La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 16
Je sais bien que les femmes de Gyp sont ravissantes et qu'elles ont autant d'esprit que leurs adorateurs en ont peu. Je sais que Paulette est exquise, je sais que madame de Flirt et madame d'Houbly sont faites pour nous donner quelque trouble. Mais que voulez-vous? Il faut bien que la philosophie s'accommode du charme des femmes. Il n'y a pas de sagesse capable de supprimer la beauté vivante. Ce serait d'ailleurs une effroyable sagesse. C'est un fait qu'il y a de jolies femmes sur la terre. Les livres ne le diraient pas, qu'on le verrait bien tout de même. Gyp ne craint pas de nous montrer de ravissantes créatures; mais, en même temps, elle nous fait comprendre qu'il est ardu et décevant de vouloir les aimer de trop près, et c'est là justement qu'elle se révèle moraliste consommé.
Je vous en ferai juge et je prendrai mon exemple dans le dernier livre de mon auteur. Il s'appelle _les Séducteurs!_ et il est dédié à M. Jules Lemaître. Un livre placé sous un tel vocable ne peut offenser aucune des Muses. Aussi bien est-ce chose légère et douce. Je choisirai sans crainte le dialogue le plus intime de tout le livre, parce qu'à le bien entendre il est aussi le plus philosophique. La scène se passe dans un petit rez-de-chaussée de l'avenue Marceau. Une douce obscurité baigne la chambre close.
MADAME D'HOUBLY.--Quelle heure est-il?
FRYLEUSE.--Je ne sais pas... Ne t'occupe donc pas de l'heure... Que t'importe?...
MADAME D'HOUBLY, _à part_.--Il me tutoie déjà...
FRYLEUSE.--Vous ne savez pas à quel point je suis heureux!
MADAME D'HOUBLY.--Mais si... je m'en doute... Il doit être, extrêmement tard...
FRYLEUSE, _regardant la pendule_.--À peine cinq heures et demie...
MADAME D'HOUBLY, _bondissant_.--Miséricorde! Alors il y a deux heures que nous sommes enfermés là dedans!...
FRYLEUSE, _mélancolique_.--Le temps vous a donc paru bien long?
MADAME D'HOUBLY.--Non... mais...
FRYLEUSE.--Si... Je le vois bien, allez! Vous regrettez de m'avoir accordé... ces deux heures...
MADAME D'HOUBLY.--Mais non... D'abord, je ne regrette jamais rien!... Regretter, c'est inutile!...
FRYLEUSE.--Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas...
MADAME D'HOUBLY.--Mais du tout!... (_Un temps_.) Je ne peux pas mettre ce bouton de bottine sans crochet!... Voulez-vous me donner un crochet?...
FRYLEUSE.--Un crochet? Ah! mon Dieu! mais je n'en ai pas! Je n'ai pas songé... pas prévu...
MADAME D'HOUBLY.--Pas prévu?... Ah bien, par exemple!... Si j'avais su que vous ne prévoyiez pas, je... Enfin je n'aurais pas besoin d'un crochet à boutons, là!
FRYLEUSE, _désolé_.--Oh!!!
MADAME D'HOUBLY, _s'acharnant contre son bouton_.--Ah! je ne peux pas! il n'y a pas moyen!...
FRYLEUSE, _craintif_.--Si vous vouliez me permettre...
MADAME D'HOUBLY.--Oh! je ne demande pas mieux!... J'en ai assez!...
FRYLEUSE, _prenant dans sa main le pied de madame d'Houbly et le regardant avec admiration_.--Quel pied!... C'est une merveille!...
MADAME D'HOUBLY, _agacée_.--Oh! si c'est pour ça que...?
FRYLEUSE.--Non... pardon. (_Il entreprend vainement de faire passer le bouton dans la boutonnière_.) Si vous essayiez avec une épingle à cheveux?...
MADAME D'HOUBLY.--Une épingle à cheveux! Je ne mets pas de ces saletés-là, moi!
FRYLEUSE.--Mais vos cheveux sont relevés cependant, et...
MADAME D'HOUBLY.--Oui... avec un peigne... (_Énervée_). Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne?
Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas tendre pour les pauvres séducteurs. Elle raille leur prudence et leurs artifices; elle méprise leurs travaux; elle est sans pitié pour leurs peines et leurs misères. Elle tient la vieille habileté de M. d'Oronge pour aussi ridicule que la jeune inexpérience de Fryleuse. Elle oppose victorieusement aux désirs du petit de Tremble les cinquante-deux boutons de la robe de madame de Flirt, «cinquante-deux boutons, sans compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus... Il faut vingt minutes pour les mettre.» Enfin elle est ravie de montrer qu'une égoïste sensualité jointe à un sot amour-propre fait de l'homme une fâcheuse bête. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et ces femmes sont d'une misérable petitesse. Pourtant donnez-leur une seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une émotion profonde qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitôt de paraître ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: «Ceux-là sont heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour l'autre un vivant idéal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils réalisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu'à leurs douleurs. Car elles contiennent plus de joies que la félicité des autres hommes.»
Voilà encore une inspiration sublime que nous devons à l'auteur de _Plume et Poil_. J'affirme qu'il y a peu d'écrivains qui aident comme Gyp à la culture et à l'amendement de la personne morale.
II.--LOULOU
Je lis _Loulou_, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce sont là des harmonies.
Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans, les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.
D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne, rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!
Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.
Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.
Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans colère et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'à l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'élégance, ne soupçonne pas, je suis sûr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde, mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau Lucien, moins précieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui créa Bob, Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera pas tentée d'emprunter quelques traits aux légères esquisses des conteurs de la _Vie parisienne_. Nous nous permettons bien, nous, de chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni finesse, ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules.
Ceux qui jugeront nos filles d'après Loulou diront que ces enfants-là ne manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilité aimable; qu'ils n'étaient point méchants, mais qu'ils étaient aussi mal élevés que possible.
Ils ne se tromperont pas tout à fait. L'éducation en France a perdu de sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d'être l'excellente éducatrice qui jadis formait dès l'enfance des hommes capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des nobles et s'empara du gouvernement. Hélas! nous n'avons pas gardé le secret de ce que nos pères appelaient «les fortes nourritures». Nous n'élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne savons plus ni imposer ni subir l'obéissance.
Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot civil. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.
Quand on étudie (comme l'a fait M. Gérard dans un livre plein de sagesse et d'expérience) l'éducation des filles sous l'ancien régime, on reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi, les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au sentiment de l'enfant:
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.
Ces hommes d'épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y pliaient tout.
Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons, nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas d'éducation sans respect.
Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps incertaines et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable, puisque tout est contesté. Nous avons détruit beaucoup de préjugés et, il faut bien le reconnaître, les préjugés--j'entends de nobles et universels préjugés--sont les seules bases de l'éducation. On ne s'entend que sur des préjugés; tout ce qui n'est pas admis sans examen peut être rejeté.
Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fille, parce qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'élèvent. Et comment le sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie d'une aristocratie qui tombe et s'élève selon qu'elle perd ou gagne, l'argent qui est sa seule raison d'être. Ils n'ont d'idée sur rien. Ils sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe folle.
Est-ce à dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera toujours? Non, certes. L'éducation de l'ancien régime, étroite et forte, ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement.
Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup d'histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses examens. C'est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à l'instruction. Au XVIIIe siècle, on n'instruisait guère les filles que dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et des usages, les démocraties ne subsistent que par les connaissances usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il faudrait seulement savoir ce que c'est que la science véritable et ne pas enseigner à Loulou que d'inutiles nomenclatures.
Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou savante; mais attachons-nous à l'esprit et non point à la lettre. Que notre enseignement soit plein d'idées. Jusqu'ici il n'est bourré que de faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on ménageât la mémoire des enfants. L'un d'eux disait: «Dans un réservoir si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises.» Bien éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des pavés. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches. Je l'ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue, écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités.
Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous, Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. Il fallait qu'il en fût d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées, énormes, comme des mondes en formation.
Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les réduire, les abréger. Nous n'en possédons pas la loi générale et la philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l'esprit des sciences, nous en présenterons la quintessence à la jeunesse. En attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi, Loulou, la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse.
ANTHOLOGIE
Ce matin un gras soleil boit la rosée des prés, dore les pampres sur les coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L'air léger vibre à l'horizon. Assis devant ma table de travail, que j'ai poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes, coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille, pieds nus sur la toile grise de l'aire, donnent à mâcher par poignée à la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée, tandis que les grains de blé, versés dans une vanneuse à manivelle, abandonnent aux souffles de l'air les débris de leurs tuniques légères. Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l'ombre de la grange, des petits enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris des aïeux depuis un temps immémorial, sont d'une simplicité solennelle. Leur visage, qui n'est empreint d'aucune pensée distincte, réfléchit seulement l'âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé qu'ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l'harmonie. Leur chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve, d'ardent et de riche. L'or des gerbes les environne, une poussière blonde flotte autour d'eux, comme la gloire de cette antique Cérès éparse encore dans nos champs et dans nos granges.
Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie ces batteurs de blé, ces simples artisans de l'oeuvre par excellence. Qu'est-ce que ma tâche à côté de la leur? Et combien je me sens humble et petit devant eux! Ce qu'ils font est nécessaire. Et nous, frivoles jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent? Heureux l'homme et le boeuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis. Les ouvriers que je vois de ma fenêtre battront aujourd'hui trois cents bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter de la bonté de leur oeuvre. Oh! la joie d'accomplir une tâche exacte et régulière! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j'ai bien rempli ma journée et gagné le sommeil? Saurai-je si, dans ma grange, j'ai porté le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain qui entretient la vie? Saurai-je si j'ai bien dit? Sachons, du moins, quelle que soit notre tâche, l'accomplir d'un coeur simple, avec bonne volonté. Voilà déjà deux ans que j'entretiens des choses de l'esprit un public d'élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n'ai jamais obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m'a vu souvent incertain, mais toujours sincère. J'ai été vrai, et par là, du moins, j'ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n'y ai d'ailleurs aucun mérite. Il faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le premier mot. J'ignore les artifices du langage et ne sais parler que pour exprimer ma pensée.
Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d'une terre brûlante, aucun livre nouveau n'est venu solliciter ma critique paresseuse. Je rouvre l'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_. En 1820, quand Lamartine publiait les _Méditations_ et faisait jaillir une nouvelle source de poésie, un jeune officier de l'oisive armée de la Restauration, gentilhomme pauvre, également étranger au royalisme servile des fils d'émigrés et à la violence criminelle des affiliés de la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour lui-même de petits poèmes élégants et purs, d'un sentiment nouveau; scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C'était Millevoye encore, Millevoye qu'il faut bien, malgré notre orgueil, retrouver à la source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes nationales. Mais c'était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des haillons d'une Muse surannée. Ou plutôt ce n'était plus Millevoye, c'était déjà Alfred de Vigny. Ses _Poèmes_ furent publiés en 1822! Moins abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l'emportait dès le début sur le poète des _Méditations_ par la fermeté du langage et par la science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu'aucun poète de son temps l'audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux recueils seulement de poésies arquent sa vie assez longue. Le premier est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L'intervalle de cette studieuse existence est rempli par des oeuvres de roman et de théâtre dont une, tout au moins, _Servitude et Grandeur militaires_ est un pur chef-d'oeuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son existence entière égoutta un petit nombre de vers.
Est-ce pour cela qu'un poète si rare et du plus intelligent génie eut peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de l'aliment à la renommée pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c'est ce qu'Alfred de Vigny ne fit pas.
Mais n'y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui l'écartait de la popularité littéraire? Cette tour d'ivoire où l'on dit qu'il se retirait, qu'était-ce, sinon son talent même, son esprit haut et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution pêle-mêle avec l'éloquence parlementaire, l'exaltation patriotique et les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente réaction contre l'esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse. Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d'un christianisme éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il n'avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n'était même pas spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athéisme stoïque: on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s'écrie:
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté, Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté, Le sage opposera le dédain à l'absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la divinité.
On ne trouvera pas ces sombres vers des _Destinées_ dans la nouvelle _Anthologie_. On y rencontrera, par compensation, cette _Maison du berger_ qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, «est un des plus beaux poèmes d'amour de tous les âges». C'est aussi l'expression d'une philosophie sombre et pathétique dont rien ne surpasse l'éloquence douloureuse: