La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 4

Chapter 43,793 wordsPublic domain

Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se mit à chanter des chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que ma grand'mère lui reprocha de n'être pas convenable. Mais il était trop heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis.

* * * * *

La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d'individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s'étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation:

--Les masques!... Voilà les masques!...

C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d'amuser les invités.

Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des entrechats formidables.

Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut, donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité, avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.

--Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre.

Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:

--Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner...

Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse,--ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.

La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et des rires--coupés d'exclamations ironiques.

--Baptiste, gare ta femme!

--Louis, je te vole la Claudine!

--Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?

La première surprise passée les chuchotements, les bruits d'embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.

Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. L'oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur.

La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des convives éloignés reçurent aussi l'hospitalité chez les voisins. Les autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,--où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère--les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées, des sacs.

* * * * *

Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises--comme de démonter l'araire, de bousculer le char à boeufs dans la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour lier Médor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu modifiée depuis quant aux détails,--le fond restant le même.

Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n'était.

Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une gaieté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la grange--courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invités se retirèrent avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par ma mère...

* * * * *

Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place...

VIII

Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette--à la suite de quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours celle d'un enfant en bas âge...

* * * * *

Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou _boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.

Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et _Mouton_. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les boeufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient besoin d'être tenus de près...

La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de force, ou bien un faux mouvement des boeufs, étaient cause que je laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi; mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres.

Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant à la bouchure où s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la physionomie de l'aîné--presque toujours impénétrable; et je devais retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu'on appelât de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac.

A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.

* * * * *

S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus... Il me souvient d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet...

Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:

--Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!

Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes...

Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.

* * * * *

L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à participer au nettoyage des étables.

Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par trop de poussière.

Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans interruption presque,--sauf quelques journées chaque mois, «quand la lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte, nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante... Manoeuvrer le fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la nuque--quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu, c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait, quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de grain propre d'une belle couleur d'or...

* * * * *

Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin! C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse civière, ou _bayard_ de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle fût chargée. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous entassions des _bigochées_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:

[2] Fourche recourbée en forme de crochet.

--Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si tu es un homme!

Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on soulevait... Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées du _bayard_ qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la _pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout propos survenait un nouvel avatar... Alors mon père--ou mon parrain--de venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur.

* * * * *

J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans indulgence.

IX

M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires du moment.

M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma grand'mère qui portait ces chapeaux en trois parties--un cône et deux volutes renversés--dits _chapeaux à la bourbonnaise_ que commençaient à dédaigner les jeunes.

--Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.

A ma mère il disait:

--Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs...

Il tapotait le ventre de mes belles-soeurs, leur demandant si _ça n'allait pas venir_; et, à l'époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que _ça viendrait bientôt_. Il prenait par le menton ma soeur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne.

--Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande perche! me disait-il.

Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir du jour où j'avais laissé pénétrer les moutons dans le trèfle pour m'être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.

Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes--pour demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait:

--Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction... Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t'augmente?

Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de l'année, on s'efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes frères s'escrimaient de compagnie:

--A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs...

--Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile.

Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier coup:

--Tu dis cent soixante et un... Est-ce bien ça?... Voyons: sept fois vingt-trois... prenons d'abord sept pièces de vingt francs qui font... qui font... les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs: vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C'est juste. Après?

Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:

--Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq--des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous, je crois bien.

Alors on se remettait à décomposer:

--Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous...

Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on touchait au but il fallait souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait pourtant par se mettre d'accord--sans être bien certain, d'ailleurs, du résultat admis.

Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché la question, lui. Il disait, son papier à la main:

--Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot...

Les mauvaises années c'était une somme insignifiante; il y eut même déficit à deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou trois cents francs.

--Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon père.

--Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S'il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.

Et l'audacieux, très humblement:

--Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, bien sûr que non!

--A la bonne heure, parce que, tu sais, les _laboureux_ ne manquent pas: après toi, un autre!

Si la différence s'accusait trop considérable, Fauconnet avouait un report au compte prochain des ventes du mois d'octobre. Cela lui laissait pour l'année entière la jouissance de cet argent dont la moitié nous revenait de plein droit, séance tenante. Mais, bien entendu, il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte...

X

L'argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu'à dix-sept ans, je n'eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau.

Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n'y avait que deux garnitures d'habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de noce:--cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, servait encore à l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c'était notre tour, à mon parrain et à moi.

Or, mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat et ça m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu'on appelait le «dimanche des garçons», je me risquai à en demander.

--Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu! gémit mon père.

Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à «manger de l'argent». Je finis pourtant par obtenir quarante sous.

Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe j'aborde franchement Boulois, du Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement, j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches et passer une revue des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.

A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.

Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière est là, belle _gasille_ de seize ans toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre, je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me lance comme un ancien...

Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les dernières filles. Alors c'est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est englouti... On s'offre le café, puis la goutte. Jamais je n'avais bu autant... Je vois comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et _font du potin_. Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras--et quand nous nous quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air m'ayant remis d'aplomb...

Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le monde couché dès huit heures.

Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit et me prends à monologuer:

--Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi!

Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s'éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-soeur Claudine: je cherche à les embrasser.

--Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.

La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j'avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l'apaiser:

Dodo, le petit, dodo... Le petit mignon voudrait bien dormir: Son petit sommeil ne peut pas venir. Dodo, le petit, dodo...

Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-soeur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure... Après quoi, m'étant couché, je dormis profondément jusqu'au matin.

Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu'il me fallut aller boire au fossé--tellement j'avais la bouche chaude.

Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m'octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour attraper une autre pièce de quarante sous.

* * * * *