La vie et la mort du roi Richard III

Chapter 8

Chapter 83,961 wordsPublic domain

LE ROI RICHARD.--Et enterrés, cher Tyrrel?

TYRREL.--Le chapelain de la Tour les a enterrés; mais pour vous dire où, j'avoue que je ne le sais pas.

LE ROI RICHARD.--Reviens me trouver, cher Tyrrel, immédiatement après mon souper, et tu me conteras alors toutes les circonstances de leur mort... En attendant, ne t'occupe qu'à chercher dans ta pensée comment je pourrais te faire du bien, et sois sûr de l'accomplissement de tes désirs.--Adieu jusqu'à tantôt.

TYRREL.--Je prends humblement congé de vous.

(Il sort.)

LE ROI RICHARD.--Je vous ai bien enfermé le fils de Clarence; j'ai marié sa fille en bas lieu. Les fils d'Édouard dorment dans le sein d'Abraham, et ma femme Anne a souhaité le bonsoir à ce bas monde. A présent, comme je sais que Richmond de Bretagne a des vues sur la jeune Élisabeth, la fille de mon frère, et qu'à la faveur de ce noeud il forme des projets ambitieux sur la couronne, je vais la trouver, et lui faire ma cour en amant heureux et galant.

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Mon prince....

LE ROI RICHARD.--Sont-ce de bonnes ou de mauvaises nouvelles que tu m'apportes si brusquement?

CATESBY.--Mauvaises, mon prince. Morton[24] s'est enfui vers Richmond; et Buckingham, soutenu par les intrépides Gallois, est en campagne; ses forces s'accroissent à chaque instant.

[Note 24: L'évêque d'Ély.]

LE ROI RICHARD.--Ély, joint à Richmond, m'inquiète bien plus que Buckingham et sa troupe ramassée à la hâte.--Allons, on m'a appris que les réflexions que l'on fait sur le danger sont les pesants auxiliaires du paresseux délai, et que le délai conduit après lui l'impotente indigence au pas de tortue. Volons donc sur les ailes de la rapidité, prompte comme la flamme, messagère de Jupiter, et faite pour être le héraut d'un roi! Partons, assemblons une armée.--Mon bouclier est mon conseil: il faut abréger, quand les traîtres osent se mettre en campagne.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Toujours à Londres.--Devant le palais.

MARGUERITE.

MARGUERITE.--Ainsi leur prospérité touche à sa maturité; elle va tomber bientôt dans la bouche pourrie de la mort. J'ai erré secrètement à l'entour de ces lieux pour observer la ruine de mes ennemis. Je suis témoin d'un sinistre début, et je repasserai en France avec l'espoir que les scènes qui vont suivre seront aussi funestes, aussi cruelles, aussi tragiques.--Éloigne-toi, malheureuse Marguerite, quelqu'un approche.

(Entrent la reine Élisabeth et la duchesse d'York.)

ÉLISABETH.--Ah! mes pauvres princes! mes tendres enfants, fleurs non encore épanouies, douces plantes qui ne veniez que d'apparaître; si vos âmes chéries volent encore dans les airs, si un éternel arrêt n'a pas fixé votre séjour, planez autour de moi sur vos ailes invisibles, et écoutez les gémissements de votre mère.

MARGUERITE.--Oui, planez autour d'elle; dites-lui que c'est la justice vengeresse du droit qui a couvert votre matin naissant des ombres de la vieille nuit.

LA DUCHESSE.--Tant de douleurs ont usé ma voix; que ma langue, fatiguée de se plaindre, reste immobile et muette.--Édouard Plantagenet, hélas! pourquoi as-tu cessé de vivre?

MARGUERITE.--Plantagenet a vengé Plantagenet; Édouard a payé à Édouard sa dette de mort.

ÉLISABETH.--As-tu pu, ô Dieu! abandonner ces tendres agneaux, et les jeter dans les entrailles du loup dévorant? Où dormais-tu lorsqu'on a commis cet attentat?

MARGUERITE.--Lorsque moururent le pieux Henri et mon cher fils.

LA DUCHESSE.--Vie morte, vue aveugle, pauvre spectre vivant et mortel, spectacle de misères, opprobre du monde, propriété du tombeau, qu'usurpe la vie, abrégé et monument de jours lamentables, repose ton corps sans repos sur cette terre des lois, enivrée, contre toutes les lois, du sang de l'innocence.

(Elle s'assied à terre.)

ÉLISABETH.--O terre! que ne peux-tu m'offrir un tombeau, comme tu peux m'offrir un triste siége? Je voudrais, non reposer mes os sur ta surface, mais les cacher dans ton sein. Ah! qui a sujet de pleurer que nous seules?

(Elle s'assied à terre à côté de la duchesse.)

MARGUERITE.--Si la plus ancienne douleur est la plus respectable, cédez donc à la mienne l'avantage de la prééminence; et laissez mes douleurs étaler les premières leur sombre visage. Si la douleur peut admettre quelque société (_elle s'assied à terre à côté des autres_), que la vue de mes maux vous répète les vôtres. J'avais un Édouard avant que Richard le tuât! J'avais un époux avant que Richard le tuât! Tu avais un Édouard avant que Richard le tuât! Tu avais un Richard avant que Richard le tuât!

LA DUCHESSE.--J'avais aussi un Richard et tu l'as tué! J'avais aussi un Rutland et tu as aidé à le tuer!

MARGUERITE.--Tu avais aussi un Clarence, et Richard l'a tué! De ton ventre est sorti rampant, comme de son repaire, ce chien d'enfer qui nous poursuit tous à mort. Ce dogue qui eut des dents avant d'ouvrir les yeux, pour déchirer les faibles agneaux, et lécher leur sang innocent; cet odieux destructeur de l'oeuvre de Dieu, ce tyran par excellence, le premier entre ceux de la terre, dont la puissance s'emploie à régner sur des yeux fatigués de larmes, c'est ton sein qui l'a déchaîné, pour nous donner la chasse jusqu'à notre tombeau. O Dieu juste, équitable et fidèle dispensateur! combien je te remercie de ce que ce chien acharné dévore le fruit des entrailles de sa mère, et l'associe aux gémissements des autres!

LA DUCHESSE.--O femme de Henri, ne triomphe point de mes maux; Dieu m'est témoin que j'ai pleuré sur les tiens!

MARGUERITE.--Pardonne-moi. Je suis affamée de ma vengeance, et je me repais à la contempler. Ton Édouard est mort, qui avait tué le mien; ton autre Édouard est mort aussi pour payer mon Édouard. Le jeune York ne sert que d'appoint à la vengeance, car les deux autres ne pouvaient ensemble égaler en perfection l'excès de ma perte. Il est mort, ton Clarence qui avait poignardé mon Édouard, et avec lui les spectateurs de cette scène tragique, l'adultère Hastings, Rivers, Vaughan et Grey sont tous prématurément engloutis dans leurs ténébreux tombeaux. Richard seul est vivant, noir affidé de l'enfer, réservé comme son agent pour acheter des âmes, et les lui envoyer. Mais bientôt, bientôt approche sa fin pitoyable et qui sera vue sans pitié. La terre s'ouvre béante, l'enfer flambe, les démons rugissent, les saints prient, tous demandent qu'il disparaisse précipitamment de ce monde.--Cher Dieu, déchire, je t'en conjure, le bail de sa vie, afin que je puisse vivre assez, pour dire: Le chien est mort!

ÉLISABETH.--Ah! tu m'avais prédit qu'un temps viendrait, où j'implorerais ton secours pour m'aider à maudire cette araignée au large ventre, cet odieux crapaud bossu.

MARGUERITE.--Je t'appelais alors une vaine image de ma grandeur, un pauvre fantôme, une reine en peinture, pure représentation de ce que j'avais été, l'annonce flatteuse d'un horrible spectacle, une femme élevée sur le faîte pour en être précipitée, mère seulement par dérision de deux beaux enfants, le songe de ce que tu semblais être, une brillante enseigne destinée à servir de but aux coups les plus dangereux, une reine de théâtre faite uniquement pour remplir la scène. Où est ton mari, maintenant? où sont tes frères? où sont tes deux fils? De quoi te réjouis-tu? qui vient te prier à genoux, et te dire: Dieu conserve la reine? Où sont ces pairs qui venaient te flatter, courbés devant toi? où est ce peuple qui suivait en foule tes pas? Renonce à tout cela et vois ce que tu es aujourd'hui; non plus une épouse heureuse, mais une veuve dans la détresse; non plus une mère joyeuse, mais une mère qui en déplore le nom; non plus celle qu'on supplie, mais une humble suppliante; non plus une reine, mais une misérable, couronnée de maux; non plus celle qui me méprisait, mais celle qui endure mes mépris; non plus celle que tous redoutaient, mais celle qui en redoute un autre; non plus celle qui commandait à tous, mais celle à qui personne n'obéit. C'est ainsi que la roue de la justice a fait sa révolution, et t'a laissée la proie du temps, sans autre bien que le souvenir de ce que tu fus, pour te faire un plus grand tourment de ce que tu es. Tu usurpas ma place, et tu ne prendrais pas la part qui te revient de mes maux! Maintenant ton cou superbe porte la moitié du joug appesanti sur moi, et, le laissant glisser de dessus ma tête fatiguée, j'en rejette sur toi le fardeau tout entier. Adieu, femme d'York, reine des tristes infortunes! Ces maux de l'Angleterre me feront sourire en France.

ÉLISABETH.--O toi, si habile à maudire, arrête encore un moment, et enseigne-moi à maudire mes ennemis.

MARGUERITE.--Laisse passer tes nuits sans sommeil et tes jours sans nourriture, compare ton bonheur éteint avec tes vivantes douleurs, représente-toi tes enfants plus charmants qu'ils ne l'étaient, et celui qui les a tués plus affreux qu'il ne l'est, embellis ce que tu as perdu, pour te rendre plus odieux celui qui a causé tes pertes, sois sans cesse à retourner toutes ces pensées, et tu apprendras à maudire.

ÉLISABETH.--Mes paroles sont sans force: anime-les de l'énergie des tiennes.

MARGUERITE.--Tes douleurs les aiguiseront et les rendront pénétrantes comme les miennes.

(La reine Marguerite sort.)

LA DUCHESSE.--Le malheur est-il donc si plein de discours?

ÉLISABETH.--Bruyants avocats de la douleur qui les charge de sa plainte, vains héritiers d'un bonheur qui n'a rien laissé après lui, tristes orateurs exhalant nos misères, que la liberté leur soit laissée, bien qu'ils ne puissent nous donner aucune autre assistance que de soulager le coeur.

LA DUCHESSE.--S'il en est ainsi, n'enchaîne point ta langue: suis-moi; et de l'amertume qu'exhaleront nos paroles, suffoquons mon détestable fils qui a étouffé tes deux aimables enfants. (_Tambours derrière le théâtre._) J'entends les tambours. N'épargne pas les imprécations.

(Entrent le roi Richard et sa suite au pas de marche.)

LE ROI RICHARD.--Qui ose m'arrêter dans ma marche guerrière?

LA DUCHESSE.--Celle qui aurait pu, en t'étouffant dans son sein maudit de Dieu, t'épargner tous les meurtres que tu as commis, misérable que tu es.

ÉLISABETH.--Oses-tu bien couvrir de cette couronne d'or ce front où devraient être gravés avec un fer chaud, si l'on te faisait justice, le meurtre d'un prince qui possédait cette couronne, et le massacre de mes pauvres enfants et de mes frères? Dis-moi, lâche scélérat, où sont mes enfants?

LA DUCHESSE.--Crapaud, crapaud que tu es, où est ton frère Clarence, et le petit Ned Plantagenet son fils?

LA REINE.--Que sont devenus les nobles Rivers, Vaughan et Grey?

LA DUCHESSE.--Qu'as-tu fait du généreux Hastings?

LE ROI RICHARD.--Sonnez une fanfare, trompettes: tambours, battez l'alarme! Que le ciel n'entende pas les rapports de ces femmes qui accusent l'oint du Seigneur. Sonnez, vous dis-je. (_Fanfare, alarme._) Modérez-vous, et parlez-moi sans invective, ou je vais continuer d'étouffer le bruit de vos cris sous la voix bruyante de la guerre.

LA DUCHESSE.--Es-tu mon fils?

LE ROI RICHARD.--Oui, grâce à Dieu, à mon père et à vous.

LA DUCHESSE.--Écoute donc patiemment les expressions de ma colère.

LE ROI RICHARD.--Madame, je tiens de vous un caractère qui ne peut supporter l'accent du reproche.

LA DUCHESSE.--Oh! laisse-moi parler.

LE ROI RICHARD.--Parlez, mais je ne vous entendrai pas.

LA DUCHESSE.--Je serai douce et modérée dans mes paroles.

LE ROI RICHARD.--Et brève, ma bonne mère, je suis pressé.

LA DUCHESSE.--Qui te presse si fort?.... Combien de temps t'ai-je attendu, moi, Dieu le sait, dans les tourments et l'agonie?

LE ROI RICHARD.--Et ne suis-je pas enfin venu au monde vous consoler de vos douleurs?

LA DUCHESSE.--Non; par la sainte croix, tu le sais bien: tu es venu sur la terre pour me faire de la terre un enfer. Ta naissance fut un fardeau douloureux pour ta mère; ton enfance fut chagrine et colère; les jours de ton éducation effrayants, sauvages et furieux. Ta première jeunesse fut téméraire, audacieuse, cherchant les dangers; et dans l'âge qui l'a suivit, tu fus orgueilleux, subtil, faux et sanguinaire, tu devins plus calme, mais plus dangereux, et caressant dans ta haine. Quelle heure de consolation, dis-moi, ai-je jamais goûtée dans ta société?

LE ROI RICHARD.--Par ma foi aucune, si ce n'est l'heure d'Humphroy[25], qui vous appela une fois à déjeuner pendant que vous étiez avec moi.--Si ma vue vous est si désagréable, laissez-moi continuer ma marche, madame, et cesser de vous déplaire.--Battez, tambours.

[Note 25: Il paraîtrait que l'heure d'Humphroy, c'était l'heure où l'on avait faim. _Dîner_ avec le duc Humphroy était en Angleterre une expression proverbiale qui signifiait se passer de dîner. Une des ailes de l'ancienne église de Saint-Paul s'appelait la promenade du duc Humphroy, et c'était là, à ce qu'il paraît, que se promenaient, à l'heure du dîner, ceux qui, n'ayant pas trop de quoi dîner chez eux, espéraient peut-être y rencontrer quelqu'un qui les invitât: le proverbe est-il venu de là, ou bien le nom de la promenade est-il venu du proverbe, c'est ce qu'on ne saurait éclaircir.]

LA DUCHESSE.--Je t'en prie, écoute-moi.

LE ROI RICHARD.--Vous me parlez avec trop d'aigreur.

LA DUCHESSE.--Un mot encore, c'est la dernière fois que tu m'entendras.

LE ROI RICHARD.--Eh bien?

LA DUCHESSE.--Ou par le juste jugement de Dieu tu périras dans cette guerre avant de la pouvoir terminer en vainqueur, ou je mourrai de douleur et de vieillesse, et jamais je ne reverrai ton visage. Emporte donc avec toi mes plus pesantes malédictions, et puissent-elles, au jour du combat, t'accabler d'un plus lourd fardeau que l'armure complète dont tu es revêtu! Mes prières combattent pour tes adversaires: les jeunes âmes des enfants d'Édouard animeront le courage de tes ennemis, et leur murmureront à l'oreille des promesses de succès et de victoire. Tu es sanguinaire, ta fin sera sanglante; et l'infamie accompagne ta vie et suivra la mort.

(Elle sort.)

ÉLISABETH.--Avec bien plus de sujets de te maudire je n'ai pas, autant qu'elle, la force nécessaire; mais je réponds: Amen. (Elle va pour s'éloigner.)

LE ROI RICHARD.--Arrêtez, madame: j'ai un mot à vous dire.

ÉLISABETH.--Je n'ai plus de fils du sang royal que tu puisses assassiner. Pour mes filles, Richard, j'en ferai des religieuses consacrées à la prière, et non des reines dans les pleurs. Ne cherche donc pas à les frapper.

LE ROI RICHARD.--Vous avez une fille appelée Élisabeth, belle et vertueuse, une princesse charmante.

ÉLISABETH.--Et faut-il qu'elle meure pour cela? Oh! laisse-la vivre! Je corromprai ses moeurs, je flétrirai sa beauté; je me déshonorerai moi-même, en m'accusant d'infidélité à la couche d'Édouard, et je jetterai sur elle un voile d'infamie. Qu'à ce prix elle vive à l'abri du poignard sanglant: je déclarerai qu'elle n'est pas fille d'Édouard.

LE ROI RICHARD.--Ne faites point affront à sa naissance, elle est du sang royal.

ÉLISABETH.--Pour sauver ses jours, je consens à dire qu'elle n'en est pas.

LE ROI RICHARD.--Sa naissance seule suffit pour les garantir.

ÉLISABETH.--Eh! c'est seulement à cause de cette garantie que sont morts ses frères.

LE ROI RICHARD.--Tenez, les étoiles protectrices s'étaient montrées contraires à leur naissance.

ÉLISABETH.--Non, mais de perfides protecteurs[26] ont été contraires à leur existence.

LE ROI RICHARD.--Tout ce qui n'a pu être évité était l'arrêt de la destinée.

ÉLISABETH.--Oui, quand celui qui évite les chemins de la grâce fait la destinée. Mes enfants étaient destinés à une mort plus heureuse, si la grâce du ciel t'avait accordé une vie plus vertueuse.

LE ROI RICHARD.--On dirait que c'est moi qui ai tué mes neveux.

ÉLISABETH.--Tes neveux! et c'est bien en effet[27] par leur oncle qu'ils ont perdu le bonheur, la couronne, leurs parents, la liberté, la vie. Quelles que soient les mains qui percèrent leurs tendres coeurs, c'est ta tête qui indirectement a dirigé le coup. Il n'est pas douteux que le poignard meurtrier ne soit demeuré impuissant et émoussé jusqu'au moment où il a été aiguisé sur ton coeur de pierre, pour s'enfoncer à plaisir dans les entrailles de mes agneaux. Ah! si l'habitude de la douleur n'en calmait pas les emportements, ma langue ne nommerait point mes enfants à ton oreille, que mes ongles ne fussent plantés dans tes yeux, et que moi, lancée dans ce golfe désespéré de la mort, pauvre barque à qui l'on a enlevé ses voiles et ses cordages, je ne me fusse brisée en morceaux sur ton sein de roche.

[Note 26: Shakspeare met en opposition dans les deux répliques _good stars_ (bonnes étoiles) et _bad friends_ (mauvais amis), ce qu'il a fallu tâcher de rendre par l'opposition des étoiles protectrices et des perfides protecteurs.]

[Note 27:

_You speak as if I had slain my cousins;_ _--Cousins indeed, and by their uncle cozen'd,_ _Of kingdom, comfort, etc., etc._

Vous parlez comme si j'avais tué mes cousins. _Cousins en effet, et filoutés (cozen'd) par leur oncle, de leur royaume, de leur bonheur_, etc., etc. Ce jeu de mots était impossible à rendre en français.]

LE ROI RICHARD.--Madame, puissé-je réussir dans mon entreprise, et dans les généreux hasards d'une guerre sanglante, comme il est vrai que je vous veux plus de bien, et à vous et aux vôtres, que je ne vous ai jamais fait de mal, ni à vous, ni à vos enfants!

ÉLISABETH,--Eh! quel bien peut-on encore apercevoir sous la face du ciel qui puisse être un bien pour moi?

LE ROI RICHARD.--L'élévation de vos enfants, noble dame.

ÉLISABETH.--Sur quelque échafaud pour y perdre leurs têtes.

LE ROI RICHARD.--Non, mais aux dignités et au faîte de la fortune, pour y être le type souverain des gloires de la terre.

ÉLISABETH.--Flatte ma douleur d'un pareil tableau. Dis-moi, quels honneurs, quelles dignités, quelle fortune tu peux abandonner à aucun de mes enfants?

LE ROI RICHARD.--Tout ce que j'en possède, et moi avec, je veux le donner à un de tes enfants. Noie donc dans l'oubli de ton âme irritée le triste souvenir des maux que tu supposes que je t'ai faits.

ÉLISABETH.--Explique-toi donc en peu de mots, de crainte que le récit de tes projets bienveillants ne dure plus longtemps que ta bonne volonté.

LE ROI RICHARD.--Sache donc que j'aime ta fille de toute la tendresse de mon âme.

ÉLISABETH.--La mère de ma fille le pense ainsi du fond de son âme.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, que pensez-vous?

ÉLISABETH.--Que tu aimes ma fille de toute la tendresse de ton âme, comme tu aimas ses frères avec tout ce que tu as de tendresse dans l'âme, et comme je t'en remercie avec toute la tendresse que j'ai pour toi[28].

[Note 28: Richard a dit à Élisabeth:

_Then know that from my soul I love thy daughter._

Élisabeth lui répond:

_My daughter's mother thinks it with her soul_.

_From_, en anglais, se met après les verbes de mouvement, et peut signifier loin de, comme _go thou from my sight_, éloigne-toi de ma vue. Ainsi, dans le langage d'équivoque que Shakspeare durant toute cette scène a donné à Élisabeth, _from my soul I love thy daughter_, peut également signifier j'aime ta fille de toute mon âme, ou bien _j'aime ta fille loin de mon âme_. C'est dans ce dernier sens que le prend Élisabeth, et c'est sur cette équivoque que roule le dialogue, jusqu'à ces mots de Richard: _Ne soyez pas si prompte_. Il était impossible de le rendre en français sans s'écarter un peu du sens littéral.]

LE ROI RICHARD.--Ne soyez pas si prompte à mal interpréter mes paroles. Oui, je veux dire que j'aime votre fille de toute mon âme, et je me propose de la faire reine d'Angleterre.

ÉLISABETH.--Et dis-moi, quel est celui que tu te proposes de lui donner pour roi?

LE ROI RICHARD.--Celui qui la fera reine: quel autre pourrait-ce être?

ÉLISABETH.--Qui, toi?

LE ROI RICHARD.--Moi, oui, moi-même; qu'en pensez-vous, madame?

ÉLISABETH.--Eh! comment pourras-tu lui faire ta cour?

LE ROI RICHARD.--C'est ce que je désirerais apprendre de vous, comme de la personne la mieux instruite de ses penchants.

ÉLISABETH.--Veux-tu l'apprendre de moi?

LE ROI RICHARD.--Oui, madame; c'est le désir de mon coeur.

ÉLISABETH.--Envoie-lui, par celui qui a tué ses frères, deux coeurs sanglants, où tu auras fait graver les noms d'_Édouard_ et d'_York_, peut-être, en les voyant, elle pleurera: alors présente-lui un mouchoir, comme autrefois Marguerite présenta à ton père un linge trempé dans le sang de Rutland. Dis-lui qu'il a essuyé le sang vermeil qui coulait du corps de ses frères chéris, et invite-la à s'en servir pour sécher les larmes de ses yeux. Si cela ne suffit pas pour l'engager à t'aimer, envoie-lui dans une lettre le détail de tes nobles exploits: dis-lui que c'est toi qui as fait périr son oncle Clarence, son oncle Rivers; et que de plus, à sa considération, tu as promptement dépêché sa bonne tante Anne.

LE ROI RICHARD.--Vous vous moquez de moi, madame: ce n'est pas là le moyen de gagner le coeur de votre fille.

ÉLISABETH.--Je n'en connais point d'autre, à moins que tu ne puisses emprunter quelque autre figure, et n'être plus le Richard qui a fait tout cela.

LE ROI RICHARD.--Dites-lui que j'ai fait tout cela par amour pour elle.

ÉLISABETH.--Vraiment, alors, elle ne peut manquer de t'aimer, après que tu as acheté son amour au prix d'un si sanglant butin.

LE ROI RICHARD.--Écoutez: ce qui est fait ne peut se réparer. L'homme commet quelquefois sans réflexion des actions dont ensuite il a le temps de se repentir. Si j'ai ravi le royaume à vos fils, je veux, en réparation, le donner à votre fille; si j'ai fait périr les fruits de votre sein, je veux, pour ressusciter votre postérité, me donner avec votre fille une postérité formée de votre sang. Le nom d'aïeule n'est guère moins doux que le tendre nom de mère: ce seront également vos enfants; plus éloignés seulement d'un degré, ils tiendront de même de vous: ce sera votre sang; une même douleur les aura mis au monde, en y ajoutant seulement une nuit de souffrances qu'endurera celle pour qui vous avez subi la même peine. Vos enfants ont fait le malheur de votre jeunesse; les miens feront la consolation de votre vieillesse. La perte que vous regrettez n'est autre que celle d'un fils roi, et par cette perte, votre fille va devenir reine. Je ne puis vous donner tous les dédommagements que je voudrais, acceptez donc les offres qui sont en ma puissance. Dorset, votre fils, qui, l'âme remplie de crainte, a porté ses pas mécontents dans une terre étrangère, aussitôt rappelé, va se voir porter par cette heureuse alliance aux plus hautes dignités et à la plus brillante fortune. Le roi, qui nommera votre charmante fille son épouse, donnera familièrement à votre Dorset le titre de frère: vous serez encore la mère d'un roi, et tous les ravages d'un temps de malheur seront bientôt réparés par un double trésor de jouissances. Quoi! nous pouvons voir couler encore une foule de jours heureux. Chaque goutte des pleurs que vous avez versés peut vous revenir changée en perle d'Orient, et payée avec usure par les avantages d'un bonheur dix fois redoublé. Va donc, ma mère, va trouver ta fille; enhardis, par ton expérience, sa timide jeunesse; dispose son oreille à entendre les voeux d'un amant; enflamme son tendre coeur du désir ambitieux de la brillante souveraineté; révèle à la princesse la douceur de ces heures silencieuses des joies du mariage; et, sitôt que mon bras aura châtié ce petit rebelle, cet écervelé de Buckingham, je reviendrai couvert de lauriers triomphants, et conduirai ta fille à la couche d'un vainqueur: c'est à elle que je ferai hommage de mes succès et de mes conquêtes; à elle seule appartiendra la victoire; elle sera le César du César.

ÉLISABETH.--Que pourrais-je lui dire?... Que le frère de son père voudrait être son époux? ou lui dirai-je son oncle? ou bien celui qui a tué ses frères et ses oncles? Sous quel titre lui annoncer tes désirs, que Dieu, que les lois, mon honneur et son amour puissent rendre agréable à sa tendre jeunesse?

LE ROI RICHARD.--Montrez-lui cette alliance donnant la paix à la belle Angleterre.