La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 14
M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau est obscur, pénible, malgré soi, contre son gré, et à cause seulement de l'extrême difficulté qu'il éprouve à réaliser son idéal. Il se propose, cet art, des choses très difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais point que tout ce qui a été fait jusqu'ici dans les lettres eût été si commode à faire. Mais sachons quelle fonction s'est donné l'art de l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement à l'esprit comme les classiques, non plus seulement à la matière, comme les naturalistes (ce n'est pas moi qui le dis), mais à l'être humain tout entier. Il veut faire la synthèse des littératures; il veut, selon la formule de M. Charles Morice, «suggérer tout l'homme par tout l'art».
C'est là une nouveauté. Et, comme toutes les nouveautés, elle est aussi vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu représenter l'homme, et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y eut d'abord des âges de simplicité dans lesquels on ne disputait pas sur la nature du beau; mais de tout temps on l'a pensé, car c'est la chose là plus naturelle. Les savants prétendent que _le Petit Poucet_ est plus vieux que l'_Iliade_; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles femmes qui contaient _le Petit Poucet_ aux enfants du Sapla Sindhou avaient aussi l'idée de représenter à leur manière tout «l'homme par tout l'art», comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez point, ce que se proposait le poète villageois de la vieille France qui fit cette chanson, bien connue de La Fontaine:
Adieu, cruelle Jeanne. Puisque tu n'aimes, pas, Je remonte mon âne Pour galoper au trépas. --Vous y perdrez vos pas, Nicolas!
Voilà, sans obscurité aucune, corps et âme, tout l'homme et toute la femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coupés dans les bois du Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mêmes souches. Sans nous embarrasser dans tant de systèmes, reconnaissons-le naïvement: anciens et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont représenté, chacun à sa façon, l'homme et tout l'homme.
Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le mot «suggérer». Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et même moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de nouveau, de mystérieux encore et de mal défini. La suggestion est à la mode. Le poète, aujourd'hui, doit être suggestif. Il suggère. Quoi? Ce qui ne peut être exprimé. Il est le Bernheim de l'inouï, le Charcot de l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggérer! Au fond, c'est là toute la poétique nouvelle. Elle interdit de représenter des idées, comme on faisait autrefois; elle ordonne d'éveiller des sensations.
Il fut des temps barbares et gothiques où les mots avaient un sens; alors les écrivains exprimaient des pensées. Désormais, pour la jeune école, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation nécessaire entre eux. Ils sont vidés de leurs sens et déliés de toute syntaxe. Ils subsistent pourtant, à l'état de phénomènes sonores et graphiques; leur fonction nouvelle est de suggérer des images au hasard de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rôle, dans la poésie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis à l'hypnose. Ce seul mot _suggérer_ m'en dit bien long sur les tendances de M. Charles Morice.
Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet sur Edgar Poë:
Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change Le poète suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
Du sol et de la nue hostiles ô grief Si notre idée avec ne sculpte un bas relief Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur Que ce granit du moins montre à jamais sa borne Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur
Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef; il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys. C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire endormi.
M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans nom.»
À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants; chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le sentiment est plus répandu que l'intelligence.
Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne doit pas les dédaigner.
M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise, la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il «pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit: la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part, et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire; il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.
Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les musquer.
Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter l'archaïsme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées difficiles dans une langue obscure.
Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de toutes pièces dans les écoles sont généralement des machines compliquées et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache.
LE GRAND SAINT ANTOINE [22]
[Note 22: _La Tentation de saint Antoine_, féerie à grand spectacle, en deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivière. Plon et Nourrit, éditeurs.]
M. Henri Rivière vient de réunir en album les aquarelles de cette _Tentation de saint Antoine_ dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on s'en souvient, un spectacle fort goûté.. Il y a un art chatnoiresque. Cet art est à la fois mystique et impie, ironique et triste, naïf et profond, jamais respectueux. Il est épique et narquois avec l'exact Caran d'Ache; il est suavement et mélancoliquement vicieux avec ce Willette qui est comme le Fra Angelico des cabarets de nuit. Il est symbolique et naturaliste avec le très habile Henri Rivière. Pour moi, je suis émerveillé des quarante scènes de la _Tentation_. Elles sont d'une couleur vive, d'un goût hardi, d'un bel effet et d'un grand sens. Je mets cela bien au-dessus des diablotins du sec Callot. M. Henri Rivière à voulu que le grand saint Antoine fût assailli, dans sa Thébaïde, de tentations prophétiques par rapport à lui, et contemporaines par rapport à nous. Il a fait sagement, à l'exemple des vieux maîtres, car de la sorte le bon ermite nous intéresse plus vivement; nous comprenons mieux la grandeur de sa vertu. À cet égard, du moins, l'album de M. Henri Rivière est une oeuvre de haute édification. Moderniser les mérites du père des anachorètes n'était pas, sans doute, une oeuvre indifférente: le maître du Chat-Noir l'a accomplie avec une heureuse audace. Il a conçu le diable en habit noir, montrant au saint homme notre Paris nocturne et le transportant dans les Halles, qui regorgent de volailles truffées, de galantines, de melons, de chasselas de Fontainebleau et de pêches de Montreuil. Mais ce n'est là que le premier assaut du Maudit. Bientôt, il se fait croupier et pousse Antoine dans un tripot où se taille un bac surnaturel avec des caries vivantes; il se change en banquier israélite et traîne Antoine à la Bourse, devant la statue du Veau d'or. Je n'en aurais jamais fini de décrire tous les pièges modernes que l'ennemi du genre humain tend au serviteur de Dieu. Il prend successivement pour engins les applications stupéfiantes de la vapeur et de l'électricité, le spectacle du ciel, qui, depuis Galilée, n'a plus l'air chrétien, ainsi que le dit M. Sully Prudhomme; la reine de Saba, qui représente apparemment les dangers de l'imagination; un ballet et la mythologie comparée. Dans une de ces dernières épreuves, l'ascète se trouve en face du Bouddha. Il serait curieux d'entendre leur conversation. Car tous deux, le fils du roi de Capilavistu comme le pauvre Égyptien menèrent, de leur gré et par choix, la même vie de renoncement, de misère et de pauvreté. Mais s'ils se conduisaient de semblable manière, c'était pour des fins différentes et même contraires. L'un y voulait gagner la vie éternelle, l'autre le néant absolu. Je suis bien fâché qu'on n'ait pas recueilli leur entretien.
L'hagiographie et la légende ont immortalisé saint Antoine. Il est intéressant de rechercher ce qu'était en réalité ce personnage fameux, et s'il mérite sa gloire en quelque manière. C'est, si vous voulez, ce que nous allons faire tout de suite. Le véritable saint Antoine n'est pas tout à fait inconnu. Sa biographie fut écrite par saint Athanase, qui avait vécu près de lui. Malheureusement, ce petit ouvrage du grand docteur accorde plus à l'édification qu'à la curiosité. Mais le personnage d'Antoine est si étrange, si curieux et; par un certain côté, si grand, qu'il se dessine de lui-même. Je vais tâcher de le montrer au naturel, sans me flatter toutefois d'atteindre, autre chose que des vraisemblances. Si j'y arrive, ce sera déjà fort beau.
Saint Antoine se retira au désert vers l'an 271, sous le règne d'Aurélien, à la veille des grandes crises qui précédèrent le triomphe définitif de la religion chrétienne. Il avait alors vingt et un ans, étant né en 251, proche Héraclée d'Égypte, dans un village nommé Coman. Cette date est donnée pour certaine. Mais elle peut ne l'être pas, et, à tout bien considérer, il serait merveilleux qu'elle le fût. Ses parents étaient de riches laboureurs qui vivaient des bienfaits du Nil. Ils ne devaient pas être très différents de ces laboureurs qui ensemençaient les mêmes champs quatre mille ans plus tôt et que nous voyons représentés demi-nus, les cheveux épais et noirs, le corps rouge comme la brique, les épaules larges, lai taille mince, dans les hypogées de l'ancien empire. C'étaient de bonnes gens, ignorants et fidèles. Ils étaient chrétiens, comme tous les paysans de la Thébaïde. L'Évangile fructifiait parmi ces âmes simples et résignées; le doux Égyptien avait passé insensiblement du culte d'Ammon, dieu unique en trois personnes, à la religion de Jésus-Christ. La culture grecque avait sans doute pénétré dans les petites villes voisines d'Arsinoé, d'Aphrodite et d'Héraclée; mais les plus riches paysans, les anciens des villages, comme étaient les parents d'Antoine, se montraient rebelles à l'esprit hellénique. L'église où, sous le nom de Jésus, ils retrouvaient le vieux, dieu de leurs pères, satisfaisait complètement à leur besoin d'idéal. Antoine, en bon petit copte qu'il était, ne voulut point apprendre les lettres humaines dans les écoles. Contemplatif et sauvage, il restait volontiers enfermé dans la maison. On peut se figurer cette maison comme un petit dé blanc que reflète le Nil à côté d'un maigre bouquet de palmiers. L'intérieur de la demeure est nu, frais et sombre. C'est là que, tout le jour, le petit Antoine se tient accroupi, sur une natte.
À quoi songeait-il? À Dieu, qu'il se représentait avec une extrême naïveté. Déjà il devait avoir des visions; mais ces visions étaient très simples, très sèches. Il n'existait pas alors, pour les fleurir, un assez épais rameau de légendes chrétiennes. L'imagination d'Antoine, bien qu'exaltée par la solitude, devait garder à jamais l'aridité du désert. Hors le culte et quelques lambeaux des Écritures, il ne savait rien. Tout l'univers se résumait pour lui en quelques contes de voleurs et de souterrains, tels qu'il en courait en Égypte depuis des milliers d'années et fort semblables, sans doute, à ceux qu'Hérodote s'est donné le plaisir de conter.
Il n'avait pas vingt ans quand ses parents, étant morts, lui laissèrent leurs champs fécondés par les larmes de cette vieille Isis que la sainte Vierge avait chassée. Mais Antoine n'aimait pas la terre; il n'avait pas les goûts d'un paysan. C'était, dès l'adolescence, un religieux; il avait le don des choses divines; il était marqué du signe des voyants; son tempérament le destinait à la sainteté. Chez ces Orientaux, certaines facultés physiques, soit naturelles, soit acquises, désignaient l'homme divin à la vénération publique. Antoine possédait ces facultés au plus haut degré. Il pouvait demeurer longtemps immobile et à jeun. C'était le grand point. Il avait aussi beaucoup d'intelligence et, dans son ignorance, une grande finesse, une indomptable énergie, un pouvoir irrésistible sur les âmes.
On raconte que, six mois après avoir perdu ses parents, il entra dans l'église au moment où le diacre lisait ce verset de l'Évangile: «Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-en l'argent aux pauvres et me suivez.» Ces paroles firent sur lui une impression profonde, où plutôt elles exprimaient ce qu'il sentait intérieurement. Elles étaient la voix de son coeur. Il y obéit d'autant plus facilement, que c'était obéir à soi-même. Il vendit ses terres à ses voisins et en distribua l'argent en aumônes, ne se réservant que ce qu'il lui fallait pour lui et pour sa jeune soeur. Mais, ayant entendu réciter une autre fois cette parole de Jésus: «Ne soyez pas en peine du lendemain», il se débarrassa du peu qui lui restait et mit sa soeur dans un couvent de vierges. Un sacrifice si religieux avait sans doute coûté fort peu à cette âme exempte de tout attachement. Pourtant il eut, par la suite, quelque inquiétude sur le sort de la pauvre enfant, puisqu'il entendit des voix lui reprocher de l'avoir abandonnée. C'est sa conscience qui lui parlait ainsi, mais il se persuada que c'était un diable, et il cessa de se tourmenter.
Il y avait déjà des ermites en Thébaïde. De tout temps, le sable brûlant du désert a mûri des fakirs, des derviches et des marabouts. Paul était alors le plus célèbre des fakirs chrétiens. Il possédait avec plusieurs autres le grand secret du jeûne et de l'immobilité, et renouvelait au bord du Nil les prodiges des gymnosophistes du Gange. C'est le modèle que se proposa Antoine. En véritable Copte, il n'inventait rien. Il se retira dans le désert tout proche Héraclée et mena la vie d'un saint homme.
Il se nourrissait seulement de pain et de sel, avec un peu d'eau. Il ne mangeait qu'une fois le jour après le soleil couché et restait quelquefois deux ou trois journées sans prendre aucun aliment. Il passait souvent la nuit sans dormir, et, s'il se reposait, c'était ou sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. C'est là qu'il commença à être tenté. La reine de Saba ne vint point le visiter avec un nombreux cortège. Il n'imaginait rien de semblable, et ses tentations étaient naturellement proportionnées à son esprit. Les démons qui tentent les jeunes paysans sont empreints eux-mêmes de jeunesse rustique. Nous ne savons rien de précis sur les femmes que vit Antoine dans le désert; mais il est infiniment probable que, vêtues d'une chemise bleue, fendue sur la poitrine, elles portaient, comme les fellahines, une cruche sur la tête. Ces femmes le jetaient dans un grand trouble. Tout ce qui nous est rapporté des tentations du saint homme est d'une simplicité enfantine. Les démons l'abordaient de nuit avec une grande lumière. «Nous venons pour t'éclairer», disaient-ils, et ils ébranlaient la cellule de l'ermite. Puis ils prenaient la fuite et revenaient soudain en battant des mains, en sifflant, en sautant.
Pour le tenter, l'un d'eux lui présenta un pain; un autre, de l'or. Au nom de Jésus-Christ, ces malins esprits, saisis de fureur, s'entre-frappaient les uns les autres. Un d'eux, comme le génie qui apparaît au pêcheur des _Mille et une Nuits_, se présenta sous la forme d'un géant dont le front touchait le ciel. Mais Antoine lui cracha au visage, et le géant s'évanouit. Ces hallucinations le fatiguaient beaucoup; il redoublait d'abstinence pour les combattre, ne se doutant pas que les jeûnes prolongés en fussent la seule cause. Au reste, il ne pouvait être ni très surpris ni même très fâché de vivre dans cette sorte de diablerie. C'était la condition nécessaire du fakirisme, tel qu'on le concevait alors.
Pour s'engager d'un degré de plus dans la perfection, il alla se cacher dans un sépulcre. Le choix d'une telle demeure n'a rien qui doive nous surprendre outre mesure, Antoine avait remarqué sans doute, en s'enfonçant dans le désert, un édicule en forme de cône tronqué, et il avait reconnu un de ces hypogées où les anciens Égyptiens portaient leurs morts illustres. Ce tombeau avait été sans doute violé par quelques-uns de ces brigands nomades contre lesquels la pieuse Égypte avait grand'peine, depuis des siècles, à défendre ses momies. La porte était brisée, et le bon Antoine entra sans difficulté dans la chapelle funéraire. Peut-être était-elle spacieuse et magnifiquement ornée comme celle que le scribe Mirri fit construire pour le roi Ousirtesen Ier. Mirri l'a décrite lui-même dans un texte conservé au Louvre et traduit par M. G. Maspero. «Mon maître, dit le scribe, m'envoya en mission pour lui préparer une grande demeure éternelle. Les couloirs de la chambre intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient les merveilles de construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes sculptées, belles comme le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des portes, des obélisques, une façade en pierre blanche de Roou; aussi Osiris, seigneur de l'Amenti, s'est-il réjoui des monuments de mon seigneur, et moi-même, j'ai été dans le transport et l'allégresse en voyant le résultat de mon travail.»
Il est infiniment probable que le tombeau où s'en alla vivre Antoine était composé, comme les autres, de la chapelle dont nous parlons, d'un puits et d'un souterrain où reposait le mort. On ne nous dit pas si Antoine descendit par le puits jusque dans ce souterrain et vint troubler le sommeil du vieil Égyptien embaumé. Il est plus probable qu'il s'installa dans la chapelle, et il n'est pas impossible qu'il y ait vu des peintures représentant des scènes de voyage et de vie rustique. Il s'y établit à peu de frais, après avoir dépossédé une nichée de chacals. Les diables l'y poursuivirent, et il y fut encore plus tourmenté qu'auparavant. Sa jeunesse était loin d'être éteinte, et les démons en prenaient avantage sur lui. Si l'on avait un journal du séjour d'Antoine dans l'hypogée, un élève de M. Charcot ne manquerait pas de constater chez le saint homme une suite logique de désordres nerveux. Mais les documents qui nous ont été transmis sont des plus vagues. Nous voyons seulement qu'à l'hallucination chronique s'ajoutait parfois l'état cataleptique. Car, un matin, l'homme qui lui portait à manger le trouva immobile, ne donnant pas signe de vie. Il le traîna dans l'église du plus proche village. Antoine y recouvra peu à peu l'usage de ses sens. Revenu à lui, il conta que des diables l'avaient battu toute la nuit et demanda qu'on le remit tout de suite dans son sépulcre.
Il y demeura jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; après quoi, il s'enfonça dans les montagnes qui ferment, du côté de l'Orient, l'étroite vallée du Nil. Ayant rencontré un château en ruine que les Égyptiens avaient construit autrefois pour se défendre contre les incursions des nomades, il s'y établit dans une telle solitude, qu'il ne souffrait même pas la vue de ceux qui lui apportaient à manger. Il exigeait que son pain lui fût jeté par-dessus le toit. On pense bien que les diables le suivirent dans cette citadelle. Ils persistèrent à se conduire comme des rustres, croyant l'étonner par des bousculades et des vociférations.
Ils lui firent pourtant, un jour, une réflexion assez juste. «Ce château, lui dirent-ils, n'est pas à toi.» Mais Antoine ne fut pas sensible à cette remontrance. Il méprisait trop les biens de ce monde pour avoir, le sentiment exact de la propriété.
Les démons lui apparaissaient sous des figures de lions, de tigres, de bêtes affreuses qui menaçaient de le dévorer. Il ne les craignait point: Pourtant il souffrait souvent de cruelles blessures qu'il attribuait de bonne foi à la dent et aux griffes de ces démons. On peut supposer sans invraisemblance qu'il se blessait ainsi en tombant foudroyé par les accès de la terrible maladie que les médecins du vieil empire memphite nommaient la maladie divine et qu'on appelle aujourd'hui l'épilepsie. Mais, il, était payé largement de ses misères et de ses épouvantes.