La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 7

Chapter 73,837 wordsPublic domain

Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d'estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L'homme du milieu nous interrogea,--un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d'un ton si humble qu'il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s'étaient tant cognés quinze jours auparavant...

Après l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite, nous traita de brutes sanguinaires,--conseillant au tribunal de nous appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir--et supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison.

Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs d'amende; les autres s'en tirèrent avec seize francs.

Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n'eurent pas l'air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.

On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la solde de l'amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps...

* * * * *

Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour pour m'annoncer que je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand'mère, occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m'assurer au marchand d'hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3]. Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours espéré jouir du même régime que mes frères.

[3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.

--Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps à la maison! annonçai-je.

Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque droit d'être mécontent, ne poussèrent pas plus avant...

Mon numéro 68 me sauva,--le contingent arrêté à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau mon intention de me placer ailleurs.

--Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi t'en aller, Tiennon? fit ma mère navrée.

--Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il y a ici de quoi t'occuper? ajouta mon père.

--C'est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir soldat, répondis-je malignement. J'ai travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer à gagner de l'argent.

Ma mère reprit:

--Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras guère de reste. Tu n'auras pas autant pour t'amuser que nous te donnions ici.

Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère Louis, mes belles-soeurs, et jusqu'à cette pauvre innocente de Marinette qui m'aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.

--Tonton, t'en va pas, dis!

J'avais la larme à l'oeil en dénouant l'étreinte de leurs menottes, mais ma décision n'en fut pas ébranlée.

D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe communautaire.

* * * * *

J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon chapeau, et m'engageai à l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, à l'époque, le prix des bons domestiques.

Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait...

XVI

Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.

Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir, j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!

J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la forêt,--car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée.

Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille encore à la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur elle.

* * * * *

Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à Fontbonnet,--maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on faisait allusion à ses origines.

Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une bâtarde:--c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma mère aurait fait joli...

Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais fort d'en faire ma maîtresse...

A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues--et, à beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et en posant au blasé on peut toujours faire illusion... Au résumé, j'étais bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus...

Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs--et, à la maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:--de taille moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion que la Thérèse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux alentours dénoua notre étreinte...

Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'étant mise en défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante:

--Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout de suite la bourgeoise!

--Méchante!... Méchante!... fis-je bêtement, non sans caresser d'un geste machinal ma joue cuisante.

--C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!

Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude.

* * * * *

A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui couraient sur son compte.

--Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas...

Je souhaitais fort la connaître mieux.

Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.

La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.

--Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.

--Oui, je me promène pour ma santé.

--Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches?

--J'allais vous le proposer.

Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu'à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais péniblement des phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de découvrir à l'autre extrémité du pré une chaumière de journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut en avoir conscience, proposa:

--Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes?

--Mais comment donc!

Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour de la taille d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.

--Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.

Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.

Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l'instant d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle répondit:

--Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.

Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante, étant donné ses formes lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d'un homme à forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas surprise. J'eus l'intuition d'être joué. L'homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:

--Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?

Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai néanmoins de m'en tirer par une bravade.

--A deux, on fait toujours mieux, dis-je.

--Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!

Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.

--Tiens, attrape ça... tiens... Et puis ça encore... C'est pour t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas affaire, gamin!...

Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les quolibets des deux autres.

Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.

* * * * *

Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d'un air entendu des bons tours de l'époque où j'étais garçon, d'affirmer même:

--Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix!

Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité...

XVII

Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait fils unique, et fier de sa belle situation,--car ses parents avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de m'avouer qu'un parent lui avait montré la Victoire pour l'assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu'elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, me chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.

--Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il.

* * * * *

Je réfléchis toute la semaine à cette mission délicate, ennuyeuse. Et pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en retourner à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très naturel. Mais je revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière lointaine. Tout de suite je lui confiai que j'avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari.

--C'est un de mes amis qui aurait des vues sur vous...

--Ah! c'est un de vos amis...

Je crus discerner dans ces mots une nuance de désappointement,--cependant qu'un regard profond de ses grands yeux noirs me pénétrait jusqu'à l'âme.

--Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître je ne peux rien dire.

--Il se fera connaître... Mais le métier ne vous déplairait pas trop?

--Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi...

Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J'étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d'entrée; et le crépitement des branches qui flambaient, le tic-tac de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le gloussement d'une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain l'idée qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots:

--Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage... Ce n'est pas pour un autre que je suis venu... Vous plairait-il, Victoire, de vous marier avec moi?

Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.

--Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse définitive sans parler à mes parents... Il doit y avoir bal dimanche à Autry; je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.

Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher d'elle, tellement j'étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m'en imposer.

Les jours d'après, je crus avoir rêvé... Était-il donc possible que j'aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demandé pour mon compte cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spéciale attirance,--emballé simplement par sa situation de fille aisée? Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose!--à une circonstance fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à une minute d'audace, à un moment d'inconscience!

Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut bien manoeuvrer, car elle m'assura le dimanche au bal que je pouvais espérer, malgré que ses parents faisaient beaucoup d'objections.

Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net leur contrariété de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en argent,--ce qui était beau pour l'époque.

--Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela, puisqu'il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.

Cet accueil favorable des parents m'étonna presque autant que celui de Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d'Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d'une jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.

Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n'eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement... On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.

Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j'étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait les bonnes grâces de tous.

Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie.

XVIII

Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation provisoire. Nous étions tous d'accord là-dessus et pour reconnaître qu'il convenait d'établir au plus tôt notre «chez nous».

Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une «locature» était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d'un vaste communal granitique et dénudé qu'on appelait «les Craux».

Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.

Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de ménage indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré l'empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent à lui dire qu'elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:

--Il me faudrait une deuxième marmite... J'aurais besoin de vaisselle... Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages...

On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l'encourager, la réconforter.

Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent monotones. J'eus de la peine à m'y faire, moi qui étais habitué à l'animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m'évita le supplice de l'ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et enfin plusieurs _pluches_ ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu'en mars.

* * * * *

Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu'à la place de l'Église, au point même où j'avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les froids amenèrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus à ses vingt sous, bien qu'elle le vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait d'être amusante.