La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 3

Chapter 33,865 wordsPublic domain

Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile. Ils s'y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît sans nul doute, tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les voici repris à courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je porte mes regards sur l'entrée de la ruelle par où mon père s'en est allé, avec l'espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent...

* * * * *

Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, quand j'entendis sonner trois heures à l'horloge municipale--tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l'ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l'effet d'une mystérieuse catastrophe.

Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au fond l'église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l'église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles noirs--rosiers et glycines--bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières basses accolées, et précédées d'une ligne uniforme d'étroits jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres:--journaliers, vieillards ou veuves,--moins une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d'angle de la rue pavée servait à la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de savon s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.

Comme l'église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors. L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons...

Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent qui s'inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,--le presbytère sans doute.

La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.

De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:

--D'où donc es-tu, mon p'tit gas?

--De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.

--Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?

--Si, M'sieu.

--Et ton père n'est pas venu te rejoindre?

--Non, M'sieu.

--Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce, pardi!... Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions, rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons... Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!

Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au sujet de mon père:

--_Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce..._

Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore pensé, me semblait maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à Meillers, rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les jours de foire, il lui arrivait d'être moins sage et souvent j'étais couché avant son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez d'énergie pour résister aux entraînements de hasard...

* * * * *

Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s'enténébrait la campagne, j'aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du fossé; j'en profite pour m'asseoir auprès d'eux, refoulant mon chagrin.

Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens s'éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu'ils frappent à grand coups de bâton. Derrière, trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue inconnue. Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient des lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J'avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage, et mon coeur de se mettre à battre plus que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir.

Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l'heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.

Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l'Angelus eût sonné sans fin...

Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder--et le froid cependant me gagnait les os...

Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville.

L'un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés à allumer leurs pipes gambadaient à dix mètres. Celui d'en avant chantait d'une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d'ivrogne:

A boire, à boire, à boire, Nous quitt'rons-nous sans boire?

Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:

Les gas d'Bourbon sont pas si fous De se quitter sans boire un coup!

Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son plein quand ils me dépassèrent--sans soupçonner ma présence dans l'ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.

Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les maisons chaudes, c'était le repas du soir... Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac!

Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;--un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;--et ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir... Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore là dans la nuit.

Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d'hiver, me semblent lugubres comme un glas... Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes sensations s'atténuent et ma pensée... Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,--aux lieux et aux êtres qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir quittés depuis si longtemps... Cela ne me donne ni regret ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l'engourdissement final...

* * * * *

Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. M'étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers;--mais réellement c'était lui! J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut d'abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il m'étreignit en un débordant enthousiasme d'amour paternel, selon l'habitude chère aux ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps seul. Il voulait absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, qu'il retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous, l'estomac vide.

Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait souffrir atrocement... Il finit par vomir et put repartir un peu soulagé.

* * * * *

Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J'entrai de suite à la maison, laissant mon père s'occuper des cochons.

Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu'avançait l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre et à me dorloter--en même temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je dînai d'un reste de soupe et d'un oeuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir... Il me fallut près d'une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.

VI

Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté--qui allait apprendre à lire à l'école de Noyant, le gros bourg voisin.

Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier à l'église, il me fallait partir aux mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m'étaler... Mais par les temps humides la boue, pénétrant dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l'aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait de me voir si patouillé... D'un caractère très emportant il s'emballait à fond quand nous n'étions pas sages, quand nous répondions de travers à ses questions.

--Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!

Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre...

Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des _goguenettes_, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu'il avait eue en cadeau à l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des dragées au lendemain d'un baptême et de nous gratifier d'une orange chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embêter le lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice--ayant son franc-parler même avec les riches... Nullement un lèche-pieds, comme j'en ai tant vu depuis...

* * * * *

Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il était souvent plus tard,--en raison de mes parties avec un camarade, Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi.

Nous passions non loin du village sur la chaussée d'un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence de routes.

L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m'entraîna le long d'un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire des pétards de sureau et des _merlassières_ pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus arriver qu'à onze heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.

--Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent à l'étable; il y a deux heures qu'ils devraient être aux champs!

Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant.

Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu'à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d'importance, et je dus m'attendre dorénavant à être _saboulé_ si je rentrais passé dix heures et quart!

* * * * *

Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et de la galette et de la brioche; il y avait du vin--j'en bus bien un verre entier--et du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un peu de toutes ces bonnes choses... Durant les vêpres, je me sentis l'estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la nuit... J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se paie--d'une rançon parfois très amère.

VII

Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux frères.

Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes parents les avaient assurés à un marchand d'hommes avant le tirage au sort.

Le service, d'une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu'elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d'aventures... Or, dans nos campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c'étaient des pays mystérieux qu'on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares. Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire, où tant d'hommes étaient restés!

En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près--alors que, si l'on s'exposait à être pris, on ne s'en tirait pas à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d'économies, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l'assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière...

* * * * *

Mes frères épousaient les deux soeurs, les filles de Cognet, du Rondet. Le Louis avait une autre bonne amie qu'il préférait à la Claudine Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait fait entendre qu'étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il valait mieux qu'ils eussent les deux soeurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, après un temps d'hésitation--au grand désespoir de la pauvre délaissée...

Comme j'étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de «garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mère et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume, mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s'en apercevrait pas.

Le dîner se préparait sous la direction d'une cuisinière de Bourbon qu'aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la veille et les quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.

Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,--au point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui manoeuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.

Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la cheminée les gamins dont j'étais. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-soeurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, j'admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui faisais guère d'avances, cet envahissement d'étrangers me faisant plus sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'étaient d'ailleurs pas plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller--avec grand'raison, car nous nous serions certainement rendus malades.

Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant. Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions--il s'agissait d'un Russe «occis» par lui:

«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne voyait rien; on ne s'attendait à rien--quand tout à coup, d'une espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner... Alors nous faisons jouer la baïonnette--et pas pour de rire, je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j'aurais bien voulu lui mettre les tripes au vent... Mais comme je le _z'yeutais_, j'aperçois un grand _gargan_ avec une barbe à poux, qui me guettait aussi crosse levée... J'évite le choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n'oublierai jamais:

«--_Francis bono!... Francis bono!..._ suppliait-il.

«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!»

«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du diable et rien à «bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus qu'une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»... Tu ne m'aurais pas ménagé, toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»