La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 9

Chapter 93,773 wordsPublic domain

--Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu'il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon... Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter, une cuillerée de cette poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d'eau bouillante. Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu'avant.

La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à empocher. Mais j'avais compté sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le soir chez le quincaillier où j'en achetai un du plus bas prix:--vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l'ancien.

* * * * *

J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant cette aventure--que je me plus à agrémenter par la suite d'épisodes imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j'en gardai rancune au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.

--Eh bien, Bertin, cette vipère?

--Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!

--Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu?

--Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq sous qu'il me l'a payée.

--Cinq sous... Eh bien, oui, c'est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.

Et il s'éloigna en riant.

XXII

De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable...

Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser!

Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie...

Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs.

Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse...

Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes.

Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville, près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins encore.

--Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre, m'avait dit la servante.

J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le tient pour un imbécile...

* * * * *

Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge de la main-d'oeuvre.

On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et l'adaptation fut assez rapide.

Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise; elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci:

A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un moindre appétit.

Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me mettre à table.

Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas possible de suivre plus longtemps la machine.

* * * * *

Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure...

XXIII

Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions à _user les draps_.

--Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout de suite inquiète.

Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu'à minuit,--période du repos et du silence.

Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous étions troublés--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver, ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l'aube.

La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.

* * * * *

Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.

J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver...

Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de notre pauvre étranglée.

* * * * *

A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou _beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le _batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre...

Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un _défaiseux de sorts_ lui avait donné les conseils suivants:

«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.

«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu...»

--J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le _défaiseux_ a dû agir de son côté.

Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la _fretintaille_ de ses chaînes!

Le _défaiseux_ était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours à lui. Je n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités.

Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain, aspergea l'étable avec de l'eau bénite et nous dit de n'avoir nulle crainte des sorciers.

--Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité et à ce qu'elle est dans un état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux et vous verrez que ça ira mieux.

Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui s'améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts.

* * * * *

Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.

Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge à caractère grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire.

Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du canton et même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d'une veillée, l'état du petit parut tellement s'aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.

Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au creux d'un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste promenade!

Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant; il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J'étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu'il eut fini, l'homme nous rassura:

--Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l'apporter, vous savez... Dès qu'il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous irez faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge.

A notre demande de paiement, il répondit:

--Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc où chacun met ce qu'il veut.

Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée.

Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y paraissait plus.

* * * * *

Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l'autre, si cette guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd'hui d'avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le mal de dents, ou se faire _dire la prière_ à l'occasion d'une entorse ou d'une foulure. Et d'aucuns prétendent qu'ils en ont du soulagement.

Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J'en suis encore là.

XXIV

Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d'enfance.

J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas manquer cette occasion.

* * * * *

Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.

La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.

M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.

Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d'avance.

M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M. Frédéric.

--M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.

Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette personne influente!

Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu.

Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer l'indifférence.

--Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal.

Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière d'assentiment:

--Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout...

--Mais toi, te plaît-il que je le prenne?

--Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs...

Je l'aurais battue...

Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable.

Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion. Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas d'un déménagement.

XXV

Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions qu'une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux pointus montrant leur nez d'un bout à l'autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles, semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées, et par une poutre énorme étayée d'un poteau vertical. Des grains de blé, des grains d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi.

Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche de l'entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d'occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme il est d'usage, et, de l'autre côté, celui de la servante. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins enfumée, plus propre mais pourrie d'humidité,--les solives couvertes de moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit des gamins et celui des domestiques.

* * * * *