La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)
Part 8
Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à la pente si raide--et le lait de même avait glissé de la cruche renversée... Cet accident m'inquiéta par ses suites possibles:--elle en était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la résolution de faire moi-même la corvée.
J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,--car ce n'était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois, le soir, les gamins me suivaient en bande:
--V'là le marchand de lait!... V'là le marchand de lait!... Par ici, Tiennon, par ici!
Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles--non plus que celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d'une fois de ce que j'étais le modèle des maris.
Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la ville. A mon arrivée il n'y avait d'activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins,--toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
--Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
--Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.
--Brrouou... Ce qu'il faisait bon au lit!
Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien _mistifrisées_.
--Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!
Vain serment, hélas!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de terre sous la cendre, je m'en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu'à sept heures; alors, je m'installais au coin du feu, à mes travaux d'outillage,--m'efforçant de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en tirer...
* * * * *
J'avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du ménage et de l'extérieur.
Or c'était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si l'on peut dire, l'habitude de dormir--et ce n'est pas au cours de l'été que je pus me rattraper!
Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court.
Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me remettre à l'oeuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m'avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand la ville se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent jusqu'à minuit à sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
* * * * *
A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu'il nous avait avancée.
XIX
Je manquais beaucoup d'expérience pour de certains travaux. C'est ainsi qu'avant de me mettre à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi de semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire par le maître ou par son fils aîné:--chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les boeufs. Et quand la séparation survient, l'un et l'autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir mon blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon amour-propre.
* * * * *
A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d'une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore dans les villes, à Paris surtout.
Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d'école devenu agent d'assurances,--notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, à chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution de février 1848. Cela me fit souvenir qu'au temps où j'étais pâtre dans la Breure du Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d'analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc.
Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j'en parlai à M. Perrier qui m'expliqua qu'on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il m'indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n'en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.
Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l'impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer!
Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d'aussi grande importance que la suppression de l'impôt sur le sel!
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A tort ou à raison, je ne sais...
* * * * *
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d'écoles et de routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et prospère dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J'étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il m'approuva en plein:
--Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y a que les républicains qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont lieu d'être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur importe peu.
J'en fus fortifié dans ma première impression. Mais l'avant-veille du scrutin, pendant que j'étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s'en défier:
--Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs, représentants de l'ordre et des bons principes!
Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain--ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
--Écoute, en fait que de bien, nous n'avons guère que nos deux vaches;--crois-tu que quelqu'un songe à nous les enlever?... Et il n'y a pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:--Fauconnet, qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi...
--Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui crient dans les rues?
--Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!
Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J'ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs candidats en sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme moi, n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à l'égard des représentants de chaque tendance.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On est bien embêté, quand il s'agit de prendre une décision pour des choses qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions des uns et des autres... Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à deux sous!
* * * * *
Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer partout l'unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.
--Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure...
--Le mien de même. C'est la pure vérité, il paraît... Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
--Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr...
--On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre...
Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme les camarades, je votai pour Napoléon.
XX
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Mme Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, l'un de mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
--Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. C'est égal, je suis bien aise de t'avoir revu avant de mourir...
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j'eus de la peine à m'empêcher de pleurer...
Trois jours après, par une triste aube neigeuse, il rendit l'âme en effet.
Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors avec ma pleine raison je voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme l'avait malmené. Ses rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d'auberge trop prolongées,--où il se mettait dans son tort!
Ma soeur Catherine, mariée à Gaussin et placée à Paris avec son époux, ne put assister à l'enterrement.
* * * * *
Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but de rendre inévitable la séparation des deux ménages. Cependant les aînés, qui s'entendaient assez bien, jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors la mère, toujours méchante et butée, décida de partir elle-même. Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d'Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des veuves sans ressources,--glanant et gagnant quelque argent à toutes corvées désagréables et pénibles... Aussi longtemps qu'elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre innocente avec son culte des bêtes s'acquittait très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n'était pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En somme, elle gagnait à peu près sa vie et, ne quittant jamais la métairie, elle coûtait peu comme entretien...
XXI
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaires n'allaient pas trop mal. Le père Giraud était remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j'avais quelques pièces de cent sous devant moi. Ce succès me donnait du contentement, partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d'aller besogner hors de chez moi. J'avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église, à l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le compte d'un entrepreneur de routes. Engagé à la tâche, je venais à ma convenance, après le pansage du matin et rentrais à temps pour celui du soir.
Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l'abri d'une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d'en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de la grand'rue, où des cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées par le vent,--plus accentuées vers l'heure de midi. Cette grand'rue, de là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d'air.
A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l'aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et pliées, s'ankylosaient; nos mains s'écorchaient au contact des petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et l'ennui...
Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir le cerveau... Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait:
--Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire que tu te fourres de l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant...
Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude déjà prise.
Le travail à proximité de la ville m'entraînait à d'autres dépenses que je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un caboulot tout près. Il m'appelait le matin:
--Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!...
«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux gouttes bues et quatre sous dépensés.
Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un pour proposer:
--Si l'on misait pour avoir un litre... Sacré bon sang que le pain est dur!
Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous donnait du coeur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer. Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient...
Je compris alors que c'est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l'auberge,--ce qui va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je sentais qu'à leur place je n'eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
* * * * *
C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser quelquefois dans la tabatière...
[4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le plateau où il est bâti.
A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans des racines de genêts une vipère qui s'éveillait de sa léthargie hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée des reptiles;--l'ayant regardée un instant s'agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers qu'il avait achetés pour son four.
--Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.
Le boulanger s'approcha.
--Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille joliment...
Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, d'un ton mi-sérieux, mi-narquois:
--Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la paierait au moins cent sous.
--Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?
--Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s'en servent pour leurs drogues et qu'ils achètent toutes celles qu'on leur porte.
Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bûcherons, venus voir aussi.
--Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois bien en effet que ça s'achète...
--Moi, c'est la première fois que je l'entends dire, reprit un autre.
--Moi aussi, appuyai-je.
--Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous verrez qu'il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
--C'est qu'elle n'est pas commode à porter vivante...
Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon déjeuner de midi ou «goûter» comme nous disons plutôt nous, paysans.
--Mettez-la donc dans votre gamelle.
--C'est une idée... Si j'étais certain de la vendre cent sous, je l'emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois:
--Quand je vous dis que c'est la vérité!
Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai cependant ma soupe, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
--Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en s'éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.
Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu'à l'ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je contai l'aventure à ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit à s'indigner de la belle manière:
--Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête!» Si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles...
Après un court silence:
--On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d'acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.
A parler net, je commençais à craindre que la bourgeoise n'eût raison. J'affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
--Bonsoir, Monsieur Bardet.
--Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
--Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez les vipères vivantes,--c'est M. Raynaud, le boulanger, qui m'a dit ça,--j'en ai trouvé une au _déchiffre_ et je vous l'apporte.
--Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous a pas menti.
Il apporta un grand bocal bleu.
--Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en trouvez d'autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.
Je me sentis blêmir.
--Combien, Monsieur Bardet?
--Cinq sous.
--M. Raynaud m'avait dit cent sous...
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
--Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C'est cent sous les vingt qu'il a voulu dire.
--Je me suis laissé jouer... Il va me falloir un autre bidon; j'aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l'avoir apportée!...
M. Bardet parut ému de me voir si dépité.