La vie et la mort du roi Richard III

Chapter 5

Chapter 53,859 wordsPublic domain

[Note 11: Stony-Stratford est plus près de Londres que Northampton; mais le duc de Glocester ayant fait arrêter Rivers, Grey, etc., à Stony-Stratford, où ils avaient passé la nuit avec le jeune roi, ramena celui-ci à Northampton où lui-même avait couché la veille, et ce fut de là qu'ils se rendirent à Londres. Au reste, on fait observer que l'archevêque ne pouvait encore être instruit de cette marche, puisqu'il ne sait pas l'arrestation des lords, ou bien, s'il en est instruit sans en connaître la cause, il devrait, ainsi que les autres personnages, en témoigner quelque étonnement.]

LA DUCHESSE.--Je brûle d'impatience de voir le prince. J'espère qu'il aura beaucoup grandi depuis la dernière fois que je l'ai vu.

ÉLISABETH.--Mais j'ai ouï dire que non. On assure même que mon fils York l'a presque regagné pour la taille.

YORK.--On le dit, ma mère; mais j'aurais voulu que cela fût autrement.

LA DUCHESSE.--Eh! pourquoi donc, mon enfant? Il est bon de grandir.

YORK.--Grand'maman, un soir que nous étions à souper, mon oncle Rivers disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frère: «Ah! dit mon oncle Glocester, ce sont les petites plantes qui sont bonnes à quelque chose, et les mauvaises herbes croissent rapidement;» et depuis ce temps il me semble que j'aimerais mieux ne pas grandir si vite, puisque les belles fleurs viennent lentement, et que les mauvaises herbes se dépêchent.

LA DUCHESSE.--Vraiment, vraiment, celui qui t'a dit cela est lui-même une exception au proverbe: c'était dans son enfance l'être le plus chétif, le plus lent à croître et le moins avancé; si sa règle était vraie, il devrait être rempli de qualités.

L'ARCHEVÊQUE.--Et il n'est pas douteux qu'il ne le soit, ma gracieuse dame.

LA DUCHESSE.--Je veux bien l'espérer, mais permettez l'inquiétude aux mères.

YORK.--Oh! si je m'en étais souvenu, j'aurais pu lancer à Sa Grâce, mon oncle, sur sa croissance, une épigramme bien meilleure que celle qu'il m'a dite sur la mienne.

LA DUCHESSE.--Et comment, mon petit York? Dis-le-moi, je t'en prie.

YORK.--Vraiment, l'on dit que mon oncle grandissait si vite, que deux heures après sa naissance il pouvait ronger une croûte, tandis que moi, à deux ans, je n'avais pas encore fait seulement une dent. N'est-ce pas grand'maman, ç'aurait été une bonne plaisanterie pour le faire enrager?

LA DUCHESSE.--Eh! je t'en prie, mon cher petit York, qui est-ce qui t'a raconté cela?

YORK.--Sa nourrice, grand'maman.

LA DUCHESSE.--Sa nourrice? Eh bon!... elle était morte avant que tu fusses né.

YORK.--Si ce n'est pas elle, je ne me rappelle pas qui me l'a dit.

ÉLISABETH.--Petit raisonneur!--Allons, pas tant de malice, je vous prie.

L'ARCHEVÊQUE.--Ma bonne madame, ne le grondez pas.

ÉLISABETH.--Les murs[12] ont des oreilles.

[Note 12: _Pitchers have ears_.

_Les pots ont des oreilles_. Le proverbe anglais est: _Les petits pots ont de grandes oreilles_.]

(Entre un messager.)

L'ARCHEVÊQUE.--Voici un messager.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--De telles nouvelles qu'il m'est pénible, milord, de vous les annoncer.

ÉLISABETH.--Comment se porte le prince?

LE MESSAGER.--Bien, madame, il est en bonne santé.

LA DUCHESSE.--Quelles sont donc tes nouvelles?

LE MESSAGER.--Lord Rivers et lord Grey ont été conduits en prison à Pomfret, et avec eux sir Thomas Vaughan.

LA DUCHESSE.--Et par quel ordre?

LE MESSAGER.--Par ordre des puissants ducs de Glocester et de Buckingham.

ÉLISABETH.--Et pour quel crime?

LE MESSAGER.--Je vous ai dit tout ce que j'en sais. Par quel motif ou dans quelle intention ces nobles ducs ont été emprisonnés, c'est, ma gracieuse dame, ce que j'ignore absolument.

ÉLISABETH.--Hélas! je prévois la ruine de ma maison. Le tigre a saisi la brebis sans défense. L'insolente tyrannie commence à s'élever sur le trône qu'un innocent enfant ne peut faire respecter. Arrivez donc, destruction, carnage, massacre. Je vois tracée, comme sur une carte, la fin de tout ceci.

LA DUCHESSE.--Exécrables jours de troubles et de discorde, combien de fois mes yeux vous ont vus renaître! Mon époux a perdu la vie pour gagner la couronne; et mes fils ont été, haut et bas, battus de la fortune, me donnant tantôt à jouir de leurs succès, tantôt à pleurer leurs malheurs. Établis enfin lorsque toutes les querelles domestiques sont entièrement dissipées, voilà que, devenus les maîtres, ils se font la guerre les uns aux autres, frère contre frère, sang contre sang, chacun contre soi-même!--Oh! frénétiques insultes à la nature, cessez vos fureurs maudites, ou laissez-moi mourir; que je n'aie plus la mort devant les yeux!

ÉLISABETH.--Viens, viens, mon enfant; allons nous renfermer dans le sanctuaire.--Adieu, madame.

LA DUCHESSE.--Attendez, je veux vous suivre.

ÉLISABETH.--Vous n'avez rien à craindre.

L'ARCHEVÊQUE, _à la reine_.--Venez, ma gracieuse dame, et apportez vos trésors et tout ce que vous possédez. Pour moi, je veux remettre entre vos mains les sceaux qui m'étaient confiés; et puisse-t-il m'advenir selon que je me conduirai envers vous et les vôtres! Venez, je vais vous conduire au sanctuaire.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

Toujours à Londres.--Une rue.

_On entend les trompettes. Entrent_ LE PRINCE DE GALLES, GLOCESTER, BUCKINGHAM, LE CARDINAL BOUCHIER (_le même que_ L'ARCHEVÊQUE), _et autres_.

BUCKINGHAM.--Soyez le bienvenu, aimable prince, dans votre ville de Londres, votre demeure[13].

[Note 13: _Your chamber_: Votre chambre.]

GLOCESTER.--Soyez le bienvenu, cher cousin, souverain de mes pensées. Il paraît que la fatigue de la route vous a rendu mélancolique.

LE PRINCE.--Non, mon oncle. Mais les douloureux incidents de notre voyage me l'ont rendu ennuyeux, pénible et fatigant. Je voudrais voir ici plus d'oncles pour me recevoir.

GLOCESTER.--Cher prince, l'innocente pureté de votre âge n'a pas encore pénétré les mensonges du monde. Vous ne pouvez discerner dans un homme que ce que son extérieur offre à vos yeux; et les dehors, Dieu le sait, s'accordent rarement, pour ne pas dire jamais, avec le coeur. Ces oncles, que vous auriez voulu voir ici, étaient des hommes dangereux. Votre Grâce ne sentait que le miel de leurs paroles, et n'apercevait pas le poison de leurs coeurs. Dieu vous préserve d'eux, et d'amis aussi perfides!

LE PRINCE.--Dieu me préserve d'amis perfides! Mais ils ne l'étaient pas.

GLOCESTER.--Milord, voici le maire de Londres qui vient vous rendre son hommage.

(Entre le lord maire et son cortége.)

LE MAIRE.--Que le Ciel accorde à Votre Grâce la santé et des jours prospères!

LE PRINCE.--Je vous remercie tous. (_Sortent le maire_, etc.)--Je croyais que ma mère et mon frère York seraient venus, il y a longtemps, nous joindre en chemin.--Quel indigne paresseux que ce Hastings, qui ne vient pas nous dire s'ils arrivent ou non!

(Entre Hastings.)

BUCKINGHAM.--Le voici fort à propos, et tout en nage.

LE PRINCE.--Soyez le bienvenu, milord. Eh bien, notre mère vient-elle?

HASTINGS.--La reine votre mère, et votre frère York, ont été, à propos de quoi, Dieu le sait et non pas moi, se réfugier dans le sanctuaire.--Le jeune prince aurait bien souhaité venir avec moi au-devant de Votre Grâce, mais sa mère l'a retenu malgré lui.

BUCKINGHAM.--Fi donc! quelle conduite déplacée et maussade! (_A l'archevêque_.) Lord cardinal, Votre Grâce veut-elle aller déterminer la reine à envoyer sur-le-champ le duc d'York à son auguste frère? Si elle s'y oppose, milord Hastings, allez avec le cardinal, et alors arrachez-le par force de ses bras jaloux.

L'ARCHEVÊQUE.--Milord Buckingham, si ma faible éloquence peut obtenir de sa mère le jeune duc d'York, attendez-vous à le voir ici dans un moment: mais, si elle s'obstine à résister à des instances amicales, que le Dieu du ciel ne permette pas que nous violions jamais le saint privilége du bienheureux sanctuaire! Pour le royaume entier, je ne voudrais pas me rendre coupable d'un si noir péché.

BUCKINGHAM.--Vous vous entêtez ici contre toute raison, milord, pour de pures formes et de vieilles traditions. Considérez la chose même conformément aux idées grossières de ce siècle, vous trouverez que vous ne violez point les droits du sanctuaire en forçant le prince d'en sortir. Le bénéfice de l'asile n'est accordé qu'à ceux à qui leurs actions l'ont rendu nécessaire, et qui ont assez de jugement pour le réclamer. Mais le prince ne peut ni le réclamer ni en avoir besoin. Il n'est donc pas, à mon avis, en droit de l'obtenir; ainsi, en le faisant sortir de là où il ne peut être, vous ne violez aucun privilège, aucune charte. J'ai souvent ouï parler d'hommes réfugiés dans le sanctuaire; mais d'enfants, jamais jusqu'à présent.

L'ARCHEVÊQUE.--Milord, pour cette fois votre opinion l'emporte sur la mienne[14].--Allons, milord Hastings, voulez-vous venir avec moi?

[Note 14: L'archevêque ne céda point ainsi, mais voyant que, malgré ses protestations, on était résolu à employer la force, il fit comprendre à la reine que la résistance était inutile.]

HASTINGS.--Je vous suis, milord.

LE PRINCE.--Chers lords, faites, je vous prie, toute la diligence qui vous sera possible. (_Sortent le cardinal et Hastings._) Dites, mon oncle Glocester, si notre frère vient, où logerons-nous jusqu'au jour de notre couronnement?

GLOCESTER.--Dans le lieu qui plaira le plus à Votre Altesse. Si vous voulez suivre mon conseil, vous vous reposerez un ou deux jours à la Tour, et ensuite dans le lieu qui vous plaira, et qui sera jugé le plus favorable à votre santé et à vos amusements.

LE PRINCE.--La Tour est l'endroit du monde qui me plaît le moins.--Est-il vrai, mon oncle, que ce soit Jules César qui l'ait bâtie?

GLOCESTER.--C'est lui, mon gracieux seigneur, qui l'a bâtie d'abord; puis dans la suite des siècles elle a été rebâtie plusieurs fois.

LE PRINCE.--Ce fait est-il constaté par des actes, ou bien a-t-on seulement raconté d'âge en âge que c'est lui qui l'avait bâtie?

BUCKINGHAM.--Par des actes, milord.

LE PRINCE.--Mais supposez, milord, que cela n'eût pas été consigné dans les archives, il me semble que la vérité devrait vivre d'âge en âge, comme un héritage transmis à la postérité, jusqu'au jour de la fin universelle.

GLOCESTER, _à part_.--Des enfants si précoces et si sages, dit-on, ne vivent pas longtemps.

LE PRINCE.--Que dites-vous, mon oncle?

GLOCESTER.--Je disais que, sans le secours des caractères, la renommée vit longtemps[15]. (_A part._) Ainsi, comme l'Iniquité personnifiée sur nos théâtres, je moralise avec des mots à double sens.

[Note 15: Without characters, fame lives long.]

LE PRINCE.--Ce Jules César était un homme bien fameux! Sa valeur a illustré son génie, et son génie a déposé dans ses écrits de quoi faire vivre sa valeur. La mort n'a pu faire de ce conquérant sa conquête, car il est encore vivant par la gloire, bien qu'il ait perdu la vie.--Je veux vous dire une chose, mon cousin Buckingham.

BUCKINGHAM.--Quoi, mon gracieux seigneur?

LE PRINCE.--Si j'atteins l'âge d'homme, je veux ou reconquérir nos anciens droits sur la France, ou mourir en soldat, comme j'aurai vécu en roi.

GLOCESTER.--Les courts étés ont eu ordinairement un printemps très-précoce.

(Entre York, Hastings et le cardinal.)

BUCKINGHAM.--Ah! voici le duc d'York qui vient comme nous l'avions désiré.

LE PRINCE.--Richard d'York, comment se porte notre cher frère?

YORK.--Bien, mon redouté seigneur; car c'est ainsi que je dois vous nommer désormais.

LE PRINCE.--Oui, mon frère, à notre grande douleur ainsi qu'à la vôtre: il est trop vrai qu'il vient de mourir celui qui eût dû plus longtemps conserver ce titre, auquel sa mort a ôté beaucoup de majesté.

GLOCESTER.--Comment se porte notre cousin le noble duc d'York?

YORK.--Je vous remercie, cher oncle. O milord! c'est vous qui avez dit que mauvaise herbe croît bien vite: le prince, mon frère, a grandi beaucoup plus que moi.

GLOCESTER.--Il est vrai, milord.

YORK.--Il est donc mauvais?

GLOCESTER.--O mon beau cousin! je ne dis pas cela du tout.

YORK.--En ce cas, il vous a plus d'obligation que moi.

GLOCESTER.--Il peut me commander, lui, à titre de mon souverain; et vous, vous avez sur moi le pouvoir d'un parent.

YORK.--Je vous prie, mon oncle, donnez-moi ce poignard.

GLOCESTER.--Mon poignard, petit cousin? De tout mon coeur.

LE PRINCE.--Mendie-t-on comme cela, mon frère?

YORK.--Ce n'est qu'à mon cher oncle, qui, je le sais bien, me le donnera volontiers: ce n'est qu'une bagatelle qu'il ne peut pas avoir de peine à me donner.

GLOCESTER.--Je veux faire à mon cousin un plus beau présent.

YORK.--Un plus beau présent! Oh! vous voulez donc y joindre l'épée?

GLOCESTER.--Oui, mon beau cousin, si elle était assez légère.

YORK.--Oh! je vois bien que vous n'aimez à me faire que des dons légers; et, dans des demandes d'un plus grand poids, vous refuseriez au mendiant.

GLOCESTER.--Mais elle est, pour vous, trop pesante à porter.

YORK.--Fût-elle plus pesante, je la manierais très-facilement.

GLOCESTER.--Quoi! vous voudriez avoir mon épée, petit lord?

YORK.--Oui, je le voudrais, pour vous remercier de l'épithète que vous me donnez.

GLOCESTER.--Quelle épithète?

YORK.--Petit.

LE PRINCE.--Milord d'York sera toujours contrariant dans ses discours: mais, mon oncle, Votre Grâce sait comment le supporter.

YORK.--Vous voulez dire me porter, et non pas me supporter.--Mon oncle, mon frère se moque de vous et de moi. Parce que je suis aussi petit qu'un singe, il croit que vous pourriez me porter sur votre épaule.

BUCKINGHAM, _à part_.--Avec quelle finesse et quelle promptitude d'esprit il raisonne! Pour adoucir le sarcasme qu'il lance à son oncle, il se raille lui-même avec toute sorte de grâce et d'adresse. Tant de malice à cet âge est une chose étonnante!

GLOCESTER.--Mon gracieux seigneur, voulez-vous continuer votre route? Mon bon cousin Buckingham et moi, nous allons nous rendre auprès de votre mère pour la presser de venir vous trouver à la Tour et vous féliciter sur votre arrivée.

YORK.--Quoi! vous voulez aller à la Tour, mon prince?

LE PRINCE.--Milord protecteur dit qu'il le faut.

YORK.--Je ne dormirai pas tranquillement dans la Tour.

GLOCESTER.--Et pourquoi, mon ami? Qu'y voyez-vous à craindre?

YORK.--Vraiment, l'âme irritée de mon oncle Clarence. Ma grand'mère m'a dit qu'il y avait été assassiné.

LE PRINCE.--Je ne crains pas les oncles morts.

GLOCESTER.--Ni les vivants non plus, je m'en flatte.

LE PRINCE.--Oui, s'ils vivent, je n'ai, je l'espère, rien à craindre.--Mais marchons, milord: et, le coeur plein de tristesse, je vais, en songeant à eux, me rendre à la Tour.

(Sortent le prince, York, Hastings et le cardinal.)

BUCKINGHAM.--Pensez-vous, milord, que ce petit babillard d'York n'ait pas été excité par son artificieuse mère à vous poursuivre de ses sarcasmes insultants?

GLOCESTER.--Il n'y a pas de doute, il n'y a pas de doute. C'est un petit raisonneur, hardi, vif, spirituel, prompt et capable. C'est tout le portrait de sa mère, de la tête aux pieds.

BUCKINGHAM.--Laissons-les pour ce qu'ils sont.--Approche, cher Catesby. Tu t'es engagé aussi fortement à exécuter les intentions que nous t'avons communiquées, qu'à garder soigneusement le secret de la confidence que nous t'avons faite. Tu as entendu nos raisons pendant la route?--Qu'en penses-tu? Serait-il si difficile de faire entrer le lord Hastings dans le projet que nous avons d'installer cet illustre duc sur le trône royal de cette île fameuse?

CATESBY.--Il aime si tendrement le jeune prince, à cause de son père, qu'il ne sera pas possible de l'engager à rien de contraire à ses intérêts.

BUCKINGHAM.--Et Stanley, qu'en penses-tu? S'y refusera-t-il?

CATESBY.--Stanley fera tout ce que fera Hastings.

BUCKINGHAM.--En ce cas, il faut s'en tenir à ceci. Va, cher Catesby, sonde de loin lord Hastings pour savoir de quel oeil il verrait notre projet; et invite-le à se rendre demain à la Tour, pour assister au couronnement. Si tu trouves qu'on puisse le disposer pour nous, alors encourage-le, et dis-lui toutes nos raisons. S'il est de plomb, de glace, froid, et mal disposé, sois de même, romps aussitôt l'entretien, et viens nous instruire de ses dispositions.--Demain nous tenons deux conseils séparés où tu joueras un grand rôle.

GLOCESTER.--Assure lord William de mon attachement, et dis-lui, Catesby, que l'ancienne ligue de ses dangereux ennemis va verser son sang demain au château de Pomfret; et recommande de ma part à mon ami de donner, en signe de joie de cette bonne nouvelle, un doux baiser de plus à mistriss Shore[16].

[Note 16: Jeanne Shore avait été maîtresse d'Edouard, et à ce qu'il paraît de lord Hastings. Elle fut comprise dans l'accusation intentée contre lui après sa mort, et subit une pénitence publique. Elle mourut dans la misère, abandonnée de tous ceux auxquels elle avait rendu des services pendant sa faveur.]

BUCKINGHAM.--Va, cher Catesby: exécute habilement ta commission.

CATESBY.--Mes bons lords, je vous promets à tous deux d'y donner tous les soins dont je suis capable.

GLOCESTER.--Catesby, aurons-nous de vos nouvelles, avant de nous mettre au lit?

CATESBY.--Vous en aurez, milord.

GLOCESTER.--A Crosby: tu nous trouveras là tous deux.

(Catesby sort.)

BUCKINGHAM.--Que ferons-nous, milord, si nous voyons que Hastings ne se prête pas à nos projets?

GLOCESTER.--Nous ferons tomber sa tête, mon cher.--Nous viendrons à bout de quelque chose.--Et souviens-toi, lorsque je serai roi, de me demander le comté d'Hereford, dont le roi mon frère était en possession, avec toutes ses dépendances.

BUCKINGHAM.--Je réclamerai de Votre Grâce l'effet de cette promesse.

GLOCESTER.--Et compte qu'elle te sera accordée en toute affection.--Allons, il faut souper de bonne heure afin d'avoir ensuite le temps de digérer nos projets et de leur donner une certaine forme.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Devant la maison de lord Hastings.

_Entre_ UN MESSAGER.

LE MESSAGER, _frappant à la porte_.--Milord, milord?

HASTINGS, _en dedans_.--Qui est là?

LE MESSAGER.--Quelqu'un de la part de lord Stanley.

HASTINGS.--Quelle heure est-il?

LE MESSAGER.--Vous allez entendre sonner quatre heures.

(Entre Hastings.)

HASTINGS.--Ton maître trouve-t-il donc la nuit trop longue pour dormir?

LE MESSAGER.--Il y a toute apparence, d'après ce que j'ai à vous dire. D'abord, il me charge de présenter ses salutations à Votre Seigneurie.

HASTINGS.--Et après...

LE MESSAGER.--Ensuite il vous annonce qu'il a rêvé, cette nuit, que le sanglier lui avait jeté son casque à bas. Il vous informe aussi qu'on tient deux conseils, et qu'il serait possible que, dans l'un des deux, on prît un parti qui pourrait à tous deux vous faire déplorer l'autre. C'est ce qui l'a déterminé à m'envoyer savoir vos intentions; et si, à l'instant même, vous voulez monter à cheval avec lui, et vous réfugier en toute hâte dans le nord pour éviter le danger que pressent son âme.

HASTINGS.--Va, mon ami, retourne vers ton maître. Dis-lui que nous n'avons rien à craindre de ces deux conseils séparés. Son Honneur et moi nous serons de l'un des deux, et mon bon ami Catesby doit se trouver à l'autre; il ne peut rien s'y passer relativement à nous que je n'en sois instruit. Dis-lui que ses craintes sont vaines et sans motifs; et quant à ses songes, je m'étonne qu'il soit assez simple pour ajouter foi aux illusions d'un sommeil agité. Fuir le sanglier avant qu'il nous poursuive, ce serait l'exciter à courir sur nous, et diriger sa poursuite vers la proie qu'il n'avait pas intention de chasser. Va, dis à ton maître de se lever, et de venir me joindre; nous irons ensemble à la Tour, où il verra que le sanglier nous traitera bien.

LE MESSAGER.--J'y vais, milord; et lui rapporterai vos paroles.

(Il sort.)

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Mille bonjours à mon noble lord.

HASTINGS.--Bonjour, Catesby. Vous êtes bien matinal aujourd'hui. Quelles sont les nouvelles, dans ce temps d'incertitude?

CATESBY.--En effet, milord, les choses sont peu stables; et je crois qu'elles ne reprendront point de solidité, que Richard ne porte le bandeau royal.

HASTINGS.--Comment! le bandeau royal? Veux-tu dire la couronne?

CATESBY.--Oui, mon bon lord.

HASTINGS.--La couronne de ma tête tombera de dessus mes épaules avant que je voie la couronne si odieusement déplacée. Mais crois-tu t'apercevoir qu'il y vise?

CATESBY.--Oui, sur ma vie: il se flatte de vous voir ardent à le soutenir dans ses projets pour y parvenir; et c'est dans cette confiance qu'il m'envoie vous apprendre l'agréable nouvelle que, ce jour même, vos ennemis, les parents de la reine, doivent mourir à Pomfret.

HASTINGS.--J'avoue que cette nouvelle ne m'afflige pas, car ils ont toujours été mes ennemis; mais que je donne jamais ma voix à Richard, au préjudice du droit des légitimes héritiers de mon maître! Dieu sait que je n'en ferai rien, dût-il m'en coûter la vie.

CATESBY.--Dieu conserve Votre Seigneurie dans ces bons sentiments!

HASTINGS.--Mais je rirai pendant un an d'avoir assez vécu pour voir la fin tragique de ceux qui m'avaient attiré la haine de mon maître. Va, va, Catesby, avant que je sois plus vieux de quinze jours, j'en ferai dépêcher encore quelques-uns qui ne s'y attendent guère.

CATESBY.--C'est une vilaine chose, mon cher lord, de mourir sans préparation, et lorsqu'on s'y attend le moins.

HASTINGS.--Oh! affreux, affreux. Et c'est pourtant ce qui arrive à Rivers, Vaughan et Grey; et il en arrivera autant à quelques autres, qui se croient aussi en sûreté que toi et moi, qui, tu le sais, sommes aimés du prince Richard et de Buckingham.

CATESBY.--Oh! ils vous tiennent en très-haute estime, (_à part_) car ils estiment que sa tête sera bientôt sur le pont.

HASTINGS.--Je sais qu'il en est ainsi, et je l'ai bien mérité. (_Entre Stanley._) Comment! comment! mon cher, où est donc votre épieu, mon cher? Quoi! vous craignez le sanglier, et vous marchez sans armes?

STANLEY.--Bonjour, milord.--Bonjour, Catesby.--Vous pouvez plaisanter; mais, par la sainte croix, je n'aime point ces conseils séparés, moi.

HASTINGS.--Milord, j'aime autant ma vie, que vous la vôtre; et même je vous proteste qu'elle ne me fut jamais aussi précieuse qu'elle me l'est en ce moment. Croyez-vous, de bonne foi, que, si je n'étais pas certain de notre sûreté, vous me verriez un air aussi triomphant?

STANLEY.--Les lords qui sont à Pomfret étaient joyeux aussi, lorsqu'ils partirent de Londres; ils s'y croyaient bien en sûreté; ils n'avaient, en effet, aucun sujet de défiance, et pourtant vous voyez combien promptement le jour s'est obscurci pour eux: ce coup, si soudainement porté par la haine, éveille mes inquiétudes; veuille le Ciel que ma peur n'ait pas le sens commun!--Eh bien! nous rendrons-nous à la Tour? Le jour s'avance.

HASTINGS.--Allons, allons; j'ai quelque chose à vous dire... Devinez-vous ce que c'est, milord? Aujourd'hui, les lords dont vous parlez sont décapités.

STANLEY.--Hélas! pour la fidélité, ils méritent mieux de porter leurs têtes que quelques-uns de ceux qui les ont accusés de porter leurs chapeaux. Mais, venez, milord; partons.

(Entre un sergent d'armes.)

HASTINGS.--Allez toujours devant, je veux dire un mot à ce brave homme. (_Sortent Stanley et Catesby._)--Eh bien, ami, comment va?

LE SERGENT.--D'autant mieux, que Votre Seigneurie veut bien s'en informer.

HASTINGS.--Je te dirai, mon ami, que les choses vont mieux pour moi, aujourd'hui, que la dernière fois que tu me rencontras ici. On me conduisait en prison à la Tour où j'étais envoyé par les menées des parents de la reine; mais maintenant je te dirai (garde cela pour toi) qu'aujourd'hui ces mêmes ennemis sont mis à mort, et que je suis en meilleure position que je n'étais alors.

LE SERGENT.--Dieu veuille vous y maintenir, à la satisfaction de Votre Honneur.

HASTINGS.--Mille grâces, ami. Tiens, bois à ma santé.

(Il lui jette sa bourse.)

LE SERGENT.--Je remercie Votre Honneur.

(Sort le sergent.)

(Entre un prêtre.)

LE PRÊTRE.--Bienheureux de vous rencontrer, milord, je suis fort aise de voir Votre Honneur.