La Vie De M De Moliere Reimpression De L Edition Originale Pari
Chapter 9
_Quant aux Comédiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste: _Molière_, dit-il, _ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit représenter aujourd'huy._ Voilà un sentiment qui me paroît outré; car je ne vois pas même que Molière ait jamais mieux représenté le Bourgeois Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les représente; qu'il ait mieux soutenu le caractère du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font valoir; plus délicatement grimacé que la Torellière, et ainsi des autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je sois persuadé que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon goût est plus général qu'il ne l'estoit du temps de Molière._
_L'Auteur, à cette occasion, nous étale fastueusement dans deux ou trois endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le métier de Comédien a de trop grands principes, pour que des gens si mal élevez puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort embarrassé, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, à l'entendre parler, que le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à acquérir que l'art de prêcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'éducation qui donne la déclamation? Si ce principe est vrai, les Comédiens doivent tous estre de bons acteurs, puisqu'ils n'épargnent rien pour bien élever leurs enfans. Mais nous voyons, malgré le Système de notre Auteur, que ceux de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont presque les plus foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'expérience façonne, sans aucunes règles, que de s'accommoder au goût du Public._
_Ou Molière avoit bien peu de raison de demander à M. Racine un Acte d'une Tragédie par semaine; ou celui-ci étoit un terrible Poëte alors, de se charger de fournir ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour les mois._
_Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite Épinette convienne à la vie d'un homme grave? Elle est entièrement épisodique, et je n'y vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus noblement sur la Scène, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire; et je m'étonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer à la postérité par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye à la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs, et qu'il ait été petit Farceur à la Foire Saint-Germain, ni que Molière l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme, l'Auteur devoit même supprimer ces petites circonstances, par rapport à Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine, et ne mérite d'être relevé que pour accuser l'Auteur d'imprudence, d'être entré dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant promis d'écarter. Molière est le plus petit homme du monde quand l'Auteur le met avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure de Mignot. Cette action de Molière est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de personnes capables d'en ménager si bien une pareille. Mais je trouve toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molière comme un fade gouverneur._
_L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de Molière; mais comme il aime la vérité, il nous fait pourtant entendre par tout, mais surtout par la conversation de Molière avec Rohaut, que celui-là avoit une femme qui se conduisoit en Comédienne peu scrupuleuse sur le chapitre de la vertu. Cette vérité n'étoit point trop bonne à dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis d'éviter les choses communes._
_L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante, et hors du vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme de bon sens nous la donne bien sérieusement pour une vérité. Je conviens que si la chose est vraie, Molière y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce que Chapelle a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur la Scène, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre de son beau côté? C'est de gayeté de coeur insulter à la mémoire d'un galand homme._
_L'Auteur détaille assez la Comédie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne sçavent pas ce qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais j'entends tous les jours bien des gens de ce temps-là qui se plaignent que l'Auteur n'ait pas développé tous les mouvemens que l'on se donna pour faire supprimer cette Pièce, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit aussi nous dire sur quel modèle Molière l'avoit fait, et ce qu'on luy fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit défendre la représentation. Le mystère est répandu dans son Livre depuis le commencement jusques à la fin: c'est une Énigme continuelle. Les égards de cet Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui chaussoit Molière à l'envers; et tout Paris sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le connoît sous un autre nom. Cette personne dont Molière fait un si indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mérite dans les affaires et dans les Méchaniques. Il n'étoit pas né pour être un habile Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il est. L'Auteur auroit dû luy rendre cette justice, et en faisant connoître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celuy qui l'a suivi. Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien; mais c'est un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité, et par son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois épargner à l'Auteur la confusion publique de l'avoir maltraité si mal-à-propos_.
_Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne de Littérature fit dans le temps pour le défendre contre les Critiques. Voilà comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent être du premier ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable; cependant, cet Ouvrage dont Molière, ou notre Auteur fait tant de bruit, est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a guère eu d'Auteur qui ait plus travaillé que luy, ni dont le nom soit plus connu. Il étoit inutile que notre Auteur mystérieux voulût nous cacher sa médisance; tout le monde sçait que la défense du Misantrope est de l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci, ne cause aucune altération à sa réputation: elle n'a qu'une voix._
_La conversation de Molière avec Bernier me paroît fort plate; et Baron, qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amené, et y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir en cet endroit, que l'Auteur manque de matière, et que le donneur de Mémoires ne s'est pas oublié._
_Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; elle est d'esprit, et l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prévention, et je ne prétens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son mépris. Je suis sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il avoueroit que j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas moins pour avoir fait des fautes que la matière exigeoit de luy. Il a fait voir par l'Ouvrage qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable de faire mieux; et qu'il est le maître de se donner de la réputation quand il choisira de bons sujets._
_Je doute que la conversation de Chapelle avec Molière sur les Ouvrages de celui-ci soit véritable. Est-il naturel que celui-là rompe en visière à un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation? Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molière mésestime toujours Chapelle; et cependant il ne sçauroit se défaire de l'amitié qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir à Molière, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractère? Un homme de bon esprit se seroit défait honnêtement du commerce d'un Amy si incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molière une belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour lui faire éviter le vin et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin de son Élève, sans intéresser la réputation de personne._
_La Scène du Courtisan Extravagant n'est point un morceau à mettre dans un Livre; elle n'est bonne que pour une Comédie; elle est toute écrite, il n'y aurait qu'à la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom du Courtisan me la feroit trouver encore plus agréable._
_L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comédien est moderne, ou elle est double: car je sçai qu'une personne qui a assez bonne réputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander à Roselis un semblable conseil, à quelques circonstances près; car il donna à ce Comédien l'alternative entre la profession de Jésuite, ou celle de comédien. Roselis, très-honnête homme, lui conseilla sans balancer de se faire Jésuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la Comédie détermineroient son conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le trouver opposé à sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des deux côtez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez d'applaudissement._
_C'est en cet endroit de la Vie de Molière, que les pauvres Comédiens sont accommodez de toute façon. L'Auteur fait faire ici un personnage à Molière d'homme désintéressé et juste; mais il me semble qu'il pouvait dissuader le jeune étourdi de prendre sa profession, sans lui en faire voir le ridicule et l'indignité: _C'est_, dit-il, _la dernière ressource de ceux qui ne sçauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, de monter sur le Théâtre. Je me suis toujours reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille: c'est la plus triste situation que d'être l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise._ Molière avoit raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probité: mais il avoit grand tort de le dire, comme Comédien. Et suposé qu'il ait jamais parlé aussi étourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture mortifiante à une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le divertir, quand il a voulu aller à la Comédie. Il a épargné tant d'autres véritez à des personnes qui ne les valent pas, tout Comédiens qu'ils sont; il pouvoit bien encore épargner à la Troupe le chagrin que de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur Maître, et qui a été si long-temps à leur teste. Car à regarder les Comédiens du côté des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et s'il y en a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a d'autres qui cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molière m'a révolté; il n'y a personne qui ne parlât contr'eux avec plus de modération._
_Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin dans cette occasion? Molière pouvoit bien, sans lui, faire entendre raison à ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au Public s'il ne se fait Prédicateur ou Comédien. Comme si les principes de la déclamation étoient les mêmes dans ces deux professions si oposées! L'Auteur fait bien connoître par cette proposition, qu'il n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Théâtre; car je ne puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui étoit un homme d'esprit et de goût. L'Auteur s'est imaginé qu'il n'étoit bon qu'à dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le même ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont même épisodiques à son sujet. Mais je remarque à cette occasion, que l'Auteur a eu une attention extraordinaire à répandre du plaisant dans la vie d'un homme sérieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportées, avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent à le connoître, sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour représenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat et d'un mauvais caractère. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray. Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe à la postérité d'avoir cette ridicule vérité dans la vie d'un homme dont elle ne cherchera jamais la bassesse?_
_Je ne suis pas mécontent de l'histoire du succez du _Bourgeois Gentilhomme_ et des _Femmes Sçavantes_ à la Cour. Ce sont ces endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler davantage, parce que ce sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons représenter tous les jours les Pièces de Molière, et nous aurions été ravis de connoître les modèles de ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, et le succès de ses pièces dans le temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur auroit dû nous donner une Dissertation sur chacune. Ç'auroit été là un Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a senti par avance cette objection, y répond modestement à la fin de son Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; et quand je l'aurois fait, c'eût été donner l'histoire du Théâtre de Molière, et non pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit fait beaucoup de plaisir; celle-ci ne m'intéresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses actions inspirent de la sainteté dans les moeurs, et de l'élévation dans les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se conduire dans les grands emplois._
_La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, à l'occasion d'une Pièce de Théâtre, me paroît impertinente. Molière y fait le personnage d'un présomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre avec luy: et tout cela est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas sûrement les personnes que l'Auteur a cachées._
_Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur nous dit qu'il a assez fait connoître que Molière ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme. Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément que la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle causoit continuellement du chagrin à Molière, et qu'il ne pouvoit la ranger à son devoir à cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il attaque effrontément sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour donner plus de poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre Molière et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a débité; à la vérité, avec beaucoup plus de politesse et de précaution. Il ne falloit point tant se récrier pour si peu de chose._
_Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit lent à travailler, que parce que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui étoient fréquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne nous a-t-il pas donné ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces Amis et Molière? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-là n'alloient chez Molière, que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs et des Amis choisis, doit être agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu apparemment, et il a mieux aimé faire un Livre plus court et ne point mentir: et moi je serois fort aise qu'il eût inventé de bonnes choses, pour me dédommager de ses plates véritez._
_Il nous fait un long narré de la mort de Molière, comme si nous étions ses petits parens, qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus basses circonstances. Les bouillons de la Molière, son oreiller, le fromage de Parmesan, relèvent beaucoup le mérite de ce grand Homme. Oh! je ne dis tout cela, dit l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé qu'il a sur la mort de Molière. Et bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on l'auroit cru sans ces particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son Livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux, qu'il sçait sans doute. Car pour être mystérieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut sçavoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy, je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et dès que je suis prévenu sur cela, je ne sçaurois être content de l'Auteur, qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce qu'il devoit à la vérité, comme Historien, dès qu'il a supprimé des faits ou des circonstances._
_Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molière_. Je ne suis point entré dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement ma pensée. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient peut-être plus trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais persuadé que je suis, que les sentimens ne sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre que ce Livre n'eût son mérite pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se contentent de lire sans réflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe à les deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà un Livre excellent, pour exciter la curiosité, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre. Cependant, débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la Vie de Molière telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur l'expression au défaut de la matière; celle-là m'a paru trop hardie pour un Auteur qui n'est point en droit de s'écarter de la voye commune. J'ay vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molière, en défiguroient quelques traits sérieux assez passablement touchez. Je crois néanmoins que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, à quelques endroits près, qui sont un peu négligez._
_Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur en colère, je vous prie que cette Lettre soit de vous à moy; car s'il en a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public pour son honneur, et je serois très-fâché que lui ou moi nous eussions tort publiquement. Ainsi soyez fidelle à notre amitié; car j'aurois peut-être bien de la peine à me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par une Réponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scènes qui tourneroient à notre confusion. Je suis, etc._
FIN DE LA LETTRE CRITIQUE
ADITION A LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIERE, _CONTENANT_ UNE REPONSE A LA CRITIQUE Que l'on en a faite.
A PARIS,
Chez JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or. ET PIERRE RIBOU, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.
M. DCCVI.
_AVEC PRIVILEGE DU ROI_
Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest, et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705.
ADDITION À LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIÈRE CONTENANT UNE RÉPONSE À LA CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE
Dès que la Vie de Mr de Molière a paru, on m'a menacé de la critiquer. Un petit Auteur, étouffé dès sa naissance, vouloit avec ingratitude faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe est au dessus de sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.
Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de l'Auteur de la Critique, m'a donné des soupçons; mais ce n'est pas un homme assez du commun pour relever les égaremens d'un petit Auteur.
La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comédiens appellent leur Corps présentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi délié que celui qui me reprend.
Le nom du Libraire qui débite ce petit Ouvrage, m'a fait soupçonner qu'une plume acoutumée depuis longtems au travail, auroit voulu à mes dépens procurer quelque petit profit à son Libraire, sous le nom de Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est aisé; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui m'avoit d'abord causé des soupçons.
J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui à qui j'ai affaire. A moins que ce ne soit quelque Avocat désoeuvré, que j'ai lieu de soupçonner, et qui pour se dédommager de son loisir, n'ait voulu faire connoître au Public qu'il étoit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que soit mon Adversaire je lui suis très-obligé de tout le bien qu'il dit de moi; j'ai pourtant remarqué un peu de vivacité dans sa Critique; et j'ai bien de la peine à croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un Censeur à craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître au Public par ma Réponse. Je me flate même que mon Censeur y apprendra des choses qu'il ignore, tout assuré qu'il paroît à porter son jugement.
Je dis plus, je me suis imaginé que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des diférens sentimens que l'on a répandus sur mon travail; si tout étoit parti de son génie, il y auroit peut-être plus d'ordre, et moins de contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le mérite est renfermé dans la main, s'écrier dans ces lieux où l'on s'assemble pour étaler son bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher.
D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît que le langage gothique de sa famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons Auteurs, a donné matière à mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a saisi les plaintes des Comédiens, qui se sont cru offencez de l'éfronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a répété d'après eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce n'étoit pas à moi à en parler si légèrement. Enfin mon Censeur a fait un petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais répondre pour ôter au Public la prévention que des termes vifs et bien placez pourroient lui donner contre mon Livre.
Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé mon Ouvrage, _La Vie de Mr de Molière_. «Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être apellé _Monsieur_, que par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble. L'Auteur ignore le cérémonial.»