La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)
Part 5
Heureusement, on savait à cette époque s'amuser sans argent--en organisant à la belle saison des bals champêtres, qu'on appelait les «vijons» et, en hiver, des «veillées».
Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s'y rendaient en bande--et aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait avoir un _berlironneur_ quelconque, on dansait jusqu'à satiété,--les vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de même.
Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des «pénitences» plus ou moins baroques--et l'on riait bien.
Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins s'adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.
Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s'isoler... Avec tout ce monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.
Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre. Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait--de même qu'aux vijons... Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurité, à l'élue de son coeur, ce qui était tout à fait charmant.
* * * * *
Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j'étais son danseur attitré et, par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon coeur battait vite!
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m'y étais rendu seul de chez nous;--la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu m'accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage. Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond, de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence qu'il serait embarrassé à cause de sa soeur.
--Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.
Et moi d'avouer que j'en avais le très grand désir. Il répondit en riant:
--Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle sera bien contente.
Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à la Thérèse:
--Me veux-tu pour compagnon, ce soir?
--Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre...
Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonnée ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu'il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent d'ouest soufflait fort. La bruine tombée dans le jour avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, et nous retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
--Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d'un four. On aurait presque peur...
--Oh bien, quand on est deux..., fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un geste brusque.
Il me sembla que mon audace ne l'avait point trop surprise. Mais, comme je tentais de l'immobiliser:
--Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton plus condescendant que fâché.
--Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami...
--Tu en seras bien avancé... Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
--Peut-être sans bien tarder, va...
Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d'un mouvement brusque je l'obligeai quand même à faire halte.
--Tu voudras, dis?
--Quoi?
--Te marier avec moi?
Et sans lui donner le temps de me répondre, je l'embrassai de nouveau, longuement, goulûment. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres...
Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
--Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux.
Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin. Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés de cette première manifestation d'amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l'oiseau nocturne.
La bruine s'était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé...
Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver l'échalier pour franchir la bouchure, à l'extrémité du champ. Je le passai le premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait accès, je reçus Thérèse dans mes bras, à proximité du pieu crochu qui servait d'échelon pour monter ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n'eus même pas le temps de l'embrasser. Tout au long du pré humide, nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de grosses pierres assez éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le premier--malgré que le sentier ne me fût guère familier. Mais je manquai l'une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la jambe transie--cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l'avaient éclaboussée, riait de l'aventure.
Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. Je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en fâchât, un long baiser d'amant.
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d'hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel bleu plein le coeur...
* * * * *
Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie attitrée. Je n'eus pas crainte d'afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal de l'auberge Vassenat, les jours de fête. J'allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et nous passions de longues heures seul à seule, au long des grosses bouchures parfumées et discrètes, complices des amoureux. Nos relations se bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers et effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d'aller jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs l'intention bien arrêtée d'en faire ma femme.
XI
M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente avec mes parents leur donna congé.
Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder.
--Nous achèterons du son, fit-il.
Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le règlement de la dernière Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en avait eu d'acheté. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la présence de mon père, semblaient d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à porter aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en avait compté au moins mille livres de trop l'année précédente.
--Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon sa coutume.
Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton enragé:
--Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!
Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes en s'efforçant à des preuves.
--Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j'aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas le sou. Oui, vous êtes un voleur!
Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer:
--Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous attaquer pour injures et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs... En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!
Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l'étable, cria de nouveau en partant:
--Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir!
* * * * *
En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un congé certain: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils s'effrayèrent de la menace d'un procès, et leurs appréhensions étaient partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers, présenterait des comptes qui auraient l'air d'être justes. Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait gain de cause...
--Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma grand'mère dix fois par jour.
Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges!
Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la pâture des trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin et que notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l'estimation de Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper d'une saisie la récolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par ce moyen de notre travail de la dernière année...
* * * * *
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles, faire de l'aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propriétaire terrien, je compris mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée.
Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde particulier et petit-fils d'un métayer comme nous.
XII
Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit», comme on dit. C'était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d'être achetée par un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint s'installer presque en même temps que nous dans la maison de maître,--une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin spacieux--qu'un mur séparait de notre cour.
Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au Garibier. Les bâtiments n'étaient qu'à deux cents mètres de la grand'route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas... Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
* * * * *
M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu qu'avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Théories si contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que nous lui éclations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique même et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs.
--Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration à vos boeufs!
Ainsi de tout.
Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.
--Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un traité d'agriculture très bien fait.
Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire fine et blanche.
--Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue... Il va falloir les dételer, Baptiste.
Mon parrain haussa les épaules.
--Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue, ce n'est qu'un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud!
--Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je.
--Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l'aîné narquois.
--Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.
M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu'on se moquait...
La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d'un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là...
* * * * *
De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n'avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin, casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l'accomplissement de ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de dissimuler, grognait à tous les ordres:
--_Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez nous!... J'aurions déjà peiné d'en voir le bout._
Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:
--Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un tout petit moment... Vous m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
--_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant, j'vous en réponds!_
Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous déranger--comme s'il eût demandé une faveur à des indifférents.
* * * * *
Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d'être aussi accommodante. D'un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère:
--Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive.
Ou bien:
--Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j'aurai du monde.
Cela n'admettait pas de réplique.
Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait chez nous à l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. L'enragée fureteuse voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses.
Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive:
--Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.
Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, probablement enlevés par la buse.
--Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
--Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-soeur ironiquement.
* * * * *
M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout propos des conseils d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite d'un travail pénible:
--Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, évitez les courants d'air!
Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu'on est en sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion d'intervenir.
--Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez pas au soleil sans coiffure...
Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout à l'avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits des travailleurs n'ont point coutume d'être soumis.
Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou même aller quérir le médecin.
--Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait mon père. C'est des bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait recourir à eux aussitôt qu'on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s'accorde ensemble, les marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde...
Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d'hygiène:
--En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à coton!
* * * * *
Dès la première année, nos relations avec les maîtres n'allèrent donc pas sans tiraillements.
Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de joindre les deux bouts,--en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.
XIII
Les premiers mois de notre installation à la Billette j'étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j'allais la voir presque tous les dimanches.
Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d'impossible «rue creuse», empruntant même un coin de forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j'avais à franchir un grand terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d'un seul sentier potable qui cotôyait vers le milieu une mare à l'eau verdâtre entourée d'ormeaux têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à la suite, en direction de la forêt toute proche.
Certes, il n'était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet endroit--d'ailleurs appelé «le rendez-vous des sorciers». Le bruit du vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux plus lugubres.
Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d'hiver, sans lune, je vis soudain surgir d'entre les arbres une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles... Une autre suivit, puis une troisième... La terreur me faisait claquer les dents. Néanmoins j'assurai dans ma main mon bon gourdin d'épine noire et continuai d'avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s'ils voulaient m'embêter.
Ayant sautillé quelques instants en silence, ils se campèrent tous de front dans le sentier et se mirent à crier, à hurler sans fin, en agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas d'eux:
--Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une énergie un peu forcée.
Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant de plus belle, en agitant plus fort leurs grands bras menaçants. D'un geste furieux, désespéré, mon gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un des trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,--très humain cette fois. Cependant que les autres s'enfuyaient en vitesse.
--Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra le fantôme gémissant.
Je déroulai les défroques dont s'était affublé le malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j'avais toujours eu de bons rapports.
--C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé les reins, je ne peux pas me remuer.
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d'enfance aussi. Je les appelai l'un après l'autre--en vain. Barret eut un spasme et vomit du sang; je crus qu'il allait passer... J'avais bien envie de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en même temps qu'un chagrin profond m'envahirent. Je descendis jusqu'à l'extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l'un des torchons qui avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
--Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne pas...
--Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je, d'un ton de justicier.
--Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé... Je te jure que je n'avais pas l'intention de te faire du mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en perdre la raison... Mais tu peux être tranquille, va: c'est toi qui l'auras; je suis foutu!
L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions je le mis sur ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
--Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant.
Nous avions bien fait dix mètres!
Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien des précautions pour me rendre compte où je posais les pieds. Mais les secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il gémissait à fendre l'âme. Je continuais quand même, m'efforçant à l'indifférence.
Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut mollir, où son corps pesa davantage d'être inerte. Exténué pour mon compte je l'étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le creux d'un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien dire.