-je, s'il me le permet, comme à un de ses lecteurs les plus attentifs, oui, fidèle et délicat historien des élégances de l'esprit et du coeur, oui, vos livres nous intéressent, non seulement par les documents qu'ils contiennent, mais aussi par l'agrément du récit, la sûreté de la critique et la hauteur du sentiment. Vous aimez votre sujet, et vous nous le gardez aimable. Vous pénétrez tous les contours de votre modèle d'une lumière douce et caressante. Vos portraits sont vrais; ils ont le regard et le sourire, et maintenant que vous m'avez peint cette belle Delphine, je crois l'avoir connue. Je la vois, couronnée de ses beaux cheveux blonds, errer avec une ardente mélancolie dans les allées de Fervacques, sous ces arbres qu'elle aimait tant et auxquels elle donnait les noms de ses amis absents. C'est à vous que je dois cette douce image. Que de fois n'avez-vous pas eu la même vision! Et qu'il faut vous envier d'avoir vécu avec des ombres charmantes! Vous êtes revenu de ces champs Élysées, de l'ancienne France, tout pénétré d'une douce sagesse; vous plaignez des faiblesses généreuses; vous estimez comme les plus chers trésors de la vie le bon goût, le désintéressement, la liberté de l'esprit, la fierté du coeur et l'aimable tolérance. Vous pensez que vos livres n'en feront que mieux aimer la France. Je le pense aussi. Je pense qu'un pays où se forma la plus belle société, du monde est le plus beau des pays. Je me disais, en lisant votre livre: ta France est en Europe ce que la pêche est dans une corbeille de fruits: ce qu'il y a de plus fin, de plus suave, de plus exquis. Quelle merveilleuse culture que celle qui a produit une Delphine de Custine!

Elle fut élevé comme on élevait alors les filles, sans pédantisme, sobrement, avec mesure. À quinze ans, elle parut dans le monde. Conduite chez madame de Polignac une nuit que l'archiduc et l'archiduchesse d'Autriche y soupaient ainsi que la reine, elle eut grand'peur, et séparée un moment de sa mère, ne sut que devenir. L'archiduc imagina de venir lui parler. Elle en fut si déconcertée que, n'entendant rien à ce qu'il lui disait et ne sachant que lui répondre, elle prit le parti de se sauver à l'autre bout du salon, très rouge et dans un état affreux. Toute la soirée on s'amusa aux dépens de la petite sauvage. Mais sa mère, la voyant fort en beauté, n'était pas en peine.

Cette sauvagerie devait rester, attachée jusqu'à la fin comme un charme à la nature morale de Delphine. Conformément à la destinée des grandes amoureuses, la fille de madame de Sabran était vouée à la solitude.

Delphine épousa, en 1787, le jeune Philippe de Custine, fils du général. Elle avait dix-huit ans. Les noces se firent à la campagne, chez Mgr de Sabran, oncle de la mariée. Il y eut huit jours de fêtes rustiques. Madame de Sabran raconte qu'à une de ces fêtes, «des lampions couverts comme à Trianon donnaient une lumière si douce et des ombres si légères que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien». La lune avait voulu être aussi de la fête; elle se réfléchissait dans l'eau et «aurait donné à rêver aux plus indifférents». Et madame de Sabran ajoute: «De la musique, des chansons, une foule de paysans bien gaie et bien contente suivait nos pas, se répandait ça et là pour le plaisir des yeux. Au fond du bois dans l'endroit le plus solitaire, était une cabane, humble et chaste maison. La curiosité nous y porta, et nous trouvâmes Philémon et Baucis courbés sous le poids des ans et se prêtant encore un appui mutuel pour venir à nous. Ils donnèrent d'excellentes leçons à nos jeunes époux, et la meilleure fût leur exemple. Nous nous assîmes quelque temps avec eux et nous les quittâmes attendris jusqu'aux larmes.»

Il y a là un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames étaient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie à la veille de la Terreur. Trois ans après, le vieux général de Custine était traduit devant le tribunal révolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait eu à se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a dit, son plus éloquent défenseur. Tous les jours elle était au Palais-de-Justice dès six heures du matin; là, elle attendait que son beau-père sortît de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses juges, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes. Elle s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Dès que l'interrogatoire était suspendu, elle s'empressait de lui offrir les soins qu'exigeait son état; entre chaque séance, elle employait les heures à solliciter, en secret, les juges et les membres des comités. Sa grâce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public, Fouquier-Tinville, s'en alarma.

À l'une des dernières audiences, il fit exciter contre la jeune femme les septembriseurs attroupés sur le perron du Palais-de-Justice. Le général venait d'être reconduit à la prison; sa belle-fille s'apprêtait à descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui l'attendait dans une rue écartée. Timide, un peu sauvage, elle avait toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effrayée par cette multitude d'hommes à piques et de tricoteuses qui lui montraient le poing en glapissant, elle s'arrête au haut de l'escalier. Une main inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence. Cet avis obscur achève de l'épouvanter; elle craint de tomber évanouie; et elle voit déjà sa tête au bout d'une pique, comme la tête de la malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance. À mesure qu'elle descend les degrés, la foule de plus en plus épaisse, la poursuit de ses clameurs.

--C'est la Custine! C'est la fille du traître!

Les sabres nus se levaient déjà sur elle. Une faiblesse, un faux pas et c'en était fait. Elle a raconté depuis qu'elle se mordait la langue jusqu'au sang pour ne point pâlir.

Épiant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine.

--Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle.

--Prenez-le, répond la mère.

Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente créature la protégeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, où elle rendit l'enfant à la mère qui le lui avait généreusement prêté. Elle était sauvée.

On sait que le général de Custine périt sur l'échafaud, et que Philippe de Custine y suivit bientôt son père. Il mourut avec le calme d'un innocent et la constance d'un héros.

Veuve à vingt-trois ans, madame de Custine résolut de quitter la France avec son fils en bas âge, mais elle fut arrêtée comme émigrée d'intention et conduite à la prison des Carmes. Elle y attendit la mort dans cette fierté tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9 Thermidor la sauva. Elle était jeune, elle était mère; elle vécut; elle se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout. Veuve par la main du bourreau, elle considérait son veuvage comme sacré. Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son âme.

En 1797 elle écrivait à sa mère:

Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant les mêmes goûts que moi et apportant tous les sentiments dont se compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre heureux, il faut être auprès de toi et qui m'y conduisît, qui s'y trouvât heureux et aimât mon fils comme le sien, un mari doux d'opinions comme de caractère, philosophe, instruit, ne craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une compagne comme ta Delphine; voilà l'être que je voudrais trouver et que je crains bien de ne rencontrer jamais.

Non, ce rêve d'un bonheur paisible ne devait jamais se réaliser. Delphine, de Custine était une tête vouée aux aquilons. Encore quelques années et ses destins seront fixés. Ce n'est pas un mari raisonnable et sensible qu'elle rencontrera, mais un maître impétueux et chagrin, et elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure.

C'était en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde était resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la reine des roses. La douceur et la fierté se fondaient en séduction sur son fin visage. Elle joignait à la mutinerie de la jeunesse la résignation des êtres qui ont beaucoup vécu. La belle victime vit Chateaubriand. Il était dans tout l'éclat de sa jeune gloire et déjà dévoré d'ennuis. Elle l'aima. Il se laissa aimer. Dans les premières heures il jeta quelque feu. La lettre que voici fut écrite dans la nouveauté du sentiment.

Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier, vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman? Écrivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de vous! Adieu, adieu jusqu'à demain!

Rien de nouveau sur le maudit voyage.

Ce voyage est celui de Rome, où René, nommé secrétaire d'ambassade, devait conduire madame de Beaumont, mourante.

Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait déjà oublié Delphine de Custine. De retour en France, l'année suivante, il lui rapporta un amour distrait, éloquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de Fervacques, qu'elle avait récemment achetée et dont le vieux château, égayé par le souvenir de la belle Gabrielle, possédait encore, disait-on, le lit de Henri IV.

C'est après un de ces séjours que Delphine lui écrivit ce billet:

J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervacques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite.

On sent qu'en écrivant ces lignes, la délicate créature était encore agitée d'un doux frémissement. Elle avait la mémoire du coeur et des sens, cette pauvre femme, condamnée dès ce moment à ne vivre que de souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son âme la grotte et les deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa même pas l'illusion du bonheur. Le 16 mars 1805, elle écrivait à Chênedollé son confident:

Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse.

Onze jours après, elle disait:

Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne peux dire.

René, qui ne cherchait au monde que des images, préparait alors son voyage en Orient.

Madame de Custine écrivait de Fervacques le 24 juin 1806.

Le _Génie_ (le Génie, c'était Chateaubriand) est ici depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un départ ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour remplir tous ses voeux et pour détruire tous les miens. Il va enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le croire; vous savez si j'étais triste, l'année dernière; jugez donc de ce que je serai cette année! J'ai pourtant pour moi l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère frappante. ............................................................

Tout a été parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est fini.

Tout était fini. Son instinct ne la trompait pas; René, dans ce pèlerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy l'attendait à l'Alhambra.

Madame de Custine se survécut vingt ans. Elle eut le courage de rester l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais goûté, lui était devenu odieux. Elle restait enfermée à Fervacques.

M. Bardoux a publié les lettres charmantes qu'elle écrivait, après 1816, à son amie la célèbre Rahel de Varnhagen. Ces lettres laissent voir la limpidité de l'âme de Delphine.

Elle écrit:

J'aime encore les arbres! Le ciel a eu pitié de moi, en me laissant au moins ce goût. Je fais à tous la meilleure mine que je peux, mais je ne peux pas grand'chose, parce que je souffre dans le fond de mon âme.

Et encore:

Vous dites d'une manière charmante «qu'il ne faudrait pas être seule lorsqu'on n'est plus jeune»! Au moins faudrait-il être vieille! mais on est si longtemps à n'être plus jeune sans être vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénible; ce qui me console, c'est la rapidité de tout. Le temps passe avec une promptitude effrayante, et, malgré la tristesse des jours, on les voit s'évader comme les eaux d'un torrent.

Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin avait développée.

Dans l'été de 1826, elle se rendit à Bex pour respirer l'air des montagnes et aussi pour être plus près de Chateaubriand, qui avait accompagné à Lausanne sa femme souffrante. Là, Delphine de Custine s'éteignit sans agonie le 25 juillet 1826, dans la cinquante-sixième année de son âge. Chateaubriand la veilla à son lit de mort. Il écrivit dans ses _Mémoires_ ces lignes froides et brillantes:

J'ai vu celle qui affronta l'échafaud du plus grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais.

J'ai entendu son cercueil passer, la nuit, dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques.

Certes, la fille de madame de Sabran avait tout donné et n'avait rien reçu. Qu'importe, puisque le vrai bonheur de ce monde consiste non à recevoir, mais à donner! Elle eut la part de joie dévolue sur la terre aux créatures bien nées, puisqu'elle fit en aimant le rêve de la vie. C'est pour elle et ses pareils qu'il fut écrit: «Heureux ceux qui pleurent!»

_P.-S._--En relisant les épreuves de cet article, je suis assailli de doutes et d'inquiétudes: j'entends dire vaguement que M. Bardoux a découvert les papiers de madame de Custine, et que le roman de la vie de cette aimable dame en reçoit quelque dommage. On va jusqu'à chuchoter que Delphine, qui écrivait si bien les lettres d'amour, les faisait resservir plusieurs fois. Je n'en veux rien croire encore. Il est toujours temps d'être désenchanté.

M. JULES LEMAÎTRE[19]

[Note 19: Jules Lemaître, _Impressions de théâtre_. Lecène, édit., in-18.]

M. Jules Lemaître vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le titre d'_Impressions de théâtre_. On y goûte quelque chose d'ingénu qui vient du coeur et je ne sais quoi d'étrangement expérimenté qui vient de l'esprit. Cela est fort bien ainsi: Il est bon que le coeur soit naïf et que l'esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient assurément de la bien mauvaise littérature et l'on n'imagine pas un séraphin en possession de l'ironie philosophique.

Devant les choses humaines, M. Jules Lemaître ne tient pas toujours son sérieux. Mais on lui sait gré de manquer parfois de gravité, tant sa fantaisie est charmante. Ce lettré, qui a pris tous ses grades, jette volontiers en l'air son bonnet de docteur et s'amuse çà et là des espiègleries d'écolier. C'est Fantasio pêchant à la ligne les plus vénérables perruques. Il est piquant et délicieux de voir ainsi quelque gaminerie accompagner tant de docte et poétique talent; nous en jouissons comme d'un spectacle rare. Le pédantisme étant l'habitude ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme de mérite pousse le naturel jusqu'à une certaine effronterie. Quel oubli de soi s'y révèle, quelle simplicité et aussi quelle philosophie! Mais ce qu'il y a peut-être de plus aimable en M. Lemaître, c'est la tristesse soudaine qui lui prend d'avoir été cruel dans son espièglerie, et sans pitié. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de tout, et même de la mélancolie, dans cette âme mobile, fluide, légère et charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanités.

M. Jules Lemaître est un esprit très avisé et très subtil dont l'heureuse perversité consiste à douter sans cesse. C'est l'état où l'a réduit la réflexion. La pensée est une chose effroyable. Il ne faut pas s'étonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit Satan lui-même à la révolte. Et pourtant Satan était un fils de Dieu. Elle est l'acide qui dissout l'univers, et, si tous les hommes se mettaient à penser à la fois, le monde cesserait immédiatement d'exister; mais ce malheur n'est pas à craindre. La pensée est la pire des choses. Elle en est aussi la meilleure. S'il est vrai de dire qu'elle détruit tout, on peut dire aussi justement qu'elle a tout créé. Nous ne concevons l'univers que par elle et, quand elle nous démontre qu'il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon qu'elle avait soufflée.

C'est proprement ce à quoi M. Jules Lemaître s'occupe tous les lundis avec une grâce diabolique. Il dit tout et veut n'avoir rien dit. Son infirmité est de trop comprendre. Quelle autorité n'aurait-il point acquise s'il était de moitié moins intelligent? Mais il voit l'envers des idées. Une telle perspicacité ne se pardonne guère. Il concilie ce qui d'abord ne semblait pas conciliable; il porte d'instinct, dans son âme charmante et mobile, la riche philosophie d'Hegel: s'il rencontre des idées ennemies, il les réconcilie en les embrassant toutes ensemble. Puis il les envoie promener. C'est là certainement la sagesse: on ne la pardonne pas. En politique comme en littérature, ce que nous estimons le plus chez nos amis, c'est la partialité de leur esprit et l'étroitesse de leurs vues. Quand on est d'un parti, il faut d'abord en partager les préjugés. M. Jules Lemaître n'est d'aucun parti. Il a l'intelligence absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le monde, et, s'il s'est pris de goût pour le théâtre, c'est sans doute qu'il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le théâtre est le monde en miniature. Qu'est-ce qu'une comédie, sinon une suite d'images formées dans le mystère d'une même pensée? Or, cette définition convient également bien à une pièce de théâtre et à l'univers visible. Les images nous frappent; nous ignorons la pensée qui les assemble: il faut qu'on nous la montre. C'est l'emploi du philosophe ou du critique dramatique, selon qu'il s'agit du plan divin ou d'un plan de M. Alexandre Dumas.

M. Jules Lemaître s'occupe même de théâtre dans ses feuilletons dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments. Mais M. Jules Lemaître s'occupe de bien autre chose dans ces études si diverses et toujours nouvelles, ou plutôt il ne s'y occupe que d'une seule chose, qui est l'âme humaine.

C'est à elle qu'il rapporte tout. De là, l'intérêt de ces pages écrites au jour le jour et que relie comme un fil d'or le sentiment philosophique.

M. Jules Lemaître n'a point de doctrine, mais il a une philosophie morale. Elle est, cette philosophie, amère et douce, indulgente et cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l'abeille qui fait sentir son aiguillon et qui donne son miel! Je suis bien sûr que, si l'on pouvait aimer sans haïr, M. Jules Lemaître ne haïrait jamais. Mais c'est un voluptueux qui ne pardonne pas à la laideur d'attrister la fête de la vie. Il aime les hommes, il les veut heureux; il croit qu'il y a plus de sortes de vertus qu'on n'en compte généralement dans les manuels de morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal à personne, qui sont tolérants et bienveillants et qui, n'ayant pas de foi qui leur soit propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-là des sceptiques. Ils ne croient en rien; cela les oblige à ne rien nier. Ils sont, comme les autres, soumis à toutes les illusions du mirage universel; ils sont les jouets des apparences; parfois des formes vaines les font cruellement souffrir. Nous avons beau découvrir le néant de la vie: une fleur suffira parfois à nous le combler. C'est ainsi que M. Jules Lemaître, tantôt sensuel, et tantôt ascétique, se joue des jeux de la scène et goûte au théâtre l'illusion d'une illusion. Il nous en rapporte des impressions exquises, qui se répercutent en moi, je vous assure, d'une façon tout à fait délicieuse.