La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 2

Chapter 23,886 wordsPublic domain

Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d'oeil craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauvé,--de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé... Trop las pour courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme si l'on m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux:

--Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j'aime bien les _pequis_ enfants.

Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu'il a les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous d'épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:

--Je ne veux pas te faire de mal...

Et me demande:

--Où sont donc tes parents?

Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: «Où _chont_ donc tes parents?» alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: «_Là voù donc qu'ô sont?..._» Ça me paraît bizarre.

Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage, étonné pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle doucement avec des caresses.

Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, ma petite soeur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop courtes. Alors, l'homme de s'avancer à sa rencontre, s'excusant de m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier, installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure, nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué pour aller quérir de l'eau. Ma grand'mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre pré de la maison, ou _Chaumat_. Il alla sans tarder y remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand'mère, pour me décider à partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié de la rue creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait réellement disparu.

Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans le bois à mon intention. Le jour d'après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.

Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son chantier. Ma mère m'avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire de la couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l'aise des bonshommes, des boeufs, des chariots, des araires: or, je passais à cela le meilleur de mon temps...

Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l'année précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille--quelques-uns cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait écartée pour le passage et qu'il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!

Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d'un abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manoeuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme s'étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s'y ébattaient par essaims nombreux.

Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me taquinèrent avec amitié et s'installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un d'eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, me dit en riant:

--_Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous..._

Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de leur bouche--et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge.

Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé du revers de sa manche, déclara d'un air convaincu:

--Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné aussi bien _comme moi_...

La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant conduit à Bourbon, il avait entendu parler d'une révolution à Paris:--l'ancien roi chassé ou en fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux trois couleurs.

Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion:

--Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le _pequi_ Napoléon qu'on aurait dû faire venir.

Mais un autre de riposter, ironique:

--Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père!

--C'est une bonne République que j'aurais voulu, moi, reprit le jeune,--une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!

--Allons voir aux fraises! me dit mon ami.

Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus, et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J'aimais mieux ça que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi!

Je restai encore après qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et m'intéressant au mouvement de la grande scie que manoeuvraient le vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m'en aller.

Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone des sapins, et posa en me quittant son museau rêche sur chacune de mes joues.

* * * * *

Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas.

J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m'attendrir sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de _groumer_ dans quelque coin,--mais rien! Alors, suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du côté de la vallée, une brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y précipitai et pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.

Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:--pas de Médor! Et d'essayer tout seul de les rassembler, de les pousser vers la haie:--j'y parvins après mille peines; mais au lieu de s'engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s'éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative échouèrent de même.

Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Ma grand'mère était seule, en train de dorloter ma petite soeur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle commença par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:

--_Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!... O vont tous gonfler!... O vont tous êt' pardus!... Qui que j'vons faire, mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?..._

Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d'une voix déchirante:

--Ah! Bérot!... Aaah! Bérot!

Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. Ma grand'mère lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction de la Breure, portant la Marinette dans ses bras.

Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné, il repartit en courant avec un juron de dépit.

Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du trèfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand'mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous gonflés, que pas un n'en réchapperait. Ma grand'mère proposait d'aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père inclinait à demander au voisin Parnière, qui s'y entendait un peu, de venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.

Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d'eux lorsqu'ils s'avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mère et mon père, se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'étais cause de la frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je leur contai sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, ne m'en jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme. Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien... A la maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m'administrer plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une troisième mourut cependant, et un petit par surcroît.

De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots cassés... Quand il revint avec son tonnelet, ma grand'mère et maman se prirent à l'invectiver, l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l'eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s'excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence--et s'éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes... Il alla quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis jamais plus.

Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J'avais l'ordre de rentrer dès qu'il viendrait à tonner fort, parce qu'il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le pressentiment d'une bêtise, mais non point le courage de retourner. Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme je lui parle de l'orage, elle se met à hausser les épaules, disant que je ne suis qu'un _bourri_ de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du côté du soleil levant. Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité élémentaire...

«Qui a été pris, se méfie...» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se fût formé sur Bourbon et qu'il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente, refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je commençais à me désoler tout de bon... Mais j'aperçus venir mon père, un vieux sac en pèlerine sur les épaules et s'abritant sous un grand parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes...

A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait revêtir des habits secs, me tarabusta de nouveau.

Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblèrent par la suite doublement gros de menaces...

IV

Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance à celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on n'oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis m'empêcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu'eux font leurs séances d'école! Du temps que j'étais berger j'esquivais les très mauvais jours,--on n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies dépouillées ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevassés font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint, quoi qu'on fasse, en une progression méchante,--ces factions d'hiver, quel mauvais souvenir j'en ai conservé!

Il y avait toujours deux truies mères qu'on appelait les _vieilles gamelles_, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées--une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait, grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à garder lorsqu'elles avaient à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou deux. Au moins, dans ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les suivaient... Maraudeuses à l'excès, elles arrivaient des fois à pénétrer dans un champ de céréales où il n'était pas commode de les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs ravages les blés ou les orges.

Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs: impossible d'empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger les fruits tombés! En cette période d'arrière-saison, il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées!

Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants.

J'avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l'étroit, en des réduits adossés au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait la manie d'inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me faire des observations. Il m'arriva d'être giflé pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n'en fallait pas davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à tous.

* * * * *

Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce temps-là...

Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V

Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le pansage; ma soeur Catherine, d'autre part, était très enrhumée. C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire--ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner!

Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon épaule ou s'appuyait sur la table.

Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes:

--Pour quand tu auras faim, petit!

Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d'un vieux châle gris effrangé.

--Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!

Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop.

A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains étonnés,--puis s'en retourna, nous ayant souhaité bonne vente... Et ce fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme toute, sans trop d'ennui ni de souffrance.

* * * * *

Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d'un mur. Mon père tire d'un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place...

Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité de la marche, le calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies qu'il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions...

Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands mouvements de bras, fait le geste de s'étreindre.

Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si bien que les habitués disaient: «C'est une foire morte!» Autour de nous, d'autres cochons--nourrains et petits laitons blancs--grognaient d'avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire qu'un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés et plaintifs.

Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe bleue, grosses blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d'auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.

M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence... C'est un homme d'une quarantaine d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on aurait mieux fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de leur présence.

J'ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d'aller faire une tournée en ville, mais je crains de m'égarer--et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu...

Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre--sauf pourtant pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu'ils «profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront pour nous.

Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins où nous devons opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme, malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts».

Après la solde des autres--en pièces d'or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide--nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de l'Église:--c'est de là que partait le chemin de Meillers.

* * * * *

Sur cette place de l'Église, au carrefour de la route d'Autry, mon père me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage, à M. Fauconnet l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m'avait promis de n'être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval.