La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 22

Chapter 223,921 wordsPublic domain

C'est la princesse qui avait eu cette excellente idée. M. d'Épinoy, une fois marié, le prince n'eut plus de soupçons et la princesse put aimer M. d'Épinoy avec une parfaite tranquillité. Mais on ne s'avise pas de tout. La princesse n'avait pas prévu que M. d'Épinoy pouvait aimer sa femme; c'est pourtant ce qui arrive, ou peu s'en faut, quand tout à coup Juliette découvre la liaison de son mari avec madame de Chagres et apprend qu'elle n'a été épousée elle-même que pour distraire l'attention du terrible prince qui, sans cette diversion, eût immanquablement tué M. d'Épinoy comme un autre Borgo-Forte, ce qui lui eût été sensible, car sa mort eût compromis la princesse. Le coup est rude, la pauvre petite femme aime son mari de tout son coeur. Mais elle est courageuse: elle a pris son parti. Elle divorcera. Elle y est bien résolue... Ah! c'est là que M. Octave Feuillet vous attend. Non, elle ne divorcera pas. Et tout s'arrangera. Elle aime: elle pardonne. L'amour a des trésors infinis de clémence. Et puis Roger, au fond, n'est pas aussi noir qu'il en avait l'air. Il est plus faible que méchant. Il était entre deux femmes, et c'est une situation dont il est difficile de se tirer avantageusement. Voyez tous les amoureux de Racine, Pyrrhus, Bajazet, Hippolyte, également pris entre deux amours qu'ils ont inspirés: leur position est très délicate, parfois même un peu ridicule, et ils passent de durs moments. M. d'Épinoy est moins innocent qu'Hippolyte et moins excusable que Pyrrhus, mais enfin il n'aime plus la princesse de Chagres et il aime Juliette, qui pardonne. Ce n'est pas là une conversion, car, comme me le confiait l'autre jour un très aimable vieillard, ce sont toujours les mêmes qui sont amoureux. Mais, quand ce serait une conversion, je ne la reprocherais pas à M. Octave Feuillet. L'auteur de _M. de Camors_ aime à couronner par l'expiation ou le repentir ces fautes du coeur qu'il excelle à décrire. Quand bien même on sentirait là un peu trop l'artifice poétique et l'arrangement moral, je ne m'en plaindrais pas. Il m'est fort agréable, au contraire, que ces aventures profanes finissent, comme les récits des pieux légendaires, par le triomphe définitif du bien.

Ce n'est pas une idée médiocrement philosophique, certes, que celle de la rédemption finale des créatures. Et les dénouements heureux, les conclusions morales de M. Octave Feuillet sont irréprochables au point de vue symbolique. _Le Divorce de Juliette_ n'est qu'une élégante esquisse, mais on y retrouve la main du maître. Je ne parle pas aujourd'hui de _Charybde et Scylla_, qui est imprimé à la suite: ce proverbe renferme en quatre scènes une spirituelle satire de nos lycées de filles et de l'enseignement supérieur qu'on y donne aux petites demoiselles. La question est intéressante; nous y viendrons quelque jour.

Ce que j'avais à coeur de dire dès à présent, ce que je veux dire bien haut, c'est mon admiration pour l'art achevé avec lequel M. Octave Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite: ce sont des statues de Praxitèle. L'idée s'y répand comme la vie dans un corps harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne de tous les éloges.

On a voulu faire mieux depuis et l'on a fait des monstres. On est tombé dans la barbarie. On a dit: «Il faut être humain.» Mais qu'y a-t-il de plus humain, je vous prie, que la mesure et l'harmonie? Être vraiment humain, c'est composer; lier, déduire les idées; c'est avoir l'esprit de suite. Être vraiment, humain, c'est dégager les pensées sous les formes, qui n'en sont que les symboles; c'est pénétrer dans les âmes et saisir l'esprit des choses.

C'est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son élégante symétrie et dans son idéalisme passionnel, que tous les naturalistes qui étalent indéfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en concevoir la signification. L'idéal c'est tout l'homme. _Le Divorce de Juliette_ m'a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli de M. Octave Feuillet.

Ce qui me charme profondément dans l'oeuvre du maître, c'est ce bel équilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance où je retrouve le génie français contre lequel on commet de toutes parts tant et de si monstrueux attentats.

J'éprouve comme une piété reconnaissante pour les talents ordonnés et lumineux, dont les oeuvres portent en elles cette vertu suprême: la mesure.

Ce matin, comme je me trouvais sur la montagne Sainte-Geneviève, au centre du vieux pays des études, j'entrai dans l'église Saint-Étienne-du-Mont, poussé par l'envie de voir d'élégantes sculptures et des vitraux charmants, entraîné par ce penchant irrésistible qui ramène sans cesse les esprits méditatifs aux choses qui leur parlent du passé, et, s'il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le désir de relire l'épitaphe de Jean Racine dont j'ai l'honneur d'écrire en ce moment la vie. Cette épitaphe, composée en latin par Boileau, fut renversée avec l'église de Port-Royal-des-Champs où elle était posée: Elle porte encore la trace des violences qu'elle a subies; la pierre est brisée en vingt morceaux et le nom du poète profondément martelé. Violence qui nous semble aujourd'hui stupide! Sachons bien que nos violences, si nous avons le malheur d'en commettre, feront également pitié dans deux siècles. Cette épitaphe est admirable de simplicité, et l'on n'en peut lire sans émotion la dernière phrase. Boileau, après avoir consigné tous les titres de son ami à l'estime et à l'admiration des hommes, conclut, avec une philosophie chrétienne, par ces paroles touchantes: «Ô toi, qui que tu sois que la piété amène dans cette sainte maison, reconnais à ce que tu vois le peu qu'est la vie et donne à la mémoire d'un si grand homme moins des louanges que des prières. _Tanti viri memoriam precibus potius quam elogiis prosequere_.» Au sortir de cette vieille maison de pierre où les noms de Pascal et de Racine sont inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans le monde des vivants, sous la pluie et la tempête, je me remis à songer aux choses de ce temps-ci, aux idées du jour, aux livres nouveaux, au _Divorce de Juliette_, dont l'éditeur venait de m'envoyer un exemplaire. Et ma pensée, allant du livre à l'auteur, je me représentai cette vie exemplaire si bien cachée, si bien défendue; que trahirent seuls les livres exquis qui en étaient les fruits. Je me figurais M. Octave Feuillet paisible, heureux sur son petit rocher de Saint-Lô, à l'ombre de sa vieille église aux dentelles de pierres noires, dans ces rues montueuses où l'on entend les foudriers cercler les fûts dans lesquels se fera le cidre des récoltes prochaines et où volent au soleil de lourdes abeilles qui laissent derrière elles l'odeur du sarrasin. Je le vois encore descendant le chemin poudreux qui mène à la rivière où se baignent les saules, et là rêvant de quelques-unes de ces figures audacieuses, perverses, charmantes et sitôt brisées, qui sont les préférées de son imagination.

Il vit là, caché fidèlement, auteur obscur de livres célèbres. Il fait de sa vie de famille une oeuvre consciencieuse et fine comme ses romans. Il ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, où chantait aux jours de deuil ce bon Basselin que les Anglais mirent à mort parce que ses chansons faisaient aimer la France. Il ne voudrait jamais quitter les deux flèches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse, bossue, bâtie de travers, mais entourée d'herbe tendre et d'eau pure, baignée d'un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est une jolie laide. Il ne vient à Paris qu'à grand regret et pour l'éducation de ses enfants. Mais dans le nouveau logis, une main délicate et fidèle a pieusement transporté tous les souvenirs de famille et de jeunesse; pas un lien n'est rompu, pas un fil brisé: le passé chéri est encore là tout entier. Suivrai-je le romancier poète dans sa retraite de Versailles, où il se reposait par le travail des travaux de la vie? C'est là qu'il a été atteint, il y a moins d'un an, par un deuil cruel, que deux existences porteront toujours. Le jour où M. Octave Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il était universellement aimé: les témoignages de sympathie et de respect affluaient de toutes parts dans sa maison. J'espère qu'il ne lira pas ce que j'écris ici dans la sincérité de mon coeur. On ne doit rouvrir les plaies que pour les panser, et mes paroles émues n'ont point, hélas! la vertu d'un baume ou d'un électuaire.

C'étaient là les pensées qu'au sortir de Saint-Étienne-du-Mont, sur la place du Panthéon, battue du vent et de la pluie, je roulais dans ma tête, et, me rappelant la belle inscription latine que je venais de lire, j'appliquais à l'auteur de _Julia de Trécoeur_ ce que Boileau disait de la mémoire de son illustre ami. Si digne d'éloges, si heureuse, si fructueuse que soit une vie humaine, elle est soumise à de telles épreuves et frappée de coups si cruels qu'il faut plaindre ce qu'on a le plus envie d'admirer: _Memoriam precibus potius quam elogis prosequere._

JEANNE D'ARC ET LA POÉSIE

VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND [35]

[Note 35: Ernest Prarond, _la Voie Sacrée_, 1 vol. in-18.--_Valerandi Varanii: De gestis Joannæ virginis Francæ egregiæ bellatricis_, poème de 1516, remis en lumière, analysé et annoté par E. Prarond, 1 vol. in-18.]

On peut dire de M. Ernest Prarond, poète et savant abbevillois, qu'il aime de tout son coeur sa ville et les lettres. Il a consacré de longues années à peindre et à conter, son Abbeville et toutes les antiquités du Ponthieu. C'est une puissante douceur que de sentir revivre en soi les vieux âges. Je suis sûr que M. Ernest Prarond l'a éprouvée pleinement. Il possède cette ardente patience, cette curiosité toujours vive, cet amour ingénieux du passé, qui sont récompensés par des visions admirables. Il y a deux ans, en traversant Abbeville, je songeais sous les voûtes ruinées de l'élégante et frêle collégiale et à l'ombre du noir donjon carré de la maison de ville. Ces murs, me disais-je, vieux témoins des combats et des désirs des hommes, ces pierres parlantes dont, passant distrait, je devine à peine le sens vulgaire, que de secrets touchants n'ont-elles pas confié à l'historien poète des cinq villes et des trois cents villages du Ponthieu! Heureux ceux pour qui les pierres tombales n'ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse qui recouvre des images à demi brisées, retrouvent des symboles éternels! Heureux les rares archéologues en qui la lettre n'a pas tué l'esprit!

C'est hier, il me semble, que j'ai vu M. Ernest Prarond pour la première fois; hier, vraiment, en 1871, au lendemain de la guerre et de la Commune, dans ce petit logis de la rue du Four-Saint-Germain où Charles Asselineau finissait de vivre avec la politesse d'un bourgeois de Paris et la grâce d'un lettré. Depuis, la vie ne m'a pas ménagé beaucoup de rencontres avec le poète abbevillois. Pourtant, la physionomie de M. Prarond est restée dans ma mémoire et j'aime à me la rappeler. C'est celle d'un homme robuste, très simple et très fin et de grand ton: un large visage ouvert où brille un oeil fâché. Cet oeil-là, je le retrouve dans les vers généreux du poète, vers parfois irrités. M. Prarond eut à ses débuts, aux environs de 1848, une manière gaie, un peu narquoise; ce que M. Philippe de Chennevières appelle «la leste bonhomie des vieux conteurs du nord de la France». Il s'est fait depuis un nouveau style, savant, compliqué, tourmenté, et certes original. Le bon public ne saurait se frotter, à ces doctes buissons sans s'y piquer un peu; mais les connaisseurs y goûtent, sous des écorces de formes bizarres, plus d'un fruit savoureux.

C'est hier, disions-nous, que j'ai rencontré M. Ernest Prarond dans le petit cabinet de travail où le bon Asselineau, entouré de dessins de Nanteuil, feuilletait les éditions romantiques qui lui rappelaient sa jeunesse. Pendant la Commune, il avait fait son service à la bibliothèque Mazarine avec une exactitude héroïque. Quand les fédérés roulaient dans la galerie, pleine de trésors littéraires, des tonneaux de pétrole, ils trouvaient devant eux un vieux monsieur très poli et très entêté qui les déterminait par la force du raisonnement à remporter leurs engins incendiaires. La bibliothèque fut sauvée, mais Asselineau mourut l'année suivante de douleur et de stupeur. Je me rappelle encore ce galant homme frappé mortellement dans son patriotisme et dans ses habitudes; mais poli, mais souriant, faisant en sage les honneurs de sa table modeste et songeant, j'imagine, à reprendre pour lui l'épitaphe que Boufflers fit mettre sur sa tombe: «Mes amis, croyez que je dors.»

Ce jour-là, je goûtai non sans infiniment de plaisir le tour imprévu de l'esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilité son intelligence pénétrait les choses, et comme il savait rendre original même le patriotisme! Sa conversation avait l'éclat brisé de l'éclair. Depuis--car il y a de cela dix-huit ans qui se sont écoulés comme un jour--M. Prarond, retiré sous quelque vieux toit d'Abbeville, a poursuivi paisiblement ses sorcelleries de poète érudit et fait paraître d'innombrables ombres dans son miroir magique. Il est de la race de Faust et veut voir Hélène. Mais le diable n'a pas de pouvoir sur lui.

En fils pieux d'Abbeville, il s'est voué, dans ces dernières années, à l'illustration d'un vieux poème latin que publia en 1516, un autre fils d'Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté de Paris, _De gestis Joannæ virginis, francæ egregiæ bellatricis_. Ce poème, composé sur les gestes de Jeanne d'Arc, par un clerc qui avait pu voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle, méritait d'être tiré de l'oubli et l'oeuvre est angélique que de nous en donner une édition lisible, correcte, surtout aimable. C'est ce qu'a fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste d'une espèce singulière. Les gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c'est en sonnets et en odes qu'il illustrait son auteur. Il y prit garde à temps, et, détachant ces enluminures des marges, du vieux texte, il en fit un petit recueil à part, qu'il appela _la Voie Sacrée_, ne voulant pas, par un pieux scrupule, mettre le nom de l'héroïne sur les poésies qu'elle avait inspirées. Ce respect, joint à l'assiduité du culte, a été récompensé.

_La Voie Sacrée_ est peut être ce que Jeanne d'Arc a dicté de plus vrai à un poète. L'inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce je ne sais quoi de détourné, de sinueux, de fuyant qui destine toutes ses oeuvres à l'ombre douce des productions ésotériques: rien là qui puisse devenir populaire. Mais, pour les initiés, quel charme d'y découvrir çà et là des sens profonds et des vérités rares! Quand on a vécu comme j'ai fait plusieurs années avec la Pucelle et ses compagnons, on ne peut lire les quatorze poèmes de _la Voie Sacrée_, sans dire à l'auteur: «Eh! quoi, mon frère, vous avez donc vu aussi cet arbre des fées où Jeanne allait avec les filles du pays, le dimanche des Fontaines, alors qu'il était beau comme un lis, au dire des laboureurs. Vous étiez donc à Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse innocence; dans Orléans délivré, à la joie de Patay, à Reims, à Compiègne. Hélas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette tour du Crotoy où Jeanne était prisonnière des Anglais?

»Oui, vous l'avez vue aux jours exécrables, cette baie de Somme si grise et si douce, étincelante d'oiseaux, où l'écume de la mer brodait une frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se mêler à la voix de l'Océan. Oui, vous avez vu la bannière de Jeanne d'Arc et vous l'avez décrite avec la simplicité d'un témoin véridique. Je l'ai vue comme vous, que n'ai-je su le dire? Au moins je veux répéter vos paroles tout empreintes de l'esprit des vieux âges:

LA BANNIÈRE

Tours--Orléans

Jeanne, en avril, commande au peintre sa bannière: Je veux un tissu blanc, peint de telle manière Que dans un champ de lys Messire notre Dieu, Sur le trône du monde, y paraisse au milieu D'anges agenouillés. Je veux qu'on puisse lire Sur les côtés: Jésus, Marie. Il faut élire Une étoffe légère et qui, se déployant, Déroule bien ces noms, les fleurs, Dieu tout-voyant, Et les anges. Frangez l'orle avec de la soie, Afin de faire honneur à l'ordre qui m'envoie, Et vous-même ainsi, peintre, ouvrez aux bons combats.

Mai fleurit. La Bastille est formidable. Au bas Un gentilhomme dit, sous l'assiégé qui raille: «Jeanne, votre étendard a touché la muraille.» Jeanne s'écrie alors: «Tout est vôtre: y entrez!» Et le flot des Français passe aux murs éventrés.

Voilà de quelle étrange et gracieuse façon M. Ernest Prarond commentait le vieux poème de Valerand de la Varanne. Mais, comme je l'ai dit, il publia à part sa glose poétique. Le texte latin, accompagné de notes et suivi d'une analyse, s'imprimait cependant, et le voici publié aujourd'hui. Remercions-en M. Prarond. Ce docteur en théologie de la Faculté de Paris, qui célébra en trois mille hexamètres celle qu'il nomme _Darcia progenies_ et _barricea dux_ était grand latiniste, mais il était bon Français.

Il célébra par des poèmes la victoire de Fornoue et la prise de Gênes. C'est en lisant le procès de Jeanne d'Arc, que l'idée lui vint de composer une épopée des gestes de la Pucelle. Il dit dans une des épîtres dédicatoires qui accompagnent son poème: «S'il plaît à quelqu'un de connaître plus à fond cette histoire, qu'il demande à l'abbaye de Saint-Victor le livre qui m'a été prêté pendant quelques jours.» Et l'on sait que ce livre était une copie des deux procès. C'est là la source véritable de cette merveilleuse histoire. Aussi le bon Valerand se fait-il généralement une idée assez juste de son héroïne. Il n'est pas trop extravagant et, à cela près qu'il veut toujours étaler sa science et son génie, c'est un fort honnête homme. Il faut lui pardonner son invocation à Apollon, aux Muses et à Pan, et souffrir qu'il mette les noms de Phébus et de Nérée dans la bouche des anges du paradis. Il faut surtout ne point s'étonner s'il compare sans cesse Jeanne à Camille et à Penthésilée. Christine de Pisan et Gerson l'avaient fait avant lui. Les beaux esprits du XVe siècle étaient beaucoup plus entêtés de la Grèce et de Rome qu'on ne s'imagine. N'avez-vous pas vu à Pierrefonds la cheminée des neuf preuses que Viollet-le-Duc a restituée d'après des monuments de l'époque? Penthésilée, la main sur son écu, y figure avec une héroïque élégance. En 1429, un clerc français habitait Rome et y rédigeait une chronique. À la nouvelle de la délivrance d'Orléans, il mit par écrit les exploits de la Pucelle et conclut que les hauts faits de la jeune fille paraîtraient d'autant plus admirables qu'on les mettrait en comparaison avec ceux des héroïnes sacrées ou profanes: Déborah, Judith, Esther, Penthésilée. «Notre Pucelle, dit-il, les surpasse toutes.» Il n'en est pas moins vrai que Valerand manque de naïveté, qu'il imite beaucoup trop Ovide et Stace, et qu'enfin il est parfaitement ridicule quand il fait dire à Jeanne d'Arc qu'elle n'est pas venue des rochers scytiques, qu'elle n'a habité ni Ortygie, ni les champs du Phase.

_Scythicis non eruta veni Rupibus................................... ... Nec Ortygiam colui, nec Phasidis agros_.

Par contre, il rend compte de l'enquête de Poitiers, qui malheureusement ne nous a pas été conservée et on peut supposer que ce qu'il en rapporte n'est pas entièrement imaginaire. Il paraphrase une lettre que Charles VII aurait écrite au pape Calixte III, pour obtenir le rescrit qui servit de base au procès de réhabilitation et il est vraisemblable qu'il n'a pas inventé cette lettre dont toute trace est perdue. Enfin Valerand peut être considéré comme un historien: il apporte des incertitudes nouvelles.

C'est un esprit modéré. À en juger par les préceptes qu'il suppose dictés à Charles VII par l'ombre de Charlemagne, il est partisan de la monarchie tempérée, j'allais dire constitutionnelle. Voulez-vous un résumé de ces préceptes?

«Sois pieux, honore la justice. Assure la liberté des juges; choisis-les incorruptibles; constitue des corps législatifs. Frappe les méchants, car l'indulgence encourage le crime. Châtie les orgueilleux. N'écoute point les délations et crains la flatterie. Sache triompher de ta colère et dis-toi: J'ai vaincu, dès que tu as pu vaincre. Sois chaste, contente-toi de la reine! Aie pitié des pauvres. Demande tout aux seules lois. Aime la paix et ne fais que des guerres justes. Protège le peuple contre les violents. Fixe d'équitables lois et sois le premier à les observer. Restreins le luxe: ce n'est pas la pourpre qui fortifie un royaume. Si la guerre t'oblige à lever de nouveaux impôts, épargne soigneusement par ailleurs. Le pouvoir royal a des bornes fixes. Fais taire les inimitiés qui enfantent les divisions dans le royaume. Sois clément aux vaincus; souvent la légèreté et la dureté du soldat français ont excité les haines de l'étranger. Ne désire pas trop qu'on te craigne; César et Néron furent redoutés: ils périrent. Ne te fie pas à la jeunesse, crois aux vieillards. Ainsi tu égaleras les aïeux et mériteras le ciel.»

Il n'est pas douteux que Valerand ne prête ses propres sentiments politiques à l'empereur Charlemagne. Et il faut reconnaître que notre docteur en théologie se fait une belle idée du souverain. Louis XI, assurément, en fournit plus d'un trait. Il fut un roi selon le coeur de Valerand, et par son amour pour les petits, et aussi, ce qui importe moins, par la pureté de ses moeurs privées; car, conformément au précepte de chasteté, assez déplacé dans la bouche de Charlemagne, le roi Louis le Onzième se contenta de la reine sa femme, «encore qu'elle ne fût pas telle, dit Comynes, qu'il ne pût y prendre un grand plaisir».

M. Prarond, dans son commentaire, compare le _Mystère du siège d'Orléans_, au _De gestis Joannæ virginis_ et oppose très ingénieusement «aux hexamètres du légionnaire trop armé les courtes lignes à rime simplette de l'archer bourgeois». Et comme il préfère l'archer! Comme on sent qu'il donnerait tout Varanius pour ces huit petits vers seulement:

LE ROI

Or ça, Jehanne, ma doulce fille, Vollez vous doncques estre armée? Vous sentez vous assez agille Que vous n'en soyez pas grevée? Porter harnoiz sur vostre doux (_dos_), Vous en serez bien toust lassée. Belle fille, qu'en dictes vous?

LA PUCELLE.

Au nom Dieu, le porteroy bien.

Et cela, en effet, est bien sonnant. S'il est des poésies relatives à la Pucelle qui nous intéressent et nous touchent, ce sont celles du XVe siècle, parce que ce sont des témoignages et qu'on y entend un accent inimitable. Je citerai, en première ligne, les vers de Christine de Pisan. Ce sont les seuls qui aient été faits du vivant de l'héroïne. Ils furent achevés le 31 juillet 1429, au moment où Charles VII, maître de Château-Thierry, pouvait, en trois jours de marche, conduire son armée devant Paris. Christine était vieille alors; elle vivait, depuis onze ans, cloîtrée dans une abbaye de l'Ile-de-France. Cette dame avait la tête pleine des doctes subtilités qui formaient toute la science de son temps; elle était un peu pédante, mais bonne, sérieuse et pleine de coeur. Les misères de la France la désolaient. Quand elle apprit là délivrance d'Orléans et la mission de la Pucelle, elle éprouva, pour la première fois depuis onze ans, un mouvement de joie:

Or, à prime me prens à rire.

C'est alors que du fond de sa retraite l'excellente femme écrivit des vers qu'on croit être les derniers qui soient sortis de sa main. Ils se ressentent de la vieillesse de l'auteur et des misères du temps. Ils sont pesants et maladroits. Mais-on y devine une joie grave, une pieuse allégresse; un profond sentiment du bien public, qui nous les rendent, respectables et chers.

Chose est bien digne de mémoire,

dit la poétesse recluse,