La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 6

Chapter 63,763 wordsPublic domain

Je le repris comme la première fois et continuai d'avancer. Il eut des hoquets qui pouvaient être d'agonie... Le sang venant de nouveau, je me félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, passé en travers sur mon cou, préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je marchais vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, et les obstacles du mauvais chemin,--sans plus m'affecter des gémissements du malheureux.

Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant d'apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je déposai le moribond sous la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques de sa mascarade.

Un grand coup de bâton dans la porte et je me sauvai par un sentier de chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre découverte, je n'avais plus à craindre d'être rejoint.

* * * * *

Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon bâton d'épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois et, finalement, mourut... Jamais, au cours de sa lente agonie, il ne consentit à s'expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l'avait frappé:

--C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est bien fait pour moi! répondait-il sans plus.

Et il interdit à ses parents de porter plainte. Les deux comparses s'abstinrent de confidences qui eussent provoqué l'aveu de leur triste rôle. J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début, on ne parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystérieuse et inexplicable.

Sans doute je n'avais rien à regretter... Mais c'est tout de même ennuyeux de se dire qu'on a causé la mort d'un homme--fors le cas où c'est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d'avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m'a longtemps harcelé, troublé...

Après l'événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents m'ayant mis en demeure de l'épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils espéraient.

Six mois après, elle devint la femme de l'aîné des Simon, de l'un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La vie a de bien cruelles ironies...

XIV

Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand'mère et le départ de ma soeur Catherine.

Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait beaucoup. Et nul mieux à espérer!

Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes belles-soeurs des phrases comme celle-ci:

--Savoir si ça va durer longtemps?

A quoi une autre répondait:

--Ce n'est pas à souhaiter!

Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles. Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible.

Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des appartements de plusieurs pièces,--chaque ménage, sinon chaque personne, ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.

C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l'agonie d'une vieille femme paralysée!

* * * * *

Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives.

Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever vers les régions célestes.

Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place dans le rayon familier de mon existence.

Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le voisinage.

Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air satisfait:

--Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet _ariau_! J'avais bien besoin d'une journée comme ça...

Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît aisément quand on est jeune. Plus tard,--même à l'âge qu'avait alors mon parrain,--je fus bien aussi pratique que lui.

* * * * *

Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais brouillard froid, le char à boeufs qui portait la bière. A l'entrée du bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita quelques prières--et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou.

De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-soeurs de pleurer, de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, _parce qu'il était d'usage d'en faire entendre à ce moment_.

Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être sincères.

Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées... Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises!

De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.

* * * * *

Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma soeur Catherine nous quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry.

La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour venir en aide à la bonne. Ma soeur prit goût à ce qu'elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté.

Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser... Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d'ennuis,--car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et, jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer ensemble et gagner beaucoup.

La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord, l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour Moulins, courant novembre--passant outre à l'opposition de nos parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.

XV

Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, assez important, et possédait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et l'autre avec jeu de quilles,--sans compter que l'on dansait à deux endroits aux grands jours.

Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à mes parents... Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale que j'écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs...

Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres, de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n'étions pas d'humeur accommodante--surtout à l'égard de «ceux du bourg».

«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers des différents corps d'état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement _les laboureux_ ou les _bounhoummes_. Nous les dénommions, nous, _les faiseux d'embarras_, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur français et sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait guère les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivît.

Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit:

--Pas de bourgeois avec nous!

--Soyez tranquilles, _bounhoummes_, nous avons de l'argent pour nos mises! repartit l'un d'eux.

Étant à jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. J'osai néanmoins:

--Il ne faut pas que ça vous embête, les _bounhoummes_, les _laboureux_ ont autant d'argent que vous pouvez en avoir.

J'avais bien trente sous!

L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et coléreux, les cingla d'une apostrophe plus grossière. Ils ripostèrent. On en arriva finalement à s'engueuler ferme de part et d'autre; et, comme nous étions les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu.

La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce...

Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta de pénétrer dans l'auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l'un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança d'une voix forte:

--Les porchers ne sont pas admis ici!

--Répète voir, feignant! répète voir que _j'sons_ des porchers! riposta Aubert, roulant des yeux furieux.

--Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers! des _pantes_! des tas de _sacrés bounhoummes_!

Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:

--Misère! ça sent la bouse de vache!

Et un troisième:

--Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l'hiver pour se tenir chaud!

La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier de sa force, rageait:

--Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!

Le patron intervint, prêchant le calme, nous suppliant de sortir, nous, campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.

--Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être là aussi bien qu'eux!

Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à peu. Les autres intervinrent:

--A la porte, les _bounhoummes_. A la porte!

Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent...

--Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!

Et d'asséner un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.

Alors la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste par une pression obstinée nous rapprochait du seuil, amis et ennemis... Quand les derniers furent à proximité, il donna une poussée brusque, si bien que deux ou trois dégringolèrent,--et ferma sa porte en vitesse.

Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte continuait acharnée, furieuse. On entendait:

--Tiens, attrape ça, _bounhoumme_!

--V'là pour toi, bouif!

--Cochon! il m'a cassé deux dents!

--Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais d'appliquer un formidable «gnon».

Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, aveuglé de rage et de colère, tira son couteau, en porta un coup sur la main de l'un, laboura la joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur:

--Un _bounhoumme_ qui se sert de son couteau!

--Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l'orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant,--si d'autres ont envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent!

Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.

--Voyez, il y en a un qui saigne comme un boeuf!

--Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer comme ça!

Des hommes séparant ceux qui luttaient encore nous retinrent éloignés. Car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous invectiver et cherchions derechef à nous précipiter les uns sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s'éloignant:

--On va laisser les _laboureux_ tranquilles; ils se battront ensemble s'ils veulent.

--Les _laboureux_ vous valent bien! hurla Aubert.

Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques voisins qui l'accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n'étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:

--C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en aller...

Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs, car l'idée nous vint de boire un café froid, histoire de se «calmer les sangs», comme on dit... Quelques consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient de la rixe:

--Ils en sauront long! il y a des coups de couteau!

--Ça sera peut-être de la prison!

--Rien d'impossible.

Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu'il se foutait de la justice.

--S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m'empêchera pas de me battre encore quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas, c'est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous flanquer une _trifouillée_:--eh bien, c'est eux qui la tiennent... Ils ne pourront pas dire que les _laboureux_ sont des lâches!

Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que, d'ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous étions déjà très inquiets.

* * * * *

Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent jusqu'à la Billette pour m'interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, se blottirent derrière un tas de paille et n'en bougèrent plus.

Mes parents ne furent qu'à demi surpris;--à cause de mes vêtements souillés, de ma figure meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à une dispute.

Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques questions sommaires, me convoquèrent à la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de l'après-midi.

A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices.

Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l'enquête. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea séparément en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de cette bêtise aux si vilaines suites... Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que seul à s'être servi d'un couteau, ne répondait que par monosyllabes,--affalé, tremblant, pitoyable. Les plus malins lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.

Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent mieux que nous à l'interrogatoire--parce que moins impressionnés, s'exprimant avec plus d'aisance. Et il en fut de même à l'audience la semaine suivante. Les campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général...

* * * * *

On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours à la maison, avec des reproches à n'en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j'allais causer.

--Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»! Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang!

Mon père se lamentait presque autant; les autres témoignaient aussi de l'inquiétude et, certes, je n'étais guère tranquille moi-même.

Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, il me fit souventes fois la morale, disant que c'était indigne d'un siècle de civilisation que de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une même commune.

Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire; et, ne pouvant nous éviter la correctionnelle, il s'occupa de nous chercher un avocat,--le même pour tous les belligérants.

--Ce procès doit avoir pour conséquence une réconciliation générale et durable.

Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry! Soixante années ont passé depuis lors et l'antagonisme, pour être moins violent, subsiste encore, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.

* * * * *

Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes,--ceux du bourg les premiers, nous ensuite,--à une demi-heure d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l'Allier. Je n'avais jamais vu que l'étroite Burge, de Bourbon, les tout petits ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût y avoir des rivières aussi larges... Ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.

En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui n'ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J'avais conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés d'ironie.

Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai s'il connaissait l'endroit où l'on juge.

--Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c'est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place d'Allier et là vous demanderez à nouveau.

Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d'Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi on était hors de son atmosphère habituelle, on n'était plus chez soi; on n'était plus soi; la rancune s'en trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent de notre côté; nous échangeâmes des sourires.

--Eh bien, on y va?

Le petit cordonnier brun répondit:

--Nous vous attendions... Seulement, on commençait à craindre que vous n'ayez mangé le mot d'ordre.

Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges...

On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois braconniers.