La vie et la mort du roi Richard III
Chapter 7
BUCKINGHAM.--Sachez donc que vous êtes coupable d'abandonner le siége suprême, le trône majestueux, les fonctions souveraines de vos ancêtres, les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et la gloire héréditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d'une tige souillée; tandis que vous êtes plongé dans le calme de vos pensées assoupies, dont nous venons de vous réveiller aujourd'hui pour le bien de notre patrie, cette belle île se voit mutilée dans plusieurs de ses membres, son visage est défiguré par des marques d'infamie, la tige de ses rois est greffée sur d'ignobles sauvageons, et elle-même se voit presque entièrement ensevelie dans l'abîme profond de la honte et de l'oubli. C'est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment, gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de ce pays qui est le vôtre, non plus comme protecteur, régent, lieutenant, ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d'un autre, mais comme héritier qui a reçu de génération en génération les droits successifs à un empire qui vous appartient en propre. Voilà ce que, d'accord avec les citoyens, vos amis sincères et dévoués, et sur leurs ardentes sollicitations, je suis venu demander à Votre Grâce avec de légitimes instances.
GLOCESTER.--Je suis incertain, s'il convient mieux à mon rang et aux sentiments où vous êtes, que je me retire en silence, ou que je réponde pour vous adresser d'amers reproches. Car, si je ne réponds pas, vous pourriez peut-être imaginer que ma langue, liée par l'ambition, consent par son silence à ce joug doré de la souveraineté, que vous voulez follement m'imposer ici. Et si, d'un autre côté, je vous reproche les offres que vous me faites, et qui me touchent par l'expression de votre fidèle attachement pour moi, j'aurai maltraité mes amis.... Pour vous répondre donc et éviter ce premier inconvénient, et ne pas tomber, en m'expliquant, dans le second, voici définitivement ma réponse. Votre amour mérite mes remerciements; mais mon mérite, qui n'est d'aucune valeur, se refuse à de si hautes propositions. D'abord, quand tous les obstacles seraient écartés, et que le chemin au trône me serait aplani, quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits de ma naissance, telle est la pauvreté de mes talents, et telles sont la grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais à me dérober à mon élévation, frêle barque que je suis, peu faite pour affronter une mer puissante, plutôt que de m'exposer à me voir caché sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu merci, on n'a pas besoin de moi; et je répondrais bien peu à votre besoin, si c'était à moi à vous secourir. La tige royale nous a laissé un fruit royal, qui, mûri par les heures que nous dérobe le temps, sera digne de la majesté du trône, et nous rendra, je n'en doute point, tous heureux sous son règne. C'est sur lui que je dépose ce que vous voudriez placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et par son heureuse étoile.--Et Dieu me préserve de vouloir le lui ravir.
BUCKINGHAM.--Milord, c'est une preuve des délicatesses de la conscience de Votre Grâce; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, dès qu'on vient à bien considérer les choses. Vous dites qu'Édouard est le fils de votre frère: nous en convenons avec vous; mais il n'est pas né de l'épouse légitime d'Édouard; car celui-ci s'était engagé auparavant avec lady Lucy; et votre mère peut servir de témoin à son engagement[20]. Ensuite il s'est fiancé par ambassadeur à la princesse Bonne, soeur du roi de France. Ces deux épouses mises à l'écart, il s'est présenté une pauvre suppliante, une mère accablée des soins d'une nombreuse famille, une veuve dans la détresse, qui, bien que sur le déclin de sa beauté, a conquis et charmé l'oeil lascif d'Édouard, et l'a fait tomber de la hauteur et de l'élévation de ses premières pensées, dans le honteux abaissement d'une dégoûtante et vile bigamie: c'est de cette veuve, et dans sa couche illégitime, qu'il a engendré cet Édouard, que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m'en plaindre ici en termes plus amers, si, retenu par les égards que je dois à certaine personne vivante, je n'imposais à ma langue une prudente circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale personne cette dignité qui vous est offerte; si ce n'est pour nous rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter les abus du temps, et pour la rendre à son cours direct et légitime.
[Note 20: On voulut en effet arguer de cet argument pour empêcher le mariage d'Édouard avec lady Grey. Mais lady Lucy, sommée sous serment de dire la vérité, déclara qu'elle n'avait reçu aucune promesse d'Edouard.]
LE MAIRE.--Acceptez, mon bon seigneur: vos citoyens de la ville de Londres vous en conjurent.
BUCKINGHAM.--Ne refusez pas, puissant prince, l'offre de notre amour.
CATESBY.--Oh! rendez-les heureux, en souscrivant à leur juste requête!
GLOCESTER.--Hélas! pourquoi voulez-vous m'accabler de ce fardeau d'inquiétudes? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majesté d'un trône.--Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne puis ni ne veux céder à vos désirs.
BUCKINGHAM.--Si vous vous obstinez à le refuser, si par sensibilité et par attachement vous répugnez à déposer un enfant, un fils de votre frère; car nous connaissons bien la tendresse de votre coeur, et cette pitié douce et efféminée, que nous avons toujours remarquée en vous pour vos proches, et qui au reste s'étend également à toutes les classes d'hommes:.... eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres ou non, jamais le fils de votre frère ne régnera sur nous comme notre roi; mais que nous placerons quelque autre sur le trône, à la disgrâce et à la ruine de votre maison;--et c'est dans cette résolution que nous vous quittons.--Venez, citoyens; nous ne le solliciterons pas plus longtemps.
(Buckingham sort avec le maire et sa suite.)
CATESBY.--Rappelez-les, cher prince; acceptez leur demande: si vous la refusez, tout le pays en portera la peine.
GLOCESTER.--Voulez-vous donc me précipiter dans un monde de soucis? Eh bien, rappelez-les: je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon coeur est touché de vos tendres sollicitations (_sort Catesby_), quoique ce soit contre ma conscience et mon inclination. (_Entrent Buckingham et les autres._) Cousin Buckingham.... et vous, hommes sages et respectables, puisque vous voulez charger mes épaules du fardeau de la grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien que je m'y soumette avec résignation. Mais si la noire calomnie, ou le blâme au visage odieux, sont un jour la conséquence du devoir que vous m'imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les censures, et de toutes les taches d'ignominie qui pourraient en résulter; car Dieu m'est témoin, et vous le voyez en quelque sorte vous-mêmes, combien je suis loin de désirer ce qui m'arrive.
LE MAIRE.--Que Dieu bénisse Votre Grâce! Nous le voyons, et nous le publierons.
GLOCESTER.--En le disant, vous ne direz que la vérité.
BUCKINGHAM.--Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi Richard, le digne souverain de l'Angleterre!
TOUS.--_Amen._
BUCKINGHAM.--Vous plairait-il d'être couronné demain?
GLOCESTER.--Ce sera quand il vous plaira, puisque vous le voulez absolument.
BUCKINGHAM.--Nous viendrons donc demain pour accompagner Votre Grâce: et nous prenons congé de vous, le coeur rempli de joie.
GLOCESTER, _aux ecclésiastiques qui sont avec lui_.--Venez: allons reprendre nos pieux exercices.--Adieu, bon cousin.--Adieu, chers amis.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Devant la Tour.
_Entrent d'un côté_ LA REINE ÉLISABETH, LA DUCHESSE D'YORK, ET LE MARQUIS DE DORSET, ET _de l'autre_ ANNE, DUCHESSE DE GLOCESTER, _menant_ LADY MARGUERITE PLANTAGENET, _fille du duc de Clarence_.
LA DUCHESSE.--Qui rencontrons-nous ici?--Ma nièce Plantagenet que conduit par la main sa bonne tante de Glocester! Sur ma vie, elle se rend à la Tour par pure tendresse de coeur pour y saluer le jeune prince.--Ma fille, je me félicite de vous trouver ici.
ANNE, _à Élisabeth et à la duchesse_.--Que le ciel vous soit propice à toutes deux dans cette heure du jour!
ÉLISABETH.--Je vous en souhaite autant, bonne soeur! Où donc allez-vous?
ANNE.--Pas plus loin qu'à la Tour; et, à ce que je présume, dans le même sentiment qui vous y mène, pour y féliciter les jeunes princes.
ÉLISABETH.--Je vous en remercie, ma chère soeur: nous y entrerons de compagnie. Et voilà fort à propos le lieutenant qui arrive. (_Entre Brakenbury._) Monsieur le lieutenant, avec votre permission, dites-moi, je vous prie, comment se portent le prince, et mon jeune fils York.
BRAKENBURY.--Très-bien, madame.... Mais, soit dit sans vous offenser, je ne puis vous permettre de les voir: le roi l'a sévèrement défendu.
ÉLISABETH.--Le roi? quel roi?
BRAKENBURY.--C'est du lord protecteur que je parle.
ÉLISABETH.--La protection du Seigneur le préserve de ce titre de roi!--A-t-il donc élevé une barrière entre la tendresse de mes enfants et moi? Je suis leur mère. Qui pourra m'empêcher d'arriver jusqu'à eux?
LA DUCHESSE.--Je suis mère de leur père, et je prétends les voir.
ANNE.--Je suis leur tante par alliance, et leur mère par ma tendresse: ainsi conduisez-moi vers eux; je me charge de la faute, et je t'absous de l'ordre à mes périls.
BRAKENBURY.--Non, madame, je ne puis me départir ainsi de ma charge: je suis lié par serment; ainsi daignez m'excuser.
(Il sort.) (Entre Stanley.)
STANLEY, _à la duchesse_.--Mesdames, si je vous rencontre dans une heure d'ici, je pourrai saluer dans Sa Grâce la duchesse d'York, la respectable mère de deux belles reines qu'elle aura vues régner l'une après l'autre. (_A la duchesse de Glocester._) Venez, madame; il faut vous rendre sans délai à Westminster, pour y être couronnée reine comme épouse de Richard.
ÉLISABETH.--Ah! coupez mon lacet, afin que mon coeur oppressé puisse battre en liberté... ou je sens que je vais m'évanouir à cette mortelle nouvelle.
ANNE.--Odieuse nouvelle! ô sinistre événement!
DORSET, _à Élisabeth_.--Prenez courage, ma mère: comment se trouve Votre Grâce?
ÉLISABETH.--O Dorset, ne me parle pas; va-t'en. La mort et la destruction sont à ta poursuite et prêtes à te saisir. Le nom de ta mère est fatal à ses enfants: si tu veux échapper à la mort qui te poursuit, traverse les mers, et va vivre avec Richmond hors des atteintes de l'enfer. Va, hâte-toi, hâte-toi de fuir cette boucherie, si tu ne veux pas augmenter le nombre des morts, et me faire mourir selon la malédiction de Marguerite, n'étant plus ni mère, ni femme, ni reine actuelle de l'Angleterre.
STANLEY.--Votre conseil, madame, est dicté par de très-sages craintes.--Dorset, saisissez rapidement l'avantage que vous laissent quelques heures. Je vous donnerai des lettres de recommandation pour mon fils, et lui écrirai de venir au-devant de vous; ne vous laissez pas surprendre par un imprudent délai.
LA DUCHESSE.--O vent funeste du malheur qui nous disperse tous!--O entrailles maudites, couches de mort, vous avez donné le jour à un serpent dont le regard est mortel à qui n'a pas su l'éviter!
STANLEY.--Allons, madame, venez; j'ai été envoyé en toute hâte.
ANNE.--Et je vais vous suivre à contre-coeur. Oh! plût à Dieu que le cercle d'or, qui va ceindre mon front, fût un fer rouge qui me brûlât jusqu'au cerveau! Puissé-je être ointe d'un poinçon meurtrier, qui me fasse expirer avant qu'on ait pu dire: Dieu conserve la reine!
ÉLISABETH.--Va, va, pauvre créature; je n'envie pas ta gloire; ma douleur ne désire pas se repaître de tes maux.
ANNE.--Eh! pourquoi pas?--Lorsqu'au moment où je suivais le cercueil de Henri, celui qui est aujourd'hui mon époux vint me trouver, les mains à peine lavées du sang de cet ange qui fut mon premier époux, et de celui du saint défunt que j'accompagnais en pleurant; lorsqu'en ce moment, dis-je, je fixai mes yeux sur Richard, voici quel fut mon voeu: «Sois maudit pour m'avoir condamnée, moi si jeune, à un si long veuvage; et, quand tu te marieras, que la douleur assiége ta couche, et que ton épouse (s'il est une femme assez folle pour le devenir) soit plus malheureuse par ta vie[21] que tu ne m'as rendue malheureuse par le meurtre de mon cher époux!» Hélas! avant que je pusse répéter cette malédiction, dans cet espace de temps si court, mon coeur de femme s'était laissé si grossièrement surprendre par ses mielleuses paroles, et avait fait de moi l'objet de ma propre malédiction. Depuis ce moment elle a privé mes yeux de tout repos: je n'ai pas encore joui une heure dans sa couche des précieuses vapeurs du sommeil, sans être réveillée par les songes effrayants qui agitent Richard. Je sais d'ailleurs qu'il me hait, par la haine qu'il portait à mon père Warwick, et sans doute il ne tardera pas à se défaire de moi.
[Note 21: La malédiction d'Anne fut: Sois plus malheureuse par ta mort, etc.]
ÉLISABETH.--Pauvre chère âme, adieu. Je plains tes douleurs.
ANNE.--Pas plus que mon coeur ne gémit sur les vôtres.
DORSET.--Adieu, toi qui accueilles si tristement les grandeurs.
ANNE, _à Dorset_.--Adieu, pauvre malheureux qui vas prendre congé d'elles.
LA DUCHESSE, _à Dorset_.--Va joindre Richmond, et qu'une heureuse fortune guide tes pas! (_A lady Anne._) Va joindre Richard, et que les anges gardiens veillent sur tes jours! (_A la reine._) Va au sanctuaire, et que de bonnes pensées s'emparent de toi! Moi je vais à mon tombeau, et puissent le repos et la paix y descendre avec moi. J'ai vu quatre-vingts tristes années de chagrins, et chacune de mes heures de joie est toujours venue s'abîmer dans une semaine de douleurs.
ÉLISABETH.--Arrêtez, encore.--Jetons encore un regard sur la Tour.--O vous, pierres antiques, prenez en compassion ces tendres enfants, que la haine a renfermés dans vos murs! Berceau bien rude pour de si jolis petits enfants! dure et sauvage nourrice! vieille et triste compagne de jeu pour de jeunes princes, traite bien mes enfants! Pierres, c'est ainsi qu'une douleur insensée prend congé de vous.
(Ils sortent tous.)
SCÈNE II
Une salle d'apparat dans le palais.
_Fanfares et trompettes_. RICHARD _en habits royaux, sur son trône_, BUCKINGHAM, CATESBY, UN PAGE _autres personnages_.
LE ROI RICHARD, _à sa suite_.--Écartez-vous tous.--Cousin Buckingham?
BUCKINGHAM.--Mon gracieux souverain?
LE ROI RICHARD.--Donne-moi ta main.--C'est par tes conseils et par ton assistance que le roi Richard se voit placé si haut. Mais ces grandeurs ne vivront-elles qu'un jour? ou seront-elles durables, et pourrons-nous en jouir avec satisfaction?
BUCKINGHAM.--Puissent-elles être permanentes et durer toujours!
LE ROI RICHARD.--Ah! Buckingham, c'est en ce moment que je vais employer la pierre de touche pour savoir si ton or est vraiment de bon aloi.--Le jeune Édouard vit. Cherche maintenant dans ta pensée ce que je veux dire.
BUCKINGHAM.--Dites-le, cher seigneur.
LE ROI RICHARD.--Buckingham, je te dis que je voudrais être roi.
BUCKINGHAM.--Eh! mais vous l'êtes en effet, mon trois fois renommé souverain.
LE ROI RICHARD.--Ah! suis-je vraiment roi?--Oui, je le suis, mais Édouard vit!
BUCKINGHAM.--Il est vrai, noble prince.
LE ROI RICHARD.--Et voilà donc la cruelle conséquence de ce qu'il vit encore, il est vrai, noble prince.--Cousin, tu n'avais pas coutume d'avoir l'esprit si lent. Faut-il que je te parle ouvertement? Je désire la mort de ces bâtards, et je voudrais voir la chose exécutée sur-le-champ. Que dis-tu, maintenant? Parle vite et en peu de mots.
BUCKINGHAM.--Votre Grâce peut tout ce qui lui plaît.
LE ROI RICHARD.--Allons, allons. Te voilà tout de glace: ton amitié se refroidit. Parle, ai-je ton consentement à leur mort?
BUCKINGHAM.--Donnez-moi le temps de respirer: un moment de réflexion, cher lord, avant que je vous donne là-dessus une réponse positive. Je vais dans un instant satisfaire à la question de Votre Grâce.
(Buckingham sort.)
CATESBY, à part.--Le roi est offensé; voyez: il mord ses lèvres.
LE ROI RICHARD.--Je veux m'adresser à des têtes de fer, à quelqu'un de ces gens qui vont sans y regarder. Quiconque examine les choses d'un oeil si prudent n'est point mon homme.--L'ambitieux Buckingham devient circonspect.--Page?
LE PAGE.--Seigneur?
LE ROI RICHARD.--Ne connais-tu point quelque homme que l'or corrupteur puisse induire à se charger d'un secret exploit de mort?
LE PAGE.--Je connais un gentilhomme mécontent, dont l'humble fortune est peu d'accord avec la hauteur de ses pensées. L'or vaut autant près de lui que vingt orateurs; il le déterminera, je n'en doute point, à tout faire.
LE ROI RICHARD.--Quel est son nom?
LE PAGE.--Son nom, seigneur, est Tyrrel.
LE ROI RICHARD.--Je connais un peu cet homme. Va, page, fais-le-moi venir ici. (_Le page sort._) Cet habile et profond penseur de Buckingham ne sera plus le confident de mes secrets. Quoi! il aura si longtemps suivi mes pas sans se lasser, et il s'arrête à présent pour respirer?--Eh bien, soit. (_Entre Stanley._) Eh bien, lord Stanley, quelles nouvelles?
STANLEY.--Vous saurez, mon cher seigneur, que le marquis de Dorset, à ce que j'apprends, s'est sauvé pour aller joindre Richmond dans le pays où il s'est fixé.
LE ROI RICHARD.--Écoute, Catesby; répands dans le public que Anne, ma femme, est dangereusement malade. Je pourvoirai à ce qu'elle se tienne renfermée: cherche-moi quelque mince gentilhomme à qui je puisse marier promptement la fille de Clarence. Pour le fils, il est imbécile[22], je n'en ai pas peur.--Eh bien, à quoi rêves-tu? Je te le répète, fais courir le bruit que Anne, ma femme, est malade, et qu'elle a bien l'air d'en mourir. Occupe-toi de cela sur-le-champ: car il m'importe beaucoup d'arrêter toutes les espérances qui pourraient se fortifier à mon désavantage.--(_Catesby sort._) Il faut que j'épouse la fille de mon frère, ou mon trône ne posera que sur un verre fragile.--Égorger ses frères, et puis l'épouser! ce n'est pas là une route bien sûre pour y parvenir. Mais me voilà entré si avant dans le sang, qu'il faut qu'un crime chasse l'autre. La pitié larmoyante n'habita jamais dans ces yeux. (_Entre le page avec Tyrrel._) T'appelles-tu Tyrrel?
[Note 22: Il ne devint imbécile qu'à la suite de la longue réclusion qu'il subit d'abord sous Richard, puis sous Henri VII, et durant laquelle son éducation fut entièrement négligée: Henri VII le fit assassiner. La fille fut mariée à sir Richard Pole, et décapitée à la Tour, à l'âge de soixante-dix ans, par l'ordre de Henri VIII sans forme de procès, et sans autre crime que ses droits à la couronne.]
TYRREL.--James Tyrrel, votre dévoué sujet.
LE ROI RICHARD.--L'es-tu en effet?
TYRREL.--Mettez-moi à l'épreuve, mon gracieux seigneur.
LE ROI RICHARD.--Oseras-tu te charger de tuer un de mes amis?
TYRREL.--Comme il vous plaira: mais j'aimerais mieux tuer deux de vos ennemis.
LE ROI RICHARD.--Eh bien, c'est cela même. Deux mortels ennemis contraires à mon repos, et qui me privent des douceurs du sommeil: voilà ceux sur qui je voudrais te faire opérer. Tyrrel, c'est des bâtards qui sont dans la Tour que je te parle.
TYRREL.--Donnez-moi les moyens d'arriver jusqu'à eux, et je vous aurai bientôt délivré de la crainte qu'ils vous inspirent.
LE ROI RICHARD.--Tu chantes sur un ton qui me plaît.--Écoute, approche-toi, Tyrrel. Va, muni de ce gage; lève-toi, et approche ton oreille: (_il lui parle bas_) voilà tout.--Viens me dire: C'est fait; et je t'aimerai, je t'avancerai.
TYRREL.--Je vais dépêcher l'affaire sur-le-champ.
(Il sort.)
(Rentre Buckingham.)
BUCKINGHAM.--Mon prince, j'ai examiné en moi la proposition sur laquelle vous m'avez sondé dernièrement.
LE ROI RICHARD.--Fort bien, n'en parlons plus.--Dorset est en fuite; il est allé joindre Richmond.
BUCKINGHAM.--C'est ce que je viens d'apprendre, seigneur.
LE ROI RICHARD.--Stanley, Richmond est le fils de votre femme.--Vous m'entendez; ayez l'oeil à cela.
BUCKINGHAM.--Mon prince, je réclame le don auquel j'ai droit en vertu de la promesse que vous m'en avez faite sur votre honneur et votre foi... Le comté de Hereford avec toutes ses mouvances, dont vous m'avez promis la possession.
LE ROI RICHARD.--Stanley, veillez sur votre femme: si elle entretient quelque correspondance de lettres avec Richmond, vous m'en répondrez.
BUCKINGHAM.--Que dit Votre Majesté de ma juste requête?
LE ROI RICHARD.--Je me le rappelle: Henri VI a prédit que Richmond serait roi; et cela, lorsque Richmond n'était encore qu'un polisson.--Roi!--Peut-être...
BUCKINGHAM.--Seigneur...
LE ROI RICHARD.--Et comment arrive-t-il que ce prophète ne m'ait pas dit en même temps, à moi qui étais là, que je le tuerais?
BUCKINGHAM.--Seigneur, votre promesse de ce comté...
LE ROI RICHARD.--Richmond!... La dernière fois que j'ai passé par Exeter, le maire eut la complaisance de me faire voir le château, qu'il appela Rougemont! A ce nom, je frémis, en me rappelant qu'un barde irlandais m'avait dit un jour que je ne vivrais pas longtemps après avoir vu Richmond.
BUCKINGHAM.--Seigneur...
LE ROI RICHARD.--Ah! quelle heure est-il?
BUCKINGHAM.--J'ose prendre la liberté de rappeler à Votre Grâce la promesse qu'elle m'a faite.
LE ROI RICHARD.--Bien; mais, quelle heure est-il?
BUCKINGHAM.--Le coup de dix heures est prêt à frapper.
LE ROI RICHARD.--Eh bien! laisse-le frapper.
BUCKINGHAM.--Pourquoi me dites-vous: Laisse-le frapper?
LE ROI RICHARD.--Parce que, comme une figure d'horloge, tu as tenu le coup en suspens entre ta demande et mes réflexions. Je ne suis pas aujourd'hui dans mon humeur donnante.
BUCKINGHAM.--Dites-moi donc, décidément, si je dois compter ou non sur votre promesse.
LE ROI RICHARD.--Tu m'importunes: je ne suis pas en train de donner[23].
(Sort Richard avec sa suite.)
[Note 23: Il paraîtrait que le comté d'Hereford fut donné à Buckingham, et que ce furent d'autres causes qui le brouillèrent avec Richard.]
BUCKINGHAM.--Oui? En est-il ainsi? Est-ce d'un tel mépris qu'il veut payer mes importants services? Est-ce pour cela que je l'ai fait roi? Oh! souvenons-nous de Hastings, et fuyons vers Brecknock, tandis que cette tête tremblante est encore sur mes épaules.
(Il sort.)
SCÈNE III
_Entre_ TYRREL.
TYRREL.--L'acte sanglant et tyrannique est consommé; l'action la plus perfide, le massacre le plus horrible dont cette terre se soit jamais rendue coupable! Dighton et Forrest, que j'ai gagnés pour exécuter cette impitoyable scène de boucherie, des scélérats endurcis, des chiens sanguinaires, tout pénétrés d'attendrissement et d'une douce pitié, ont pleuré comme deux enfants en me faisant le triste récit de leur mort. «C'est ainsi, me disait Dighton, qu'étaient couchés ces aimables enfants.»--«Ils se tenaient ainsi, disait Forrest, se tenant mutuellement dans leurs bras innocents et blancs comme l'albâtre; leurs lèvres semblaient quatre roses rouges sur une seule tige, qui, dans leur beauté d'été, se baisaient l'une l'autre. Un livre de prières était posé sur leur oreiller: cette vue, dit Forrest, a, pendant un moment, presque changé mon âme. Mais, oh! le démon...» Le scélérat s'est arrêté à ce mot, et Dighton a continué: «Nous avons étouffé le plus parfait, le plus charmant ouvrage que la nature ait jamais formé depuis la création!» Ils m'ont quitté tous deux si pénétrés de douleur et de remords qu'ils ne pouvaient parler; et je les ai laissés aller pour venir apporter cette nouvelle à notre roi sanguinaire.--Ah! le voilà. (_Entre le roi Richard._) Salut à mon souverain seigneur.
LE ROI RICHARD.--Eh bien, cher Tyrrel, vais-je être heureux par ta nouvelle?
TYRREL.--Si l'exécution de l'acte dont vous m'avez chargé doit enfanter votre bonheur, soyez donc heureux, car il est consommé.
LE ROI RICHARD.--Mais les as-tu vus morts?
TYRREL.--Oui, seigneur.