La vie et la mort du roi Richard III
Chapter 6
HASTINGS.--Je te remercie de tout mon coeur, mon bon sir John. Je vous suis redevable pour votre dernier office. Venez chez moi dimanche prochain, et je m'acquitterai avec vous.
(Entre Buckingham.)
BUCKINGHAM.--Quoi! en conversation avec un prêtre, lord chambellan? Ce sont vos amis de Pomfret qui ont besoin du ministère d'un prêtre; mais vous, je ne crois pas que vous ayez occasion de vous confesser.
HASTINGS.--Non, ma foi; et lorsque j'ai rencontré ce saint homme, j'ai songé à ceux dont vous parlez.--Eh bien, allez-vous à la Tour?
BUCKINGHAM.--J'y vais, milord: mais je n'y resterai pas longtemps; j'en reviendrai avant vous.
HASTINGS.--Cela est assez probable; car j'y resterai à dîner.
BUCKINGHAM, _à part_.--Et à souper aussi, quoique tu ne t'en doutes pas.--Allons, voulez-vous venir?
HASTINGS.--Je vous suis, milord.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
A Pomfret.--Devant le château.
_Entre_ RATCLIFF, _conduisant, avec une escorte_, RIVERS, GREY ET VAUGHAN _à la mort_.
RATCLIFF.--Allons, conduisez les prisonniers.
RIVERS.--Sir Richard Ratcliff, laisse-moi te dire ceci: tu vois mourir aujourd'hui un sujet fidèle, puni de son zèle et de sa loyauté.
GREY.--Dieu garde le prince de votre clique à tous! Vous êtes là une troupe liguée de damnés vampires.
VAUGHAN.--Il y en a parmi vous qui un jour crieront malheur sur tout ceci.
RATCLIFF.--Dépêchons; le terme de votre vie est arrivé.
RIVERS.--O Pomfret, Pomfret! ô toi, prison sanglante, prison fatale et de mauvais augure aux nobles pairs de ce royaume! Dans la coupable enceinte de tes murs fut massacré Richard II; et pour rendre plus odieux ton sinistre séjour, nous allons te donner à boire encore notre sang innocent.
GREY.--C'est maintenant que tombe sur nos têtes la malédiction de Marguerite, lorsqu'elle reprocha à Hastings, à vous et à moi, d'être restés spectateurs tranquilles, pendant que Richard poignardait son fils.
RIVERS.--Elle maudit aussi Hastings, elle maudit Buckingham, elle maudit Richard. Souviens-toi, ô Dieu, d'exaucer contre eux ses prières, comme tu les exauces contre nous!--Mais ma soeur, et les princes ses enfants... ô Dieu miséricordieux, contente-toi de notre sang fidèle, qui, tu le vois, va être injustement versé!
RATCLIFF.--Finissons: l'heure marquée pour votre mort est déjà passée.
RIVERS.--Allons, Grey,--allons, Vaughan. Embrassons-nous ici.--Adieu, jusqu'à notre réunion dans le ciel.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
A Londres.--Un appartement dans la Tour.
BUCKINGHAM, STANLEY, HASTINGS, L'ÉVÊQUE D'ÉLY, CATESBY, LOVEL _et autres, autour d'une table, les officiers du conseil sont présents_.
HASTINGS.--Nobles pairs, nous sommes ici rassemblés pour fixer le jour du couronnement; au nom de Dieu, parlez, quel jour nommez-vous pour cette auguste cérémonie?
BUCKINGHAM.--Tout est-il préparé pour ce grand jour?
STANLEY.--Tout: il ne reste plus qu'à le fixer.
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Demain serait, ce me semble, un jour heureusement choisi.
BUCKINGHAM.--Qui de vous ici connaît les intentions du protecteur? quel est le confident le plus intime du noble duc?
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--C'est vous, milord, à ce que nous croyons, qui connaissez le mieux sa pensée.
BUCKINGHAM.--Nous connaissons tous les visages l'un de l'autre: mais pour nos coeurs.... Il ne connaît pas plus le mien que moi le vôtre: et je ne connais pas plus le sien, milord, que vous le mien.--Lord Hastings, vous êtes liés tous deux d'une étroite amitié.
HASTINGS.--Je sais que Sa Grâce a la bonté de m'accorder beaucoup d'affection. Mais quant à ses vues sur le couronnement, je ne l'ai point sondé, et il ne m'a fait connaître en aucune manière ses gracieuses volontés à ce sujet. Mais vous, noble lord, vous pourriez nommer le jour: et je donnerai ma voix au nom du duc; j'ose espérer qu'il ne le prendra pas en mauvaise part.
(Entre Glocester.)
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Voici le duc lui-même, qui vient fort à propos.
GLOCESTER--Mes nobles lords et cousins, je vous souhaite à tous le bonjour. J'ai dormi tard; mais je me flatte que mon absence n'a pas empêché qu'on s'occupât d'aucun des objets importants qui devaient se régler en ma présence.
BUCKINGHAM.--Si vous n'aviez pas fait votre entrée à point nommé, milord, voilà lord Hastings qui allait se charger de votre rôle; je veux dire qu'il aurait donné votre voix pour le couronnement du roi.
GLOCESTER.--Personne ne pouvait le faire avec plus de confiance que milord Hastings. Il me connaît bien; il m'est tendrement attaché.--Milord d'Ély, la dernière fois que je me trouvai à Holborn, je vis des fraises dans votre jardin[17]. Je vous prie, envoyez-m'en quelques-unes.
[Note 17: La demande des fraises est historique, et donnée comme un échantillon de la bonne humeur qu'affecta ce jour-là Richard au commencement du conseil. Probablement Shakspeare en a profité pour faire sortir l'évêque d'Ély, afin qu'il ne s'établît pas de discussion entre ce prélat, qui a demandé que le couronnement d'Édouard V eût lieu le lendemain, et Stanley à qui un instant de prudence fait exprimer le désir qu'il soit retardé. C'est ce que n'ont point aperçu les commentateurs.]
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Oui-dà, milord, et de tout mon coeur.
(L'évêque d'Ély sort.)
GLOCESTER.--Cousin Buckingham, un mot. (_Il le prend à part:_)--Catesby a sondé Hastings sur notre projet, et il a trouvé cet entêté-là si violent qu'il perdra, dit-il, sa tête avant de consentir à ce que le fils de son maître, comme il l'appelle respectueusement, perde la souveraineté du trône d'Angleterre.
BUCKINGHAM.--Sortez un moment, je vous accompagnerai.
(Sortent Glocester et Buckingham.)
STANLEY.--Nous n'avons pas encore fixé ce jour solennel. Demain, à mon avis, est trop précipité. Pour moi, je ne suis pas aussi bien préparé que je le serais si l'on éloignait ce jour.
(Rentre l'évêque d'Ély.)
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Où est milord protecteur? Je viens d'envoyer chercher les fraises.
HASTINGS.--Le duc paraît ce matin bien disposé et de bonne humeur. Il faut qu'il soit occupé de quelque idée qui lui plaît, pour nous avoir souhaité le bonjour d'un air si animé. Je ne crois pas qu'il y ait, dans toute la chrétienté, un homme moins capable de cacher sa haine ou son amitié que lui: vous lisez d'abord sur son visage ce qu'il a dans le coeur.
STANLEY.--Et quels traits de son âme voyez-vous donc aujourd'hui sur son visage, d'après les apparences qu'il a laissé voir?
HASTINGS.--Hé! j'y vois clairement qu'il n'est irrité contre personne, car, si cela était, on l'aurait vu dans ses yeux.
(Rentrent Richard et Buckingham.)
GLOCESTER.--Je vous le demande à tous, dites-moi ce que méritent ceux qui conspirent ma mort par les pratiques diaboliques d'une damnable sorcellerie, et qui sont parvenus à soumettre mon corps à leurs charmes infernaux?
HASTINGS.--Le tendre attachement que j'ai pour Votre Grâce, milord, m'enhardit à prononcer le premier, dans cette illustre assemblée, l'arrêt des coupables. Quels qu'ils soient, je soutiens, milord, qu'ils ont mérité la mort.
GLOCESTER.--Eh bien, que vos yeux soient donc témoins du mal qu'ils m'ont fait. Voyez comme ils m'ont ensorcelé: regardez, mon bras est desséché comme une jeune perche frappée de la gelée. C'est l'ouvrage de cette épouse d'Édouard, de cette horrible sorcière, liguée avec cette malheureuse, cette prostituée, la Shore: ce sont elles qui m'ont ainsi marqué de leurs sortilèges.
HASTINGS.--Si elles sont les auteurs de ce forfait, milord....
GLOCESTER.--Si! que prétends-tu avec tes si, toi, le protecteur de cette odieuse prostituée?--Tu es un traître.--A bas sa tête.--Oui, je jure ici par saint Paul, que je ne dînerai pas que je ne l'aie vue à bas.--Lovel et Catesby, ayez soin que cela s'exécute.--Pour vous autres, qui m'aime se lève et me suive.
(Tout le conseil se lève, et suit Richard et Buckingham.)
HASTINGS.--Malheur, malheur à l'Angleterre! car de moi je n'en donnerais pas cela. Imbécile que je suis, j'aurais pu prévenir ce qui m'arrive. Stanley avait vu en songe le sanglier lui abattre son casque; mais j'ai méprisé cet avis, et j'ai dédaigné de fuir. Trois fois aujourd'hui mon cheval caparaçonné a bronché et a fait un écart à l'aspect de la Tour, comme s'il eût refusé de me mener à la boucherie.--Ah! j'ai besoin maintenant du prêtre à qui je parlais tantôt. Je me repens à présent d'avoir dit à ce sergent, d'un air de triomphe, que mes ennemis périssaient aujourd'hui à Pomfret d'une mort sanglante, et que moi j'étais sûr d'être en grâce et en faveur. O Marguerite, Marguerite! c'est maintenant que ta funeste malédiction tombe sur la tête infortunée du pauvre Hastings!
CATESBY.--Allons, milord, abrégez: le duc attend pour dîner. Faites une courte confession; il est pressé de voir votre tête.
HASTINGS.--O faveur momentanée des mortels que nous poursuivons avec plus d'ardeur que la grâce de Dieu! Celui qui bâtit son espérance sur ton fantastique sourire est comme le matelot ivre au haut d'un mât, toujours prêt à tomber à la moindre secousse, dans les fatales entrailles de l'abîme.
LOVEL.--Allons, allons, finissons: ces lamentations sont inutiles.
HASTINGS.--O sanguinaire Richard!--Malheureuse Angleterre! je te prédis les jours les plus effroyables qu'aient encore vus les siècles les plus malheureux.--Allons, conduisez-moi à l'échafaud: portez-lui ma tête.--J'en vois sourire à mon malheur qui ne me survivront pas longtemps.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Toujours à Londres.--Les murs de la Tour.
_Entrent_ GLOCESTER ET BUCKINGHAM _vêtus d'armures rouillées et singulièrement en désordre_.
GLOCESTER.--Dis-moi, cousin, peux-tu trembler et changer de couleur, perdre la respiration au milieu d'un mot, recommencer ton discours et t'arrêter encore comme si tu avais la tête perdue, l'esprit égaré de frayeur?
BUCKINGHAM.--Bon! je suis en état d'égaler le plus grand tragédien, de parler en regardant en arrière, et promenant autour de moi un oeil inquiet, de trembler et tressaillir au mouvement d'un brin de paille, comme assailli d'une crainte profonde. Le regard épouvanté et le sourire forcé sont également à mes ordres; ils sont toujours prêts, chacun dans son emploi, à donner à mes stratagèmes l'apparence convenable. Mais Catesby est-il parti?
GLOCESTER.--Oui, et le voilà qui ramène avec lui le maire.
BUCKINGHAM.--Laissez-moi lui parler. (_Entrent le lord maire et Catesby._) Lord maire....
GLOCESTER.--Prenez garde au pont.
BUCKINGHAM.--Écoutez, écoutez le tambour.
GLOCESTER.--Catesby, veillez sur les remparts.
BUCKINGHAM.--Lord maire, la raison qui nous a fait vous mander....
GLOCESTER.--Prends garde, défends-toi....--Voilà les ennemis.
BUCKINGHAM.--Que Dieu et notre innocence nous défendent et nous protègent!
(Entrent Lovel et Catesby, portant la tête de Hastings.)
GLOCESTER.--Non, rassurez-vous, ce sont nos amis: Lovel et Catesby.
LOVEL.--Voilà la tête de cet ignoble traître, de ce dangereux Hastings qu'on était si loin de soupçonner.
GLOCESTER.--J'ai tant aimé cet homme que je ne puis m'empêcher de pleurer. Je l'avais toujours cru le plus sincère et le meilleur humain qui jamais sur terre ait porté le nom de chrétien. Il était pour moi comme un livre où mon âme déposait le récit de ses plus secrètes pensées. Il savait couvrir ses vices d'un vernis de vertu si séduisant, que, sauf une faute notoire et visible à tous les yeux (je parle de son commerce déclaré avec la femme de Shore), il vivait à l'abri du plus léger soupçon.
BUCKINGHAM.--Oh! c'était bien le traître le plus caché, le plus habilement déguisé qui ait jamais vécu!--Voyez, lord maire, auriez-vous jamais imaginé, et pourriez-vous même le croire encore, si la Providence ne nous avait pas conservés vivants pour vous le dire, que ce rusé traître avait comploté de nous assassiner, moi et le bon duc de Glocester, aujourd'hui même dans la chambre du conseil?
LE MAIRE.--Quoi, est-il vrai?
GLOCESTER.--Quoi? nous prenez-vous pour des Turcs et des infidèles? Et pensez-vous que nous eussions ainsi, contre la forme des lois, procédé si violemment à la mort du scélérat, si l'extrême danger de la chose, le repos de l'Angleterre et la sûreté de nos personnes ne nous eussent pas forcés à cette rapide exécution?
LE MAIRE.--Puisse-t-il vous bien arriver! Il a mérité la mort; et Vos Grâces ont très-sagement procédé, en faisant un exemple capable d'effrayer les faux traîtres qui voudraient renouveler de pareilles tentatives. Je n'ai rien espéré de mieux de sa part, depuis que je l'ai vu en relation avec mistriss Shore.
BUCKINGHAM.--Et cependant notre intention n'était pas qu'il fût exécuté avant que vous fussiez arrivé, milord, pour être présent à sa fin. Mais le zèle affectionné de nos amis a empêché, un peu contre notre intention, que cela ne fût ainsi. Nous aurions été bien aises que vous eussiez entendu le traître parler, et confesser en tremblant les détails et le but de sa trahison, afin que vous eussiez pu en rendre compte aux citoyens qui seraient peut-être tentés de mal interpréter cette exécution, et de plaindre sa mort.
LE MAIRE.--La parole de Votre Grâce, mon bon lord, vaudra autant que si je l'avais vu et entendu parler: et ne doutez nullement ni l'un ni l'autre, nobles princes, que je n'informe nos fidèles citoyens de la justice avec laquelle vous avez agi en cette occasion.
GLOCESTER.--C'était pour cela que nous souhaitions la présence de Votre Seigneurie, afin d'éviter la censure des langues mal intentionnées.
BUCKINGHAM.--Mais enfin, puisque vous êtes arrivé trop tard pour remplir nos intentions, vous pouvez du moins attester tout ce que nous venons de vous en apprendre. Et sur ce, mon bon lord maire, nous vous souhaitons le bonjour.
(Le lord maire sort.)
GLOCESTER.--Allons, suivez, suivez-le, cousin Buckingham. Le maire va se rendre en diligence à Guild-Hall. Là, lorsque vous trouverez le moment favorable, mettez en avant la bâtardise des enfants d'Edouard. Dites-leur comment Edouard fit mettre à mort un citoyen[18], pour avoir dit qu'il ferait son fils héritier de la couronne, lorsqu'il n'entendait parler que de sa maison, dont l'enseigne portait ce nom. Ensuite insistez sur ses abominables débauches, et la brutalité de ses penchants inconstants, qui s'étendaient jusqu'à leurs servantes, leurs filles, leurs femmes, partout où son oeil lascif et son coeur dévorant s'arrêtaient pour chercher une proie. De là vous pouvez, dans un besoin, ramener le discours sur ma personne.--Dites-leur que, lorsque ma mère devint grosse de cet insatiable Édouard, le duc d'York, mon illustre père, était occupé dans les guerres de France; et qu'en faisant une supputation exacte des dates, il reconnut évidemment que l'enfant ne lui appartenait pas; vérité confirmée encore par sa physionomie, qui n'avait aucun des traits du noble duc mon père; cependant touchez cela légèrement, et comme en passant, car vous savez, milord, que ma mère vit encore.
[Note 18: Un riche mercier de la Cité, nommé Walker. Ce fut en chaire que Richard fit d'abord attaquer les actes d'Édouard, la légitimité de ses enfants, et la sienne propre, par un docteur Shand, frère du maire de Londres.]
BUCKINGHAM.--Reposez-vous sur moi, milord; je vais parler avec autant d'éloquence que si la brillante récompense qui fait l'objet de mon plaidoyer devait être pour moi-même; et sur ce, adieu, milord.
GLOCESTER.--Si vous réussissez, amenez-les au château de Baynard; vous m'y trouverez vertueusement entouré de révérends pères et de savants évêques.
BUCKINGHAM.--Je pars; et comptez que vers les trois ou quatre heures, vous recevrez des nouvelles de ce qui se sera passé à Guild-Hall.
(Buckingham sort.)
GLOCESTER.--Lovel, allez chercher promptement le docteur Shaw.--Et vous, Catesby, amenez-moi le moine Penker. Dites-leur de venir me trouver avant une heure d'ici, au château de Baynard. (_Lovel et Catesby sortent._) Je vais rentrer. Il faut que je donne des ordres secrets pour mettre hors de vue cette petite race de Clarence, et recommander qu'on ne souffre pas que personne au monde approche les princes.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Une rue de Londres.
_Entre_ UN CLERC.
LE CLERC.--Voilà les chefs d'accusation intentés contre ce bon lord Hastings, grossoyés dans une belle écriture à main posée, pour être lus tantôt publiquement dans l'église de Saint-Paul! Et remarquez comme tout cela est d'accord!--J'ai employé onze heures entières à les mettre au net; car ce n'est que d'hier au soir que Catesby me les a envoyés; l'original avait coûté au moins autant de temps à rédiger, et pourtant il n'y a pas cinq heures que Hastings vivait encore, et sans avoir été ni accusé, ni interrogé, en pleine liberté. Il faut avouer que nous sommes dans un joli monde!--Qui serait assez stupide pour ne pas voir ce grossier artifice? Et cependant qui serait assez hardi pour avoir le courage de ne pas dire qu'il ne le voit pas? Le monde est mauvais; et tout est perdu sans ressource, quand il faut, en voyant de pareilles actions, se contenter de penser.
(Il sort.)
SCÈNE VII
Toujours à Londres.--La cour du château de Baynard[19].
GLOCESTER ET BUCKINGHAM _entrent par différents côtés_.
[Note 19: Le château de Baynard était, à ce qu'il paraît, une habitation fortifiée, bâtie par un des gentilshommes qui accompagnèrent Guillaume le Conquérant. Elle était située dans Londres même, au bord de la Tamise, où l'on en aperçoit encore les fondations lorsque les eaux sont basses.]
GLOCESTER.--Eh bien? eh bien? Que disent nos bourgeois?
BUCKINGHAM.--Par la sainte Mère de notre Sauveur, les bourgeois ont la bouche close, et ne disent pas un mot!
GLOCESTER.--Avez-vous touché l'article de la bâtardise des enfants d'Édouard?
BUCKINGHAM.--Oui; j'ai parlé de son contrat de mariage avec lady Lucy, et de celui qui a été fait en France par ses ambassadeurs; de l'insatiable voracité de ses désirs, et de ses violences sur les femmes de la Cité; de sa tyrannie à propos de rien; j'ai dit que lui-même était bâtard puisqu'il avait été conçu lorsque votre père était en France; qu'il n'avait point de ressemblance avec le duc; j'ai en même temps rappelé vos traits et je vous ai montré comme la véritable image de votre père, tant par la physionomie que par la noblesse de l'âme. J'ai fait valoir toutes vos victoires dans l'Écosse, votre science dans la guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bonté de votre naturel, et votre humble modestie; enfin, rien de ce qui pouvait tendre à vos vues n'a été laissé de côté dans ma harangue, ni touché avec négligence. Et lorsque je suis venu à la fin, j'ai sommé ceux qui aimaient le bien de leur pays, de crier: Dieu conserve Richard, roi d'Angleterre!
GLOCESTER.--Et l'ont-ils fait?
BUCKINGHAM.--Non. Que Dieu me soit aide! ils n'ont pas dit un mot. Mais tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurés à se regarder l'un l'autre, et pâles comme des morts.--Quand j'ai vu cela, je les ai réprimandés, et j'ai demandé au maire ce que signifiait ce silence obstiné. Sa réponse a été, que le peuple n'était pas accoutumé à se voir haranguer par d'autres que par le greffier. Alors on l'a pressé de répéter mon discours: mais il n'a parlé que d'après moi; _voilà ce qu'a dit le duc, voilà comment le duc a conclu_; sans rien prendre sur lui. Lorsqu'il a eu fini, un certain nombre de mes gens, apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air, et environ une douzaine de voix ont crié: _Dieu conserve le roi Richard!_ J'ai saisi l'occasion qu'ils me donnaient. _Je vous remercie, bons citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation générale et ces cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour Richard:_ et j'ai fini là, et me suis retiré.
GLOCESTER.--Quels muets imbéciles! Quoi! Ils n'ont pas voulu parler?--Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas?
BUCKINGHAM.--Le maire est tout près d'ici, milord. Montrez quelque crainte. Ne leur donnez audience qu'après de vives instances; et ayez soin, mon bon lord, de paraître devant eux un livre de prières à la main, et entre deux ecclésiastiques: car je veux sur ce texte faire un sermon édifiant. Et ne vous laissez pas aisément gagner à nos sollicitations. Jouez le rôle de la jeune fille: répondez toujours non, tout en acceptant.
GLOCESTER.--Je rentre: et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je saurai répondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne conduisions notre projet à une heureuse issue.
BUCKINGHAM.--Allez, allez, montez sur la terrasse; voilà le maire qui frappe. (_Sort Glocester._)--(_Entrent le lord maire, les aldermen, des citoyens._)--Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps à attendre le duc. Je ne crois pas qu'il veuille nous recevoir. (_Entre Catesby, venant du château._) Eh bien, Catesby, qu'a répondu le duc à ma requête?
CATESBY.--Il prie Votre Grâce, mon noble lord, de remettre votre visite à demain, ou au jour suivant. Il est enfermé avec deux vénérables ecclésiastiques, et saintement occupé de méditations, et désire qu'aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux exercice.
BUCKINGHAM.--Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour conférer avec Sa Grâce sur des affaires de la dernière conséquence, sur des projets très-importants, et qui se rattachent au bien général de l'État.
CATESBY.--Je vais l'en instruire sur-le-champ.
(Il sort.)
BUCKINGHAM, _au maire_.--Ha! ha! milord: ce prince-là n'est pas un Edouard. Il n'est pas à se bercer sur un voluptueux canapé. Il est sur ses genoux, occupé à la contemplation. On ne le trouve pas se divertissant avec une couple de courtisanes: mais il médite avec deux profonds et savants docteurs. Il n'est pas à dormir pour engraisser son corps indolent: mais il prie pour enrichir son âme vigilante. Heureuse l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d'en être le souverain! Mais, je le crains bien, jamais nous n'obtiendrons cela de lui.
LE MAIRE.--Vraiment, Dieu nous préserve d'un refus de sa part!
BUCKINGHAM.--Ah! je crains bien qu'il ne refuse.--Voilà Catesby qui revient. (_Entre Catesby._) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grâce?
CATESBY.--Elle ne conçoit pas dans quel but vous avez réuni un si grand nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l'en avoir prévenue auparavant; elle craint, milord, que vous n'ayez de mauvais desseins contre elle.
BUCKINGHAM.--Je suis mortifié que mon noble cousin puisse me soupçonner de mauvais desseins contre lui. Par le ciel! nous venons à lui remplis d'affection; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grâce. (_Catesby sort._) Quand ces hommes pieux et d'une dévotion profonde sont à leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer: tant sont doux les plaisirs d'une fervente contemplation.
(Glocester paraît sur un balcon élevé, entre deux évêques. Catesby revient avec lui.)
LE MAIRE.--Eh! tenez, voilà Sa Grâce qui arrive entre deux ecclésiastiques.
BUCKINGHAM.--Deux appuis pour la vertu d'un prince chrétien, et qui le préservent des chutes de la vanité! Voyez! dans sa main un livre de prières: ce sont là les véritables parures auxquelles se fait reconnaître un saint.--Fameux Plantagenet, très-gracieux prince, prête une oreille favorable à notre requête, et pardonne-nous d'interrompre les dévots exercices de ton zèle vraiment chrétien.
GLOCESTER.--Milord, vous n'avez pas besoin d'apologie. C'est moi qui vous prie de m'excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m'a fait négliger la visite de mes amis. Mais laissons cela; que désire Votre Grâce?
BUCKINGHAM.--Une chose qui, j'espère, sera agréable à Dieu, et réjouira tous les bons citoyens de cette île dans l'anarchie.
GLOCESTER.--Vous me faites craindre d'avoir commis quelque faute répréhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me reprocher mon ignorance?
BUCKINGHAM.--Vous avez deviné juste, milord. Votre Grâce daignerait-elle, à nos instantes prières, réparer sa faute?
GLOCESTER.--Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrétien?