La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 20

Chapter 203,912 wordsPublic domain

Or, à ce moment-là réellement je n'étais pas, puisque je ne pensais pas. Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se rapprocha et, m'étant tourné du côté d'où venait le son, je vis une espèce de marin coiffé d'un béret bleu, serré dans un tricot de laine, qui s'élançait vers moi à grandes enjambées, les pantalons relevés au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers ferrés qu'il portait en sautoir. Son visage était bronzé comme celui d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour avoir beaucoup pris de ris et longtemps tiré sur le cordage.

--Tu ne me reconnais pas? me dit-il.

Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le témoin de ces années de jeunesse dont le goût fut tant de fois amer et dont le parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous étions alors! Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples soldats, dans un régiment de la garde nationale mobilisée, sous les ordres du brave capitaine Chalamel. Portant côte à côte le képi à passepoil rouge et la vareuse à boutons de cuivre, nous défendions Paris de notre mieux, mais je dois convenir que nous étions des soldats d'une espèce particulière. Il me souvient que, pendant la bataille du 2 décembre, placés en réserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions le _Silène_ de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans la Marne. Tandis qu'à l'horizon de la campagne grise et nue les batteries prussiennes faisaient traîner des flocons blancs au-dessus des collines, tous deux, assis sur la berge, près des fusils en faisceaux, nos fronts penchés sur un petit _Virgile_ de Bliss, que j'ai encore et qui m'est cher, nous commentions cette genèse que le poète, par un délicieux caprice, enchâssa dans une idylle. «Il chante comment dans le vide immense furent condensées les germes de la terre, de l'air, des mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc.» Fernand Calmettes sortait alors de l'École des chartes, où il avait soutenu une thèse sur les manuscrits de Tacite.

La soutenance de cette thèse avait été signalée par une altercation assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance, et l'archiviste candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en français. L'élève tenait pour une méthode fixe; il voulait, comme M. Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour lettre, en respectant la désinence étrangère, _Roma_, _Tacitus_, _Tiberis_.

Le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de l'accentuation. _Rome_, _Tacite_, _Tibre_. L'élève demanda alors à M. Quicherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait _Quinte Fabre Favre_ au lieu de _Quintus Fabius Faber_. M. Quicherat allégua l'usage et se fâcha tout rouge. Fernand Calmettes éprouva ce jour-là qu'il est parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leçon; c'est un esprit logique, qui ne connaîtra jamais l'art charmant d'avoir tort à point et quand il faut. C'est pourtant là une grâce irrésistible, Le monde ne donne raison qu'à ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'épigraphie et de numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d'été. C'était un grand archéologue de vingt ans; mais un archéologue tout à fait singulier, car il avait des idées générales et une merveilleuse abondance de méthodes philosophiques. Il m'en a même donné deux ou trois qui m'ont été fort utiles.

Je n'ai jamais connu un constructeur qui fît tant d'échafaudages. Ce n'est pas tout. Cet archéologue n'aimait pas l'archéologie, et il ne tarda pas à la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les travaux épigraphiques qu'il a écrits étaient signés de son nom, il serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'âme rustique. En 1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de goût pour la peinture et il se mit à dessiner avec cette ardeur patiente et cette imagination méthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors, il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent énergique, sincère et pensif.

Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le reconnaissais sous le hâle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes! J'appris de lui qu'il était installé tout proche dans un de ces villages de la côte où le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues jusqu'aux genoux. Il venait là passer chaque année quatre ou cinq mois et, par un instinct d'harmonie, il s'était fait semblable aux marins parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicité grave et la grandeur naïve. Il ressentait une sympathie de peintre et de poète pour ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprès de ces braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher au coeur, et que la vieillesse même ne rend point avares.

M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises du Vimeu des études, des notes, des souvenirs dont il a tiré depuis quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reçu hier et qui m'a fait songer à tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les pêcheurs, un récit tracé pour les jeunes filles avec une innocente ardeur. Ce livre est illustré: je n'ai pas besoin de dire que les dessins sont de M. Calmettes lui-même. Ils plaisent par un style simple et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle simplicité.

On trouve parmi les débris attribués à la poétesse Sappho une épigramme funéraire dans le goût des plus anciens poèmes de ce genre que nous ait conservé l'_Anthologie_. C'est, en deux vers, une mâle élégie dont voici le sens, rendu aussi exactement que possible:

«Ici est le tombeau du pêcheur Pélagôn. On y a gravé une nasse et un filet, monuments d'une dure vie.»

Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M. Fernand Calmettes. Ce livre, intitulé _Brave Fille_, est l'histoire d'une jeune orpheline, Élise, en qui revivent les vertus héréditaires des pauvres pêcheurs qui gagnent leur vie au péril de la mer. Elle a le coeur robuste et pieux. Elle est née avec l'amour de ce terrible Océan qui lui a pris son père. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait si bien parler dans _le Flibustier_, elle méprise la terre et les terriens et pense que les rivières, ce n'est que de l'eau pâle, ingrate et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave fille, sur la route de Saint-Valéry, qui se déroule toute poudreuse entre deux rangées d'arbres tordus par le souffle de l'ouest...

Cinq lieues sur cette route morne. Élise en avait le coeur plus malade que les jambes. Elle ne s'intéressait guère à la campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. On n'y peut entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise concentrée. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre si dure à manier, si avare, que, pour lui arracher ses richesses, on est réduit à se la partager par petits carrés, et l'on y épuise sa vie à tracer des sillons longs d'une encâblure à peine. Qu'est-ce auprès de la mer, la grande mer? Elle vous ouvre les poumons, celle-là, avec son souffle que rien n'arrête, et l'on met, à la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port.

C'est la vie large et généreuse qui vous ranime tous les sens à la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. Élise avait hâte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colères que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et forte.

Élise a une tâche, qu'elle saura accomplir. Avant de céder à l'amour permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son père et l'ensevelir. C'est son père lui-même qui lui apparaît pour lui donner cet ordre. Vous êtes libre d'ailleurs de croire que le fantôme du pauvre pêcheur n'a pas plus de réalité objective que le spectre de Banquo, et qu'il est le produit d'une hallucination généreuse. Quand elle vit son père revenu du fond de la mer où il était couché depuis plusieurs mois, Élise ne dormait pas.

Non, elle ne dormait pas. À la lueur douce de la lune, elle reconnut distinctement, l'un après l'autre, les objets familiers, tels qu'elle les avait retrouvés tout à l'heure à son retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le grand buffet où scintille sous un globe le bouquet de mariage de la mère, une rose énorme feuilletée d'or; puis, de chaque côté, les deux flambeaux d'étain, puis les filets, les engins de pêche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait là sous les yeux, dans leur forme précise, matérielle, avec leurs contours et leurs couleurs.

Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux, à l'oeil clair, aux rides bonnes.

--Père, que me voulez-vous?

Pour la première fois, depuis qu'elle l'avait perdu, Élise revoyait vraiment son père, tel qu'il était en son vivant, avec le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun. Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le père, au fond des sables, de n'avoir pas tenté l'impossible auprès des autorités maritimes, pour demander, comme cela s'obtient parfois, qu'on draguât la place, qu'on arrachât à l'abîme des fonds les corps, qui ne peuvent connaître le repos en dehors de la terre aimée....

--Père, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous aie enterré aux côtés de la mère.

Elle réussit à l'enterrer aux côtés de la mère. C'était presque impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cité deux passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera que ces citations portent leurs louanges en elles-mêmes.

M. Fernand Calmettes a, pour nous représenter ces pêcheurs, l'oeil d'un peintre et l'âme d'un poète, aussi a-t-il exprimé les formes et les âmes. Une seule faculté des marins n'est pas exactement rendue dans son livre, la faculté religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous aucune forme précise et, chose étrange, le nom de Dieu n'y est même pas prononcé.

J'ai demandé les raisons de cette singularité et je les ai apprises; elles sont trop intéressantes pour que je ne les révèle pas ici. C'est l'éditeur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom de Dieu figurât une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il publiait des livres destinés à être donnés en prix dans les écoles.

Les idées philosophiques et religieuses de cette maison de librairie, fort honorable d'ailleurs, importeraient peu, mais elle est patronnée par certains hommes politiques qui répudieraient ses livres s'il y était fait allusion à un culte, à un idéal religieux quelconque. Voilà où nous en sommes! Voilà la largeur d'idées, l'ouverture d'esprit de nos radicaux. Voilà comment ils entendent la tolérance, la liberté intellectuelle, le respect des consciences. Voilà les inspirations libérales de l'Hôtel de Ville! Je ne suis pas suspect de trop de foi, et ceux qui me font l'honneur de me lire savent que je ne défends ici que la liberté des âmes et la paix des coeurs. Mais, en vérité, cette proscription de l'idéal de tant de personnes respectables, cette guerre au dieu des femmes et des enfants, au dieu consolateur des affligés, est quelque chose de bien méchant et de bien maladroit. Je regrette vivement que le livre de M. Fernand Calmettes ait subi l'affront d'une si stupide censure. Je le regretterais plus encore si l'auteur n'avait compensé, en quelque sorte, par son idéalisme supérieur les mutilations dont il eut à souffrir de la part des sectaires. Une sorte de mysticisme naturaliste règne dans son oeuvre et se substitue ingénieusement au culte plus traditionnel que professent en réalité les pêcheurs de nos côtes.

M. Fernand Calmettes élève à la hauteur d'une religion les sentiments de famille, la piété de coeur. Dans son livre, le ciel est toujours visible; il inspire tous les êtres, les illumine de sa clarté radieuse ou les enveloppe de sa mélancolie sereine. Cela est excellent, mais ce n'est pas ainsi que les pêcheurs de Saint-Valéry conçoivent l'idéal divin[30].

[Note 30: J'apprends avec plaisir que, dans une nouvelle édition, M. Fernand Calmettes rétablit intégralement le texte de son manuscrit.]

HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL[31]

[Note 31: Par M. Ernest Renan, in-8°, Calmann Lévy, édit., t. II.]

Faut-il essayer de vous rendre l'impression que j'ai éprouvée en lisant ce deuxième volume de l'_Histoire d'Israël_? Faut-il vous montrer l'état de mon âme quand je songeais entre les pages? C'est un genre de critique pour lequel, vous le savez, je n'ai que trop de penchant. Presque toujours, quand j'ai dit ce que j'ai senti, je ne sais plus que dire et tout mon art est de griffonner sur les marges des livres. Un feuillet que je tourne est comme un flambeau qu'on m'apporte et autour duquel aussitôt vingt papillons sortis de ma tête se mettent à danser. Ces papillons sont des indiscrets, mais qu'y faire? Quand je les chasse, il en revient d'autres. Et c'est tout un choeur de petits êtres ailés qui, dorés et blonds comme le jour, ou bleus et sombres comme la nuit, tous frêles, tous légers, mais infatigables, voltigent à l'envi et semblent murmurer du battement de leurs ailes: «Nous sommes de petites Psychés; ami, ne nous chasse pas d'un geste trop brusque. Un esprit immortel anime nos formes éphémères. Vois: nous cherchons Éros, Éros qu'on ne trouve jamais, Éros, le grand secret de la vie et de la mort.» Et, en définitive, c'est toujours quelqu'une de ces petites Psychés-là qui me fait mon article. Elle s'y prend, Dieu sait comment! Mais, sans elle, je ferais pis encore.

En ce moment, alors que je lis, dans le beau livre de M. Renan, les règnes de David et de Salomon, le schisme des tribus, la victoire des prophètes, l'agonie et la mort du royaume d'Israël, alors qu'avec sa science de linguiste et d'archéologue, les souvenirs de ses voyages et surtout un sens divinateur des choses très anciennes, l'historien retrouve et me montre le pasteur nomade qui voit partout des Elohim dans les mirages du désert et quelquefois lutte toute une nuit avec l'un de ces êtres mystérieux; restitue le Temple de Salomon, son pylône de style égyptien, ses deux colonnes d'airain à chapiteaux de gerbes de lotus, ses _cheroubim_ d'or monstrueux comme les sphinx de Memphis et comme les taureaux à face humaine de Khorsabad et tout à l'entour, dressé sur les collines ou caché sous les bocages, l'impur hiérodule des temples phéniciens; suit enfin à travers les siècles l'évolution du sentiment religieux chez ce peuple singulier qui passa de l'adoration d'un dieu jaloux et féroce au culte de cette providence divine dont il a finalement imposé l'idéal au monde,--pendant toute cette lecture attachante et forte qui m'intéresse, parce qu'elle est savante et qui m'enchante pour ce qu'elle contient d'art exquis, savez-vous ce que font mes bestioles aux ailes toujours agitées, mes petites Psychés anxieuses? Elles me montrent ma vieille Bible en estampes, la bible que ma mère m'avait donnée et qu'enfant je dévorais des yeux avant même de savoir lire.

C'était une bonne vieille Bible. Elle datait du commencement du XVIIe siècle; les dessins étaient d'un artiste hollandais qui avait représenté le paradis terrestre sous l'aspect d'un paysage des environs d'Amsterdam. Les animaux qu'on y voyait, tous domestiques, donnaient l'idée d'une ferme et d'une basse-cour très bien tenues. C'étaient des boeufs, des moutons, des lapins et un beau cheval brabançon, bien tondu, bien pansé, tout prêt à être attelé au carrosse d'un bourgmestre. Je ne parle pas d'Eve, en qui éclatait la beauté flamande; c'étaient là des trésors perdus. L'arche de Noé m'intéressait davantage. J'en vois encore la coque ample et ronde, surmontée d'une cabane en planches. O merveille de la tradition! j'avais parmi mes joujoux une arche de Noé exactement semblable, peinte en rouge, avec tous les animaux par couple et Noé et ses enfants faits au tour. Ce m'était une grande preuve de la vérité des Écritures. _Teste David cum Sibylla_. À dater de la tour de Babel, les personnages de ma Bible étaient richement habillés, selon leur condition, les guerriers à l'exemple des Romains de la colonne Trajane, les princes avec des turbans, les femmes comme les femmes de Rubens, les bergers en façon de brigands et les anges à la mode de ceux des jésuites. Les tentes des soldats ressemblaient aux riches pavillons qu'on voit dans les tapisseries; les palais étaient imités de ceux de la Renaissance, l'artiste n'ayant pas imaginé qu'on pût rien représenter de plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la fontaine où se baignait Bethsabé. C'est pourquoi ces images me donnaient l'idée d'une antiquité profonde. Je doutais que mon grand-père lui-même, bien qu'il eût été blessé à Waterloo, en souvenir de quoi il portait toujours un bouquet de violettes à sa boutonnière, eût pu connaître la tour de Babel et les bains de Bethsabé. Oh! ma vieille Bible en figures, quelles délices j'éprouvais à la feuilleter le soir quand mes prunelles nageaient à demi déjà dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin! Comme j'y voyais Dieu en barbe blanche! Ce qui est peut-être après tout la seule façon de le voir réellement. Comme je croyais en lui!

Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colère; mais je ne lui demandais pas compte de ses actions: j'étais habitué à voir les grandes personnes agir d'une façon incompréhensible. Et puis j'avais alors une philosophie: je croyais à l'infaillibilité universelle des hommes et des choses. J'étais persuadé que tout était raisonnable dans le monde et qu'une aussi vaste chose était conduite sérieusement. C'est une sagesse que j'ai laissée avec ma vieille Bible. Quels regrets n'en ai-je pas! Songez donc! Être soi-même tout petit et pouvoir atteindre le bout du monde après une bonne promenade! Croire qu'on a le secret de l'univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre est chaude. N'être troublé par rien et pourtant rêver! car je rêvais alors et tous les personnages de ma vieille bible venaient, dès que j'étais couché, défiler devant mon petit lit à galerie. Oui, les rois portant le sceptre et la couronne, les prophètes à longues barbes, drapés sous un éternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une majesté mêlée de bonhomie. Après le défilé, ils s'allaient ranger d'eux-mêmes dans une boîte de joujoux de Nuremberg. C'est la première idée que je me suis faite de David et d'Isaïe.

Tous nous l'avons eue plus ou moins; tous nous avons feuilleté, autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de l'origine du monde et des choses une idée simple, enfantine et naïve. Il y a quelque chose d'émouvant, ce me semble, à rapprocher cette idée puérile de la réalité telle que la science nous la fait toucher. À mesure que notre intelligence prend possession d'elle-même et de l'univers, le passé recule indéfiniment et nous reconnaissons qu'il nous est interdit d'atteindre aux commencements de l'homme et de la vie. Si avant que nous remontons les temps, des perspectives nouvelles, des profondeurs inattendues s'ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons qu'un abîme est au delà. Nous voyons le trou noir et l'effroi gagne les plus hardis. Ce berger nomade qu'on nous montre entouré, dans la nuit du désert, des ombres des Elohim, il était le fils d'une humanité déjà vieille et, pour ainsi dire, aussi éloignée que la nôtre du commun berceau. C'en est fait. L'homme moderne, lui aussi, a déchiré sa vieille Bible en estampes. Lui aussi, il a laissé au fond d'une boîte de Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main, formaient une chaîne qui allait jusqu'à la création. Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le sait, que l'exégèse a trouvé le sens véritable de la Bible hébraïque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance tant de fois séculaire subissent depuis cent ans, deux cents ans même le libre examen de la science. Je suis incapable d'indiquer précisément la part qui revient à M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui appartient, j'en suis sûr, c'est l'art avec lequel il anime le passé lointain, c'est l'intelligence qu'il nous donne de l'antique Orient dont il connaît si bien le sol et les races, c'est son talent de peindre les paysages et les figures, c'est sa finesse à discerner, à défaut de certitudes, le probable et le possible, c'est enfin son don particulier de plaire, de charmer, de séduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style n'a pas la suavité abondante qui font des _Origines du Christianisme_ une lecture délicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un naturel et comme un _air parlé_ dont ce grand écrivain n'avait pas encore donné d'exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de l'avoir entendu lui-même croient, en le lisant cette fois, l'entendre encore. C'est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis tenté de dire, comme les pèlerins d'Emmaüs: «Nous venons de le voir. Il était à cette table.» Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est tout à fait particulière et rappelle ses conversations, c'est le goût qu'il montre pour les rapprochements historiques. À tel endroit, pour mieux faire comprendre l'esprit du vieux chef nomade, il parlera d'Abd-el-Kader; à tel autre, il comparera David au négus d'Abyssinie. Parfois, les rencontres sont plus inattendues; il nous dit, par exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une idée assez approchante du temple de Salomon.

Il a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d'Iahvé, du terrible Iahvé, il l'appella «une créature de l'esprit le plus borné». Voici d'ailleurs tout le passage:

«Nul sentiment moral chez Iahvé, tel que David le connaît et l'adore. Ce dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde. Il se monte contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la fumée d'un sacrifice et sa colère s'apaise. Quand on a juré par lui des choses abominables, il tient à ce qu'on exécute le _hérem_. C'est une créature de l'esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités. Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, Iahvé se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant Iahvé, pour l'apaiser. Les «guerres de Iahvé» finissent toutes par d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.»

Où donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce même Iahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de chevaux du Brabant?

L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE[32].

LE SÉNAT

[Note 32: Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M. Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 10 décembre 1888.]