La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 15

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Il avait des extases; tout à coup, le comble de l'édifice s'ouvrait, une clarté céleste environnait le saint homme. «À cette lumière, dit son biographe, il reconnaissait la présence de son Sauveur.» Alors il s'écriait, avec la tendresse exquise, la familiarité naïve et les doux reproches des mystiques qui parlent à leur dieu: «Où étiez-vous, mon bon Jésus? où étiez-vous? Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt guérir mes plaies?»

Sous les aspects que je viens d'indiquer, Antoine ne se distingue pas bien nettement des autres solitaires de la Thébaïde, comme lui végétariens et visionnaires. Le fakirisme chrétien devait faire, à quelques années de là, des tours de force beaucoup plus merveilleux. Qu'est-ce que les pratiques d'Antoine auprès de celles de saint Siméon Stylile, qui passa la plus grande partie de sa vie sur une colonne et égala en immobilité les religieux contemplatifs de l'Inde?

Saint Antoine n'était pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait tour à tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses austérités étaient tempérées. Quand il fut vieux, ses disciples obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives, des légumes et de l'huile.

Ce qui fait l'originalité et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y rencontre un extraordinaire mélange d'extatisme et d'activité; contraste qui se retrouve, à treize siècles de distance chez sainte Thérèse. Le vieil ermite inerte, le visionnaire étranger au monde, est en même temps le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il mène à la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il dirige des monastères innombrables et déploie le prompt et clair génie d'un grand conducteur d'hommes. Ce même vieillard qu'on croit occupé tout entier à lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la Thébaïde de vastes établissements et peuple le désert. Il établit à Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre des couvents qu'il ait fondés. Ceux de Memphis, ses fils aînés, renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une innombrable armée, une armée obéissante, ignorante et féroce, trois fois invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pénètre les moindres détails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un bon fonctionnaire romain. Il donne audience à tout le monde; mais il a soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs. Ses disciples sont dressés comme des commis, et l'aident à éconduire les importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un Égyptien; on l'expédie lestement. Cet autre est un Iérosolymitain, alors on l'écoute. «Iérosolymitain», c'était le mot de passe. Ce solitaire est un politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les grandes affaires ecclésiastiques, correspond avec les évêques et les docteurs, reçoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils, conduit, règle tout dans la catholicité. Nu sur une natte, dans sa montagne sauvage, ce paysan illettré est le chef vénéré de l'Église.

C'est le Mâhdi des chrétiens. Son activité est prodigieuse: deux fois il fond à Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidèles persécutés et pour combattre l'hérésie arienne. Vivant, il est déjà le grand saint Antoine. Et il mérite ce nom. C'est par le caractère qu'il est grand. La fermeté du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer, mais son énergie est enveloppée de douceur et d'aménité. Tous ceux qui l'approchent admirent sa sérénité, sa grâce, sa patience. Il garde dans l'extrême vieillesse la gaieté des petits enfants. Il est joyeux et recommande l'allégresse comme une vertu. «L'arc trop tendu se rompt,» dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus extraordinaires que le monde ait jamais vus. «Il rendit son esprit à Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jésus-Christ 356 et de son âge le cent cinquième.»

ANTHOLOGIE[23]

[Note 23: _Anthologie des poètes français du XIXe siècle_. Alphonse Lemerre, éditeur, 3 vol. in-8°.--Poésies d'André Chénier, avec quinze compositions de Bida. Charpentier éditeur, 1 vol. in-4°.]

Si, prenant la voix de l'élégant Méléagre, nous demandons à notre tour: «Chère Muse, qui donc tressa cette couronne de poésie?» la Muse répondra: «C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont composée.»

L'éditeur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilège de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous offre quelques fleurs ont été cultivées, en grande partie, par le Bêcheur qui prit pour devise _Fac et spera_? Ne se rappelle-t-on point les gerbes du _Parnasse_? Muguet des poètes intimes, orchidées bizarres des ciseleurs et des impassibles, je vous vis éclore voilà vingt ans!

L'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_ s'ouvre sur un poète du XVIIIe, André Chénier. M. André Lemoyne, dans la première des notices qui précèdent les morceaux choisis, s'est chargé de donner les raisons pour lesquelles le fils de la Grecque est représenté en tête d'un recueil réservé aux ouvrages d'un âge qu'il n'a point vu. La première raison est d'ordre chronologique. Les oeuvres d'André Chénier, dit M. André Lemoyne, sont posthumes et furent publiées dans notre siècle. En effet, Latouche en donna l'édition originale en 1819. Cette raison peut paraître suffisante. On se demandera seulement si, d'après le même principe, certaines poésies de Parny, de Ducis, de l'abbé Delille, du chevalier de Boufflers, etc., publiées postérieurement à l'an 1801, ne devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au moins aurait-on pu admettre un fragment de la _Pitié_, par exemple, le passage relatif à la captivité du petit Louis XVII au Temple. Outre que le morceau ne manque pas d'intérêt, on aurait découvert, en le lisant, une des sources où puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait ses premières odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien omis d'essentiel.

La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthétique et vaut qu'on s'y arrête. La voici dans toute sa force: «André Chénier est le vrai rénovateur de la poésie française.» D'abord, il faut rendre justice à M. Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante parmi les poètes. En y réfléchissant, on est surpris qu'une idée aussi peu soutenable ait pu s'accréditer même chez des artistes étrangers à la critique et à l'histoire littéraire. La vérité est que, loin d'être un initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant.

C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle. Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n'en commence aucun autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé; il a tout moissonné. C'est pour lui que l'abbé Barthélémy fit aimer la Grèce antique aux marquises poudrées et donna aux filles de l'Opéra l'envie d'imiter Laïs et Phryné en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs fût soutenu par des colonnes corinthiennes, que les chambres à coucher ressemblassent à des temples, que le dossier des chaises fût en forme de lyre et que des urnes funéraires s'élevassent sur les cheminées. C'est pour lui qu'un ciseau et des tenailles à la main, M. de Caylus, en veste, la chemise ouverte, déballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques, des marbres grecs et des vases qu'il croyait étrusques. C'est pour lui que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour lui que le peintre David peignait Léonidas et la mort de Socrate. C'est pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrières de Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que les princes et les chanteuses faisaient élever, dans leurs parcs des fausses ruines, des tombeaux vides et des autels à l'Amitié. C'est pour lui que l'abbé Raynal composait avec émotion l'_Histoire philosophique des sauvages américains_. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent connaître des hommes jaunes pleins de simplicité et des jeunes filles vêtues de fleurs à un monde très civilisé qui, par raffinement, s'éprenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles rêvaient dans des jardins anglais de Paméla, de Clarisse et de Julie. C'est pour lui que les grands seigneurs étaient anglomanes, philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient, travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes; pour lui que Voltaire exalta la tolérance, Rousseau la nature, d'Holbach l'athéisme, Mirabeau la liberté. Il fut tout ce qu'était son temps: néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible, sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais qu'il vit la nature; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il eût fait du pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse le XVIIIe siècle.

Il ne devine, il ne pressent rien du nôtre. Novateur! personne ne le fut moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare. Rien de ce qui va fleurir n'est en germe en lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de Morellet. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de René, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il n'a prévu ni les curiosités métaphysiques ni les inquiétudes littéraires qui entraînaient madame de Staël et Benjamin Constant vers l'Allemagne. Il a vu jouer Shakespeare à Londres et il y a moins compris que n'avaient fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses veines n'est pas la flamme subtile qui dévora Werther. Il ne porte pas en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est point épris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les enfants de la Révolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit moderne. On citerait sans peine, des vers de Lemierre, de Millevoye, de Fontanes, de Chênedollé, qui nous, touchent de plus près que les siens par le ton, l'accent et le sentiment. Il est le moins romantique des poètes. Lamartine l'a bien senti, malgré son peu de critique et d'étude. En cette jeune victime de la Terreur il a flairé, avec la certitude de l'instinct, l'adepte, le séide de ce XVIIIe siècle abhorré, l'ennemi. C'est là, sans aucun doute, la cause secrète et profonde d'une antipathie qui s'exprime avec une aveugle injustice dans le _Cours familier de littérature_. Imaginez, en effet, qu'André, échappé aux bourreaux, ait vécu sous le consulat. Nul doute qu'il n'eût fréquenté la société de Suard et de Morellet. Il aurait été du groupe des philosophes, épousant les passions et les préjugés de ses amis; il aurait difficilement compris l'état d'âme auquel répondit le concordat en politique et le _Génie du Christianisme_ dans les lettres. Le voyez-vous publiant son _Hermès_, travaillant dans le didactique, traitant _Atala_ de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares stupidement épris de l'architecture des Goths, et déplorant le retour du fanatisme? Tout ce que la jeunesse aimait alors, tout ce qu'exaltait l'art renaissant lui eût fait horreur, le son des cloches, les cathédrales, les cimetières, les batailles, et les _Te Deum_. De tout ce qui excitait alors les imaginations, je ne vois guère qu'Ossian et Malvina dont il eût pu s'accommoder; pour tout le reste, l'esprit le plus dépaysé, le plus étranger, le plus malheureux.

Mais je crois voir venir un de mes amis du _Parnasse_, je dis des plus fameux, M. Catulle Mendès ou M. Armand Silvestre; je le sens qui me tire par la manche, je l'entends qui me dit:

--À propos de poète, vous me parlez de religions, et de philosophies, et de moeurs publiques, et de goûts, et de sentiments. Qu'est-ce que cela en poésie? Il importe peu qu'André Chénier ait eu les idées de ses contemporains, et même qu'il ait eu des idées quelconques. Cela ne compte pas. Ce qui compte c'est la forme pure, c'est la coupe, le rythme, un certain pli du vers. Et par là, par quelques césures, Chénier est moderne. Il est l'initiateur, il est le maître.

J'estime infiniment, pour ma part, les vers bien faits. Je ne crois pas qu'il y ait de poésie sans art ni d'art sans métier. Mais je soutiens que, même pour la forme du vers, André Chénier est un pur classique du XVIIIe siècle. Sans doute il a un délicieux tour qui lui est propre. Son vers, ferme et flexible à la fois, est d'une harmonie audacieuse et charmante; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le premier des poètes de son temps. Mais son art n'est point essentiellement différent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'étaient pas sans précédent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans Bertin, dans Parny, surtout dans les _Géorgiques_ de Delille, si on lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont guère lisibles, et Parny, qui est exquis.

Néanmoins l'idée que Chénier a ouvert de nouvelles sources à la poésie, tandis qu'en réalité il a épuisé les anciennes, est reçue sans examen par les poètes. L'éditeur regretté d'André, le savant et délicat Becq de Fouquières, pensait comme eux, à ce sujet. Une nouvelle édition des poésies d'André Chénier vient de paraître à la librairie Charpentier, édition somptueuse et magnifique, monument de typographie et d'art, orné de quinze dessins de Bida. Ce bel in-quarto contient une préface nouvelle du meilleur des éditeurs, où je trouve cette phrase: «Pour peu qu'on étudie avec quelque attention notre poésie contemporaine, on sera frappé de l'influence pénétrante que l'art d'André Chénier n'a cessé d'exercer sur elle.» On voit que M. Becq de Fouquières affirme nettement l'influence des oeuvres de son poète sur l'école moderne. Mais quand il s'agit de l'établir, il ne laisse pas d'être embarrassé. Il sent bien qu'il ne peut constater cette influence ni chez Victor Hugo, ni chez Musset; encore moins chez Lamartine. Il était trop habile homme pour la rechercher dans les _Poèmes antiques_ d'Alfred de Vigny. En effet, si l'on peut croire, à première vue, que trois ou quatre pièces de ce recueil, telles que _Symetha_ et _la Dryade_, procèdent des élégies et des églogues d'André, c'est un fait que _Symetha_ fut composée en 1817 et _la Dryade_ en 1815, deux ans, quatre ans avant la première édition des oeuvres de Chénier. En dernière analyse, c'est dans les _Poèmes antiques_ de M. Leconte de Lisle et dans les sonnets de M. José-Maria de Heredia, qu'au sentiment de M. Becq de Fouquières se résume l'action de Chénier sur la poésie moderne. Pour ma part, je ne découvre aucune ressemblance entre la muse hispano-latine de M. de Heredia et les nymphes de Luciennes qu'évoquait l'amant de Fanny. Quant à M. Leconte de Lisle, on sait que plusieurs de ses premiers poèmes sont des études d'après l'antique. Il s'abreuva aux sources; c'est dans Homère, dans Hésiode, dans Théocrite, et non dans André Chénier, qu'il cherchait des formes et des images.

Je dirai plus généralement que l'influence d'André Chénier n'est sensible chez aucun des poètes de ce siècle, et c'est par pure fantaisie que les éditeurs de la nouvelle _Anthologie_ ont placé _l'Aveugle_ et _la Jeune Captive_ en tête du recueil, comme un portique Louis XVI à l'entrée d'un édifice moderne.

D'ailleurs, le divin André n'en mérite pas moins d'immortels honneurs. Il n'a rien à craindre d'une critique rationnelle et fondée sur l'histoire. Au contraire, plus on l'étudie et mieux on l'admire. Rendu à son temps, replacé dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il n'apparaît plus seulement comme un délicieux artisan de petits tableaux et de figurines pseudo-grecques et néo-romaines, une sorte de peintre à la cire et de coroplaste tout riant des souvenirs de Pompéi; c'est une âme ardente et vertueuse, c'est un mâle génie où souffle l'esprit d'un siècle. Et quel siècle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand! Voyons-le donc, notre André, tel qu'il fut en pleine vie, au milieu des choses. Voyons-le mêlé au peuple et aux héros de 1789, partageant leur puissant idéal et leurs nobles illusions. Regardez cet homme au large front, plein de pensées et d'images, au cou d'athlète, petit, bilieux, qui, l'oeil en feu, s'est jeté dans la mêlée des partis, et qui consacra à la liberté son coeur, son génie, sa vie; c'est lui, c'est le généreux André. Il unit à la sagesse d'un politique la candeur d'un héros. Il veut bien être dupe, si la vertu est trompée avec lui. Ce n'est pas seulement un artiste ingénieux, c'est un bon citoyen, c'est un homme, c'est un grand homme. Courageux, éloquent, fidèle, sage avec énergie, pur au milieu des crimes, étranger à la violence parce qu'il ignore la peur, il a le droit de dire:

Toi, Vertu! pleure ai je meurs.

Sa vie est courte, mais elle est remplie. Non, ce n'est pas un chanteur insoucieux que les prescripteurs ont fauché par hasard. André Chénier était désigné aux bourreaux par son courage, par son amour de la liberté, par son respect des lois. Il a vraiment mérité sa mort. Il était digne du martyre politique. C'est une grande victime à qui nous devons un monument expiatoire.

LA SAGESSE DE GYP

I.--LES SÉDUCTEURS[24]

[Note 24: _Les Séducteurs.--Loulou_. Calmann Lévy, édit., 2 vol. in-18.]

Je tiens Gyp pour un grand philosophe. Et, si l'on me demande comment je l'entends, je répondrai que je l'entends comme il faut. Je serais désolé que cela eût l'air d'un paradoxe. Je me garde bien de hasarder des paradoxes: il faut, pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La naïveté me convient mieux. Et c'est en toute innocence que je déclare que Gyp est un grand philosophe. Mais distinguons. Il y a philosophe et philosophe. Est dit philosophe, celui qui recherche les principes et les causes. Ce n'est point proprement la manière de Gyp. En fait de causes, Gyp n'en connaît guère qu'une seule; il est vrai qu'elle est suffisante: c'est celle qu'on appelle poliment l'amour. Les philosophes qui recherchent les principes et les causes ressemblent, a-t-on dit, aux éléphants qui, en marchant, ne posent jamais le second pied à terre que le premier n'y soit bien affermi. Oh! que telle n'est point l'allure de Gyp! Mais on donne aussi le nom de philosophe à qui s'applique à l'étude de l'homme et de la société. La Bruyère a dit: «Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et les ridicules.» À ce titre, bien que je ne me figure point, Gyp consumée et usée par la méditation, il n'est point de philosophe qui ait plus philosophé que Gyp, et l'on ne peut douter que les petits livres de Gyp ne soient de grands manuels de philosophie. _Autour du mariage_, _le Petit Bob_, _Dans l'train_, _Pour ne pas l'être_, _Plume et Poil_, _Le plus heureux de tous_, _les Séducteurs_ doivent être rangés parmi les recueils moraux où fleurit la sagesse.

C'est sans doute une exquise discrétion que de ne point révéler le secret de Polichinelle. Mais il y aurait peut-être aussi quelque affectation à ne point dire, après tant d'autres, que le pseudonyme de Gyp cache une gracieuse femme, l'arrière-petite-fille de Mirabeau-Tonneau, dont elle rappelle l'esprit prompt, indocile et mordant. Je puis dire encore qu'on peut voir en ce moment le portrait de cette dame à l'Exposition des Trente-Trois, rue de Sèze. L'oeil est vif, la bouche moqueuse, la physionomie charmante. On devine, à voir seulement ce portrait, que la porteuse de ce joli visage loge en sa petite personne une âme ironique.

Et il est de fait que c'est une terrible railleuse. Elle fait parler, dans une infinité de spirituels dialogues, tout un monde de viveurs et d'oisifs, et il ressort de tant de légers discours que l'homme est, à l'état civilisé, un vain, grossier et ridicule animal. C'est cette idée, profondément sincère, qui fait de Gyp un philosophe et un moraliste. Il a été de mode, pendant quelque temps, d'accuser d'immoralité les jolies fantaisies que notre auteur semait d'une main négligente dans la _Vie parisienne_. Je n'ai jamais compris, pour ma part, cette sévérité. Je n'ai jamais découvert dans les dialogues de Gyp la moindre excitation au vice. Il m'a semblé tout au contraire que le plaisir y était représenté généralement comme un travail très compliqué, très fatigant et tout à fait stérile. Pour ma part, chaque fois que Gyp m'a montré les riches et les heureux faisant la fête, comme on dit, j'ai senti redoubler en moi le désir de vivre dans l'humilité magnifique de la science, _in angello cum libello_. Oui, je n'ai pu voir les beaux amis de Paulette faire des bulles de savon et verser du champagne dans le piano, pour se distraire, sans songer que l'humble érudit qui compose patiemment une métrique grecque dans un faubourg de petite ville n'a pas choisi, à tout prendre, la plus mauvaise part des choses de la vie. Tantôt encore, en faisant le compte des heures vides que Gérard a tuées péniblement à son cercle, chez Blanche d'Ivry et chez madame de Fryleuse, ne me suis-je pas surpris tout à coup songeant--excusez l'étrangeté de ma rêverie--à la vie simple et remplie de quelque homme de bien, d'un vieux prêtre, par exemple, occupé d'études et se réveillant dans les nuits d'avril à la pensée qu'il gèle et que ses pommiers sont en fleur. Le trait est de Rollin. Ce bon homme n'entretenait pas d'autre inquiétude dans son âme pure comme celle d'un enfant. Je vous dis en vérité que Gyp m'a appris à estimer le bon Rollin. Elle nous enseigne que les heureux de ce monde ne sont point dignes d'envie, qu'ils sont misérables dans leurs joies et ridicules dans leurs élégances. Je m'en doutais bien. Mais tout le monde ne le sait pas. Gyp semble nous dire: ce n'est ni dans la beauté des attelages ni dans le luxe des femmes que réside le souverain bien, et l'on peut passer toutes ses matinées de printemps dans l'allée des Poteaux sans y trouver la joie du coeur. Je me figure que, si saint Antoine avait lu Gyp dans le désert, il aurait retrouvé un peu de tranquillité à la pensée que le monde ne vaut pas qu'on le regrette. Il se serait dit que sa tête de mort et son écuelle de bois valaient bien après tout les bulles de savon du petit de Tremble et les coupes de champagne de Joyeuse. Et puis il n'aurait pu s'empêcher de rire, et un saint qui rit est bien près de devenir un sage; il est sauvé. Plus j'y songe, plus je suis tenté de recommander les oeuvres de Gyp aux personnes qui professent l'ascétisme.

Gyp a pénétré philosophiquement la vanité des habits de coupe anglaise. Je soupçonne de mon côté qu'il y a quelque vanité dans l'étude de la prosodie grecque et des mosaïques byzantines. Mais, s'il faut choisir entre les vanités, nous préférerons celles qui font oublier, qui consolent, qui donnent à l'existence la paix avec la dignité. Voilà ce qu'enseigne Gyp en souriant. C'est pourquoi je la tiens pour un écrivain des plus moraux. Si j'étais de M. Camille Doucet, je n'aurais point de cesse que _Dans l'train_ et les _Séducteurs_ n'eussent reçu de l'Académie française un prix Montyon.