La Vie De M De Moliere Reimpression De L Edition Originale Pari
Chapter 10
Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit acoutumé à ne point donner du _Monsieur_ à Molière; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que ce n'est point par mépris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est établi; j'aurois passé condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas là le sentiment de mon Censeur: je suis donc obligé de lui dire que je n'ai point fait la Vie de Molière, comme Comédien, mais comme Auteur: et le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est à ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit à sa mémoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas Monsieur en fesant sa Vie?
Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression je me sois écarté de cette rusticité?
Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un cérémonial bien établi présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les OEuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc._? Après cela peut-t-on refuser le _Monsieur_ à Molière? Nous ne sommes plus dans le tems où l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_.
Il est vrai que je traiterai également de _Monsieur_ le Grand Seigneur et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité, et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les égards que j'ai eus pour lui.
Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler le Roi personnellement, on ne donne la qualité de _Monsieur_ à personne qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est déterminé pour personne en particulier.
Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre. Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention, s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la _concision_, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue, comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie, d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable.
Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux. Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau.
Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, _est-il de l'Académie_? Non je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être. Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût dit du temps de François Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_, pour _j'ai cherché ma satisfaction dans son stile_: que l'on eût employé _les avantures qui offusquent la vie de Molière_ pour dire, _qui empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on eût hazardé _s'écarter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre les règles ordinaires du stile_? C'est pourtant là du nouveau, que mon Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue, s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile général.
Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se récrier, et à dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures, il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que dans un Héros.
«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?»
J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du Vieillard dans les _Précieuses_; celle du Chasseur dans les _Fâcheux_ sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.
Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement. Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est plus rassemblée qu'il ne pense.
J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de même.
Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais; donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence! A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché, comme il le prétend dans un autre endroit.
«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en d'autres endroits?
Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.
Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la _Coquette_, et à l'_Homme à bonnes fortunes_, je leur ferai réparation; qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à notre Théâtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces _Adelphes_ sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres Pièces excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molière ont eu le même sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse. On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des _Adelphes_ par l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon Censeur.
Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus, lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.
Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs? Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.
Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.
A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens de plaisir.
«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la Critique, «une contradiction dans la Vie de Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour soutenir un Théâtre Comique: et lorsqu'il y est, il se défie de lui mal à propos, puisque c'est après avoir plu au Roi.»
Mon Censeur prend avantage de tout, il ne néglige rien pour m'ataquer: je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles et dans les situations de Molière. Il sçavoit par son expérience que le Public de Paris n'étoit pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit prévenu. Il sçavoit que ce Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majesté. Il avoit à soutenir la réputation qu'Elle lui avoit déjà établie par son approbation: trois raisons qui dévoient également donner de l'inquiétude à Molière. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour tout entreprendre; mais au moment de l'exécution nous tremblons naturellement. Molière se trouva dans cette situation à l'instant qu'il eut à établir sa réputation, ou à la détruire par son coup d'essai. Où est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire j'y trouve, ce me semble, la nature à découvert.
Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet avec les Auteurs, avec les Comédiens. Mais avant que de l'essayer il devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et après Molière les Auteurs n'avoient donné que de mauvais Ouvrages. Voici mes termes: _Courage, courage, Molière_, s'écria ce Vieillard, à la représentation des _Précieuses_, _voilà la bonne Comédie. Ce qui fait bien connoître que le Théâtre Comique étoit alors négligé: et que l'on étoit fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été après l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon Censeur, les bonnes pièces de ma proposition. Je parle indéfiniment des mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet article.
L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comédiens, qu'il prétend que je le sois de Mr le Baron; il s'épuise pour les défendre, comme si je les avois ataqués personnellement. Mais ne trouvera-t-on point étonnant que mon Critique, qui paroît avoir de l'esprit, s'efforce d'abaisser Molière par sa naissance, par sa profession, par sa conduite, et par ses sentimens; qu'il méprise Baron, qu'il en veuille à sa sincérité, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! à lire les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parlé peu respectueusement d'une Compagnie supérieure, je ne serois pas plus criminel! Mais j'ai dit, que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en dédis point: c'est le sentiment du Public; c'est celui même de chacun des Comédiens en particulier; peut-on m'empêcher de dire que c'est aussi le mien? «C'est bien à vous», ajoute mon Censeur, «à parler de ce métier là; vous qui sur ma parole en ignorés les principes, quoique dans votre Livre vous nous ayez étalé fastueusement de grands mots, pour nous faire entendre que vous y étiez un habile homme. Cette Profession», dit-il encore, «a-t-elle d'autres règles, que le bon sens, une belle voix, et de beaux gestes?»
Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais avant que j'entre dans le détail de ma proposition, je déclare que je n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que je sais distinguer, et celui qui exécute bien, et même les jours qu'il doit être applaudi, et les rôles qui lui conviennent.
Je répons donc avec assurance à mon Censeur qu'il n'entend point cette partie de la Rhétorique qui regarde l'action, de la manière dont il en parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte.
Le Comédien doit se considérer comme un Orateur, qui prononce en public un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui sont nécessaires pour y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes à propos, sans quoi il ne réussira jamais. D'où vient que nous voyons des Acteurs, qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colère, quand ils exhortent; indifférens quand ils remontrent; et froids quand ils invectivent? C'est là ce qu'on appelle communément, ne pas savoir, ne pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.