La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 21
M. Challemel-Lacour a prononcé mardi un discours qui retentit encore dans toutes les âmes sensibles à l'éloquence. Il y a beaucoup de ces âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les lèvres tendent jusqu'à nos oreilles ces chaînes d'or dont parlent les légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par l'éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M. Challemel-Lacour lui-même? À l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa faiblesse, l'avantage d'avoir étudié son modèle.
L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave, sonore dans son médiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien ménagée qu'elle suffit aux plus longues périodes. Quant à la phrase, elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme de la tenue, par l'art de la diction, par le goût pur de la forme, cet orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'éloquence antique. Il parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de sa barbe d'argent.
Il a l'esprit méditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un caractère de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par sagesse la disposition d'un esprit enclin à rechercher les causes et à suivre à travers les faits l'enchaînement des idées. M. Challemel-Lacour est philosophe. De là, une sorte de tristesse grave répandue sur toutes ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est particulièrement triste. Ce sage est frappé de l'écoulement universel des choses et de l'instabilité qui est la condition nécessaire de la vie. L'idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le sentait bien mercredi quand il prononçait ce discours, d'un art achevé. On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la même tribune comme ministre des affaires étrangères. Sa philosophie dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. Il est de ceux qui ont laissé l'espérance, et sa parole en garde un goût amer. Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble dire: «Qu'importe que l'univers s'abîme, si moi je demeure ferme dans ma sagesse!» Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi: La foi n'est jamais triste.
Voyez M. Chesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l'extrême droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de l'éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le zèle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a guère pris la parole au Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il y a de l'allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses gémissements. Écoutez-le: il pleure. Mais l'hosannah éclate malgré lui dans son âme. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage s'éclaire, à la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne sourit jamais.
Et quelle vision pourrait donc l'égayer un moment? Il est à jamais seul en face de sa haute raison dans le néant universel. Le Sénat applaudissait cette semaine le dernier des stoïciens.
Je ne sais si M. Buffet parlera cette année dans la discussion du budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu'il faut nommer à côte des meilleurs. Il siège à droite, on le sait, et se montre constamment soucieux des intérêts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de ses opinions religieuses, sa parole n'en reçoit pas la plus légère empreinte de mysticisme. C'est un orateur d'affaires. Sa probe éloquence ne veut pas d'autre parure que l'exactitude et la force; elle brille dans une robuste nudité. M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux grâces légères. Il semble taillé dans le coeur noueux d'un chêne. Sa personne anguleuse et voûtée exprime la dignité propre à un vieux parlementaire blanchi dans les débats publics. Il a, au plus haut degré, ce qu'on appelle l'autorité. On l'écoute avant même qu'il ait parlé. Son visage est sévère, presque chagrin, avec une expression de parfaite simplicité. La tête, très forte, portée en avant, le visage osseux, tout en angles, les prunelles perçantes dans un oeil couvert, le nez recourbé, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d'une voix comme pesante et mâchée par une bouche de fer. Son geste est celui du bûcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut être surnommé la hache de ses adversaires. Il frappe à coups égaux et sûrs. Ses défauts mêmes, une articulation lourde, un entêtement méticuleux ajoutent à la puissance de son talent. Il a la logique pressante et serrée, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort, l'accent sincère, l'honnête obstination. C'est lui mieux qu'aucun autre qui doit être proposé comme modèle aux apprentis orateurs.
Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, parce que celui-là est inimitable. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flûte. Quand M. Jules Simon parle, une flûte délicieuse l'accompagne; mais elle est invisible et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier à propos. Il sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a toutes les parties de l'orateur. Quand il monte à la tribune, il semble accablé. Appuyé des deux mains à la tablette d'acajou, il promène sur l'assemblée des yeux mourants qui tout à l'heure se chargeront d'éclairs; il traîne les sons d'une voix éteinte qui peu à peu se ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un tonnerre mélodieux. Il est maître de lui comme de l'auditoire. Ému, mais vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement harmonieux de sa pensée, comme un fleuve entraîne les rameaux qu'on lui jette. Tout lui sert; il est le grand artiste dont le génie plastique transforme aisément toutes les matières que rencontre sa main, et il n'a à redouter que sa perfection même.
Quelle belle galerie on ferait avec les portraits des principaux orateurs de la Chambre haute! Quelle diversité dans les physionomies, que de contrastes heureux et comme les figures se feraient valoir les unes les autres!
Ici, ce serait M. le duc d'Audiffret-Pasquier se rejetant, en arrière de la tribune, contre le bureau du président, assemblé, ramassé dans sa force et dans son énergie, âpre, sauvage, fier, montrant les dents et multipliant les ardentes morsures de son éloquence irritée. Sa voix, ses yeux crachent le feu et il garde jusque dans sa colère une expression de noblesse et de bonté.
Là M. le duc de Broglie (car il serait permis de placer dans cette galerie les illustres proscrits du suffrage populaire, ceux-là dont l'absence est éclatante: _Præfulgebant eo quod non visebantur_) déroulerait d'une voix débile ces harangues d'une ordonnance magnifique, d'un style riche et souple, d'une trame absolument pure, dont le souvenir est resté présent dans la mémoire de tous les connaisseurs.
Là, M. Léon Say, causeur facile et charmant, abondant et précis, donnant la vie aux chiffres, exposant avec lucidité les questions les plus ardues, contant des historiettes à ravir, conduisant ses discours comme de longues promenades à travers la campagne et relevant sa bonhomie familière par le mordant de sa voix et la finesse de son ironie.
Là, M. Bocher, dans sa pure et noble élégance, passant son petit mouchoir sur ses lèvres, et, la mémoire fraîche, la voix jeune, le geste souple, répandant la grâce avec la clarté sur les questions de finances, et montrant dans la discussion une brièveté impérieuse; une politesse froide, une courtoisie hautaine.
Là encore, M. de Freycinet, si mince, si fin, si pâle, portant la clarté jusqu'à la splendeur, abondant et tranquille, faisant couler à petits flots chantants et caressants sa phrase incolore et lucide, et construisant, devant l'auditeur émerveillé, des discours qui ressemblent, dans leur frêle élégance et dans leur grâce un peu sèche, à de merveilleux ponts suspendus.
J'en devrais nommer bien d'autres encore, tous différents, et qui intéressent par leur diversité même. L'éloquence n'est au fond que l'expression puissante et soudaine d'un tempérament original. C'est pourquoi les défauts y concourent autant que les qualités. Parler, c'est se donner; bien parler, c'est se donner généreusement et tout entier.
ROMAN ET MAGIE[33]
[Note 33: _Apulée romancier et magicien_, par M. Paul Monceaux, Quantin, éditeur, 1 vol. in-8°.]
Avouons-le: nous avons tous au fond du coeur le goût du merveilleux. Les plus réfléchis d'entre nous l'aiment sans y croire, et ne l'en aiment pas moins. Oui, nous les sages, nous aimons le merveilleux d'un amour désespéré. Nous savons qu'il n'existe pas. Nous en sommes sûrs et c'est même la seule chose dont nous soyons sûrs, car s'il existait il ne serait plus le merveilleux, et il n'est tel qu'à la condition de n'être pas. Si les morts revenaient, il serait naturel et non pas merveilleux qu'ils revinssent. Si les hommes pouvaient se changer en bêtes, comme l'antique Lucius du conte, ce serait là une métamorphose naturelle et nous n'en serions pas plus étonnés que des métamorphoses des insectes. Il n'y a pas d'issue pour sortir de la nature. Et cette idée est en elle-même absolument désespérante. Le possible ne nous suffit pas et nous voulons l'impossible, qui n'est l'impossible qu'à la condition de ne jamais se réaliser. Mérimée a conté l'aventure de don Juan, qui, se promenant au bord du Tage en roulant une cigarette, demanda du feu à un passant occupé, sur l'autre rive, à fumer son cigare. «Volontiers,» dit celui-ci, et, d'un bras qui s'allongea jusqu'à traverser le fleuve, il tendit à don Juan son cigare allumé. Don Juan ne s'étonna pas, faisant profession de ne s'étonner de rien. S'il avait été philosophe, il ne se serait pas étonné davantage. Quand, à Paris, nous entendons la voix d'un ami qui, de Marseille, nous fait ses adieux par le téléphone avant de s'embarquer, nous ne pensons pas que cela soit merveilleux, et en effet cela n'était merveilleux que quand cela n'était pas. De deux choses l'une: ou l'aventure de don Juan n'est pas vraie, ce qui est assez probable, ou elle est vraie, et dans ce cas elle est aussi naturelle que nos communications par le téléphone, bien qu'un peu plus rare, j'en conviens. Mérimée nous laisse entendre que ce fumeur était le diable en personne. Je le veux bien. Vous voyez que j'accorde beaucoup. Mais si le diable existe, il est dans la nature comme vous et moi, car elle contient tout, et il est naturel qu'il allonge le bras par-dessus les fleuves. Si nos manuels de physiologie ne le disent pas, c'est qu'ils sont incomplets. Il est certain que tous les phénomènes ne sont pas décrits dans les livres. Je me promène quelquefois, par les belles nuits d'été, sur les quais de Paris, à l'ombre des colossales dentelles noires de Notre-Dame, au bord de ces eaux sombres où tremblent des milliers de reflets étincelants. La lune court dans les nuées; on entend gémir sous les arches le flot éblouissant et lugubre, et l'on songe à la fois à toutes les horreurs de la vie et à toutes les magies de la mort. Si le diable n'a pas seulement de feu pour les grands contempteurs de Dieu et de la vertu des femmes, s'il daigne vouloir séduire aussi un doux philosophe, il aura peut-être la politesse, quelque soir, de me tendre son cigare d'un quai de la Seine à l'autre. Alors, fidèle à mes principes, je tiendrai le fait pour naturel et j'en ferai une communication à l'Académie des sciences.
Voilà une résolution qui témoigne, je pense, d'une assez ferme intelligence et d'une raison qui ne veut point être étonnée. Pourtant il y a des moments, je le sais, où la froideur de la raison nous glace. Il y a des heures où l'on ne veut point être raisonnable, et j'avoue que ces heures-là ne sont pas les plus mauvaises. L'absurde est une des joies de la vie; aussi voyez que, de tous les livres humains, ceux dont la fortune est la plus constante et la plus durable sont des contes, et des contes tout à fait déraisonnables. _Peau d'Ane_, le _Chat botté_, les _Mille et une Nuits_, et, pourquoi ne pas le dire?... l'_Odyssée_, qui est aussi un conte d'enfant. Les voyages d'Ulysse sont remplis d'absurdités charmantes qu'on retrouve dans les _Voyages de Sindbad le Marin_.
Le merveilleux est un mensonge. Nous le savons et nous voulons qu'on nous mente. Cela devient de plus en plus difficile. Le bon Homère et les conteurs arabes ne nous trompent plus. Il faut aujourd'hui, pour nous séduire, des imaginations fertiles en ruses, des esprits très savants, très ingénieux; Edgard Poë, par exemple, et ses _Histoires extraordinaires_, ou Gilbert-Augustin Thierry avec _Larmor_, _Marfa_ et cette _Tresse blonde_ dont nous parlions tantôt.
Le vieil Apulée n'est pas non plus un imposteur médiocre, et celui-là aussi m'a donné, je l'avoue, l'illusion délicieuse du merveilleux. Je vais tout vous dire: Apulée, c'est mon péché. Je l'aime sans l'estimer, et je l'aime beaucoup. Il ment si bien! il vous met si bien la nature à l'envers, spectacle qui nous remplit de joie à nos heures de perversité. Il partage si pleinement, pour le satisfaire, ce goût dépravé de l'absurde, ce désir du déraisonnable que chacun de nous porte caché dans un repli de son coeur! Quand l'harmonie du monde vous a lassés par son inexorable fixité, quand vous trouvez la vie monotone et la nature ennuyeuse, ouvrez l'_Ane d'or_ et suivez Apulée, je veux, dire Lucius, à travers ses voyages extraordinaires. Dès le départ, une atmosphère de démence vous empoisonne et vous fait délirer. Vous partagez la folie de cet étrange voyageur:
Me voilà donc au milieu de cette Thessalie, terre classique des enchantements, célèbre à ce titre dans le monde entier... Je ne savais où diriger mes voeux et ma curiosité; je considérais chaque chose avec une sorte d'inquiétude. De tout ce que j'apercevais dans la ville, rien ne me paraissait être tel que mes yeux me le montraient. Il me semblait que, par la puissance infernale de certaines incantations, tout devait avoir été métamorphosé. Si je rencontrais une pierre, mon imagination y reconnaissait un homme pétrifié; si j'entendais des oiseaux, c'étaient des hommes couverts de plumes; des arbres du boulevard, c'étaient des hommes chargés de feuilles; les fontaines, en coulant, s'échappaient de quelque corps humain. Je croyais que les portraits et les statues allaient marcher, les murailles parler, les boeufs annoncer l'avenir.
Après cela, étonnez-vous qu'il soit changé en âne? Saint Augustin y croyait plus qu'à demi.
«Nous aussi, dit-il, dans _la Cité de Dieu_, nous aussi, quand nous étions en Italie, nous entendions des récits de ce genre sur certain endroit de la contrée. On racontait que des cabaretières expertes en ces maléfices servaient parfois aux voyageurs, dans le fromage, des ingrédients qui les changeaient aussitôt en bêtes de somme. On faisait porter des fardeaux à ces malheureux, et, après un pénible service, ils reprenaient leur forme. Dans l'intervalle, leur âme n'était pas devenue celle d'une bête, ils avaient conservé la raison de l'homme. Apulée, dans l'ouvrage qu'il a intitulé l'_Âne d'or_, rapporte que cette aventure lui est arrivée; par la vertu de certaine drogue, il fut changé en âne, tout en gardant son esprit d'homme. On ne sait si l'auteur consigne là un fait réel ou un conte de sa façon.»
Certes, Apulée fait un conte, un conte imité du grec et ce n'est pas même lui qui a inventé ce Lucius et sa métamorphose, mais il y a mis le grain d'ellébore.
C'est un homme intéressant que cet Apulée, tel que nous le décrit M. Paul Monceaux dans une étude très complète et, ce me semble, très judicieuse; assurément fort agréable.
Cet Africain, contemporain des Antonins, esprit léger, facile, rapide, brillant, n'était pas au fond très original: il improvisait et compilait. S'il était fou, il faut convenir que tout le monde était un peu fou dans ce temps-là. Une curiosité maladive travaillait toutes les imaginations. Les prodiges d'Apollonius de Tyane avaient fait passer un frisson par le monde. Une foi anxieuse aux enchantements troublait les meilleurs esprits. Plutarque fait glisser des ombres dans les champs de l'histoire; l'âme ferme de Tacite est facilement ébranlée par des prodiges; le naturaliste Pline se montre aussi crédule que curieux. Phlégon de Tralles écrit pour un César astrologue un livre de _Faits merveilleux_ et conte minutieusement l'aventure d'une morte qui déserte sa chambre funéraire pour le lit d'un jeune étranger. Or ce Trallien était estimé comme annaliste et comme géographe.
Le bonheur d'Apulée fut de naître, dans ce milieu troublé, avec une étonnante capacité à concevoir l'absurde et l'impossible. Il étudia toutes les science et n'en tira que des superstitions puériles. Physique, médecine, astronomie, histoire naturelle, tout chez lui se tournait en magie. Et comme il avait l'imagination vive et le style prestigieux, il lui fut donné d'écrire le chef-d'oeuvre des romans fantastiques.
Cet homme habile, frivole et vain, laissa la mémoire d'un magicien et d'un thaumaturge. À l'époque des grandes disputes religieuses, alors que chrétiens et païens opposaient les miracles aux miracles, les pères de l'Église ne nomment l'auteur de la _Métamorphose_ qu'avec une haine mêlée d'effroi. Déjà Lactance, au milieu du IIIe siècle, s'écrie que les miracles d'Apulée se dressent en foule. Saint Jérôme place ce magicien auprès d'Apollonius de Tyane. Saint Augustin, qui le confond, peu s'en faut, nous l'avons vu, avec le héros du conte, déplore qu'un tel homme soit parfois opposé et même préféré au Christ. Pendant ce temps les adorateurs des dieux qui s'en allaient vénéraient le rhéteur de Madaura comme un de leurs derniers sages. Il était naturel qu'ils s'attachassent au philosophe qui s'était épris de tous les symboles et avait été admis à toutes les initiations. La statue d'Apulée s'élevait à Constantinople, dans le Zeuxippe, et l'_Anthologie_ désigne en ces termes celui dont elle garde l'image: «Apulée, au regard méditatif, célèbre les silencieuses orgies de la Muse latine, lui que la Sirène ausonienne a rempli, comme son initié, d'une ineffable sagesse.» Nous avons peine à reconnaître dans ce distique l'auteur de ce petit roman magique et fort libre que je m'accuse de goûter en mes jours de déraison. Et M. Paul Monceaux nous contente mieux, quand, prenant la louange sur un ton moins haut, il nous montre cet extraordinaire Apulée sous les traits d'un habile rhéteur, beau «d'une insolente beauté méridionale», et même un peu commun, glorieux, éloquent, habile à saisir son public, trompeur se trompant soi-même par une suprême habileté, faisant tout croire et croyant tout.
Pourtant, il y a çà et là, ce me semble, dans les ouvrages qui nous restent de lui, quelques pages empreintes d'une gravité vraiment philosophique et où l'on croit entendre comme un dernier écho de cette sagesse grecque, que rien au monde n'a surpassé. Il y a bien longtemps que je n'ai relu le petit traité du _Démon de Socrate_. J'en ai conservé un souvenir agréable. Vous savez qu'Apulée croyait aux démons. Les démons, disait-il, habite des régions aériennes jusqu'au premier cercle de la Lune, où commence l'éther.
Ce sont là des rêveries permises. Les hommes seraient bien malheureux si on les empêchait de rêver à l'inconnaissable. Mais ce qui m'a le plus touché jadis, en lisant ce traité du _Démon de Socrate_, c'est une définition de l'homme qui s'y rencontre et que j'ai copiée. Je la trouve à point dans mes vieux papiers, ce qui est une espèce de miracle, car je n'ai point de dossiers et n'en aurai de ma vie, tant le papier barbouillé m'inspire d'horreur et d'ennui. Voici comment Apulée définit la condition des hommes:
«Les hommes, agissant par la raison, puissants par la parole, ont une âme immortelle, des organes périssables, un esprit léger et inquiet, un corps brut et infirme, des moeurs dissemblables, des erreurs communes, une audace opiniâtre, une espérance obstinée, de vains labeurs, une fortune inconstante; mortels à les prendre isolément, immortels par la reproduction de la race, emportés tour à tour par la suite des générations, leur temps est rapide, leur sagesse tardive, leur mort prompte. Dans leur vie gémissante ils habitent la terre.»
Ne sent-on pas là une mâle tristesse qui rappelle le premier aphorisme d'Hippocrate?
Et puis ce petit roman même, dont je n'admirais tout à l'heure que l'absurdité pittoresque et le merveilleux expressif, n'est-il pas philosophique à sa façon et jusque dans ses licences? Apulée ne serait-il pas, dans sa _Métamorphose_, l'ingénieux interprète dès dogmes palingénésiques; n'exposerait-il pas, sous une forme légère, la doctrine des épreuves et des expiations à travers des existences successives et même la transformation de Lucius ne serait-elle pas l'expression sensible des travaux de la vie humaine, des changements qui sans cesse modifient les éléments complexes de ce _moi_ qui tend sans cesse à se connaître plutôt qu'il ne se connaît? Y aurait-il une sagesse cachée dans ce livre qui étale une folie si divertissante? Que sais-je?
M. OCTAVE FEUILLET
LE DIVORCE DE JULIETTE[34]
[Note 34: _Le Divorce de Juliette,--Charybde et Scylla,--le Curé de Bouron_. Calmann Lévy, éditeur. 1 vol. in-18.]
C'est là un petit volume que M. Octave Feuillet, plongé dans un deuil encore récent et qu'il ne quittera jamais, s'est laissé arracher par son éditeur.
_Le Divorce de Juliette_, comédie en trois actes et quatre tableaux, a beaucoup plu quand la _Revue des Deux Mondes_ la donna. Réussirait-elle aussi bien sur la scène? D'excellents juges ont décidé qu'oui. Ils savent ces choses-là infiniment mieux que moi. Je ne suis pas pour les contredire. Mais, ayant un goût particulier pour le spectacle dans un fauteuil, je me tiens satisfait de la représentation à laquelle j'ai assisté les pieds au feu. Je me flatte d'avoir vu une Juliette assez jolie, bien qu'un peu maigre, comme il convient à sa jeunesse: elle n'a que vingt-deux ans. Juliette veut divorcer, et ce n'est pas sans raison. Si M. d'Épinoy l'a épousée, ç'a été, non pas parce qu'elle est charmante, mais uniquement pour aimer avec plus de sécurité la belle princesse de Chagres. Le prince avait des soupçons et il était homme à tuer M. d'Épinoy comme il avait précédemment tué, à Florence, ce pauvre diable de Borgo-Forte. M. d'Épinoy se maria pour détourner les soupçons du prince.