La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 10

Chapter 103,788 wordsPublic domain

La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout au plus. Dans l'intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et des triques.

La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant, englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d'Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s'étendaient comme étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d'autres se montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité d'un grand pré tout en longueur se haussait le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. Des lignes de peupliers géants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d'une chaumière ou d'une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près; la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, très éloignés, dont je ne savais rien,--et enfin, à l'autre extrémité du vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d'autres vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne.

En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec son minuscule clocher carré.

* * * * *

Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s'éveiller frissonnants aux brises attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand soleil de l'été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un qui a bien sommeil. Je les vis à l'époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--précédant de peu de jours leur contact avec la terre d'où tout vient et où tout retourne... Je les vis s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et s'enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:

«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y force; ils ont la faculté de s'extasier devant des paysages offrant tous les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci,--et même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donné de voir de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l'étendue de cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu'à l'un des points où le ciel s'abaisse!»

Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais même une certaine fierté d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les habitants des parties basses.

XXVI

Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s'installer en son castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur rencontre. M. Gorlier me toisa.

--C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.

--Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui.

--Il est bien jeune... La femme?

--C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.

--Ah!... Vous n'avez pas l'air très robuste?

--C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix craintive.

M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l'un et l'autre en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rabattu les oreilles. Il s'en fâcha d'un ton amical.

--N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que vous étiez animés d'excellentes intentions et que vous travailliez bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c'est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; j'ai pour principe de n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!

Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très noire, comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la soixantaine;--j'ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l'air heureux.

M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs. Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».

--Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux des poulets de la redevance...

Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.

--Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.

--Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière».

La grosse remarqua le mot.

--Comment avez-vous dit? reprit-elle.

Je craignis que cela ne lui ait déplu.

--Allons, répétez, voyons!

--Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon ventre servirait bien de cimetière». C'est une blague du pays que j'ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi...

Mlle Julie partit d'un franc éclat de rire:

--Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d'autres qu'il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l'avais entendu.

Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première visite:

--Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie, l'autre jour, à propos des coqs.

Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'août, il amena ces deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de la soupe, s'asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à chaque fois:

--Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!

Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt le repas fini; moi, il me fallait demeurer jusqu'à dix et quelquefois onze heures--et ma femme et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j'aie dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Et qu'avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et maladroites? Quand j'énonçais quelque formule particulièrement amusante, M. Decaumont tirait son carnet.

--Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman!

Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit que c'était un grand homme, un homme célèbre qui s'occupait à faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!

--Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute simplicité.

Et Mlle Julie riant de bon coeur:

--Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant!

Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de livres... Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier, pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui mes facultés,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'oeuvre avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.

XXVII

Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois le venait rejoindre.

--As-tu bien mangé, Primaud?

--Oh! oui, Monsieur Frédéric!

--Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir.

Et il le lui mettait sur son assiette.

--C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux plus...

--Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.

Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il entrait à la maison ou venait me voir aux étables:

--Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.

--Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie que vous avez mangé du lard à volonté?

--Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du vin...

Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.

* * * * *

Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays!

Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché.

* * * * *

A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!»

XXVIII

Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme, je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d'honneur!

En été, présent dès le petit jour au travail, j'avais auparavant distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons; j'étais passé voir les boeufs au pâturage.

Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans me vanter, que les autres n'avaient pas à s'amuser pour me suivre.

Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,--nous disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d'une quinzaine d'années, mi-pâtre, mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très bavard et un peu _tason_,--c'est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps.

Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller plus vite encore que de coutume, de façon à ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le grand désir d'une trêve.

--Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!

--Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.

Et Forichon de reprendre:

--Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, l'animal, et dame, il filait... Son beau-frère n'arrivait plus à le suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher,--prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de l'affaire...

Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.

--Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu'on était obligé de battre les _dailles_ au premier déjeuner...

Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.

La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant, ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il consentît à manger--bien que le Guste eût méchamment souhaité le contraire...

Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l'incident:

--Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr!

* * * * *

Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois, je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais le maître ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi, j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner:

--Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller charger; le temps est à l'orage; notre foin va mouiller...

Ou bien je les prenais par l'amour-propre:

--Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre...

Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes:

--Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui résisteraient...

Forichon disait:

--Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire que là!

Reprise l'oeuvre, je m'efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises,--des histoires salées dont rougissait la servante. Eux de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le travail se faisait... Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres.

Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, par les après-midi torrides, d'apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de boissons fraîches.

--Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur présence immédiate, n'avait nul respect.

Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre _laboureux_, placé entre l'enclume et le marteau, doit savoir être diplomate à l'occasion!

* * * * *

Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes, venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à me lever dès quatre heures.

Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,--masses blanches dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement.

--Allez, allez, rossards!

Ça les peinait beaucoup... Le pâturage possédait une bonne source, l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche--et l'herbe si tendre! Il m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser:

--C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc de bon coeur!

* * * * *

Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver. Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.

Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois. Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison... C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis!

Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte salutaire.