La Vie De M De Moliere Reimpression De L Edition Originale Pari
Chapter 11
Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilité de corps, que nous tenons de la nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. Mais il y a des règles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pièce, selon les passions qui y règnent, selon les figures qui l'embellissent, selon les personnages qu'on introduit sur la scène. Que l'Acteur lise les préceptes qu'on nous a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute, il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour les lui détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher à mon Censeur qu'il ne les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué que la plupart des Comédiens ne les observent point. On trouve presque toujours au spectacle les rolles mal distribués: des voix ingrates qui ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, dès qu'elles s'élèvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires, qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des Acteurs qui sans raison précipitent leur voix, par hémistiche, et qui font perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut qui s'est glissé au Théâtre depuis quelques années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment souvent l'emportement, comme la tendresse; le récit, comme le commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est naturel pour entrer dans la passion. Ils ne négligent pas moins leurs gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de précipités; quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affetés, et souvent mal ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. Toute leur science, disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne connoissons que les points fermés, les points d'admiration, et ceux d'interrogation. Ils ne suffisent pas même pour la lecture.
Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantité; mais qu'il évite le chant avec soin. Il doit ménager son haleine; de manière qu'il ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrêtant à ces termes qui font les transitions et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation qui les précède; c'est un agrément qui a toujours son effet. C'en est un aussi de ménager à propos des silences dans les grands mouvemens, comme on le fait dans la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, si la ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entière; et remarquer le mot qui détermine la pensée afin de l'élever un peu plus que les autres. On est désolé d'entendre des Acteurs qui poussent leur voix, comme des possédés, en prononçant, par exemple, un adjectif, et tomber du moins à l'octave en proférant son substantif: au lieu d'entraîner le Spectateur insensiblement, par degrés conjoints, s'il m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir la pensée que l'on exprime. C'est là un des plus séduisants moyens de toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'exécuter. Il faut encore une grande habitude pour donner à sa voix les inflexions qui conviennent; une bonne poitrine, pour la ménager; beaucoup de jugement, pour découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, à son Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre.
Toutes ces observations, et les règles que l'on trouve dans les livres qui ont traité de la déclamation, exécutées grossièrement, font le Comédien. Quand on les met en usage noblement, avec facilité, avec délicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande différence entre l'un et l'autre. Celui-là anime son action, comme un Artisan commun fait son métier; celui-ci, maître de sa matière, donne à son jeu tout le vrai, toute la délicatesse que la nature exige.
Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire retomber ce reproche sur mon Censeur.
Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes dispositions.
Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela; vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à l'Acteur Comique.
La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble, sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude il en connoissoit les règles.
La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. _Molière_, dit Mr de Furetière, _savoit bien faire jouer ses Comédies._ Il y a donc de l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois.
On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu, on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans l'Épitre dédicatoire du _Jodelet Maître Valet_, qu'il ne fut que quinze jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte l'entreprenne?
L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?
Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent, pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits, le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le défaut qu'il me reproche un moment après.
Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du _Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses, que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière, pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_? Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai.
En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion, est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse, qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la vérité.
Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la défense du _Misantrope_ est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire. Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis longtems.
A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point, il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression, qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé.
L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il, «convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon coeur avec les manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au coeur. Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien! Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris du Public, sur cet article.
Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de fausseté. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré; et je doute fort, de la vérité du sien.
C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il, «épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde. Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se plaindre d'eux si souvent.
Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il, faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette satisfaction.
Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant, il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action, et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et d'atacher à la lecture.
Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile, et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du _Dictionnaire_. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de notre tems.
Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur.
Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les Soeurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit la principale fin que je m'étois proposée.