La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)
Part 11
Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;--en fauchant, après chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place...
Mais la satisfaction intime liée à mon oeuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient, que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles; conserver les boeufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.
Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir jalousé à cause du bon état de mon cheptel.
De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage:
--Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents livres de tourteaux.
--Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu...
* * * * *
Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
--Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a peu...
Hommage dont je n'étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse le tic-tac ému de mon coeur. L'impression des généraux qu'on encense après une guerre heureuse n'est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, après tout, n'était-elle pas aussi légitime que la leur et moins propre à inspirer du remords ensuite--qui avait sa source dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines?
* * * * *
D'autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des arômes d'infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ce même sentiment d'orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d'une même pièce, et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.
XXIX
Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de névralgies très douloureuses qui l'obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau autour de la tête,--sous lequel s'amenuisait encore son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela n'était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant du noir, s'exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en perspective.
--Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout!
Ou bien:
--Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est ennuyeux!
Elle se lamentait de même si l'un des enfants souffrait, si les récoltes s'annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table--s'occupant à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.
--Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je parfois.
--Oh! pour ce qu'il me faut!
Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par comparaison j'avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça la tenait dans l'estomac», elle _levait les gognes_[5] tout à fait, disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien un oeuf à la coque. Mais elle prélevait seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune.
[5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.
Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi. Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille n'avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fût un peu décriée... On se plaignait de mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.
Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais.
Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de m'occuper d'eux; c'est à peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés, mignotés comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés... Et je crois qu'ils nous aimaient vraiment...
* * * * *
Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire s'efforçait à l'amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se produisait assez peu,--car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat d'Afrique, qu'une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant l'expiration de son deuxième congé,--c'est-à-dire de sa rentrée en France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l'usage, quelques préparatifs pour les recevoir.
Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de chanter, de danser comme les jeunes!
* * * * *
Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous, un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.
Je passai une bonne soirée à causer, à _jarjoter_ comme on dit, avec ma soeur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la soeur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l'alcool,--et l'idée de la mort le hantait souvent.
--Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit par la racine!
Mais il tenait à jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou l'apéritif le soir--sans parler de grosses «bombes» les jours de paie, les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa soeur avait fait souvent des confidences, n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à l'emporte-pièce me déroutaient... D'où une gêne pesante--et mon grand contentement de le voir s'en aller.
Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que de coutume,--en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.
XXX
C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme l'était la mienne le diable ne peut guère tenter!
La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la Creuserie,--tout à fait par hasard il est vrai.
Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'être mal reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A la maison même, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n'eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces conditions, l'histoire finit toujours par être découverte; il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple déplorable pour les enfants.
* * * * *
Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je profitai de la période d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser nos guérets. J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la petite locature des Fouinats.
Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la servante, j'arrêtai mes boeufs à l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.
Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée... Après avoir mangé, la soif me prit et l'idée me vint, tout naturellement, d'aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai vers la maison.
La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court et d'une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une auréole, comme on en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l'échancrure de la chemise.
Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
--Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
--Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue...
--Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la liberté de vous mettre à l'aise... Je venais vous demander à boire.
--C'est bien facile.
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un verre, et bus à la régalade presque toute l'eau du pichet.
--Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
--C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le changement...
Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit moqueur.
--Ça dépend... Il y a des choses qui ont toujours le même goût! fit-elle.
--Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement.
Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le flot d'or de ses cheveux dénoués, alors que l'autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla même qu'elle provoquait mes caresses. Et nous allâmes jusqu'au bout de la faute...
Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque au reproche ironique de la nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était passé... Et rentrant à la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les façons d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des domestiques,--non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l'après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l'acte irrémédiable.
* * * * *
Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats, soit à l'occasion d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage. Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines sans la voir.
Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d'alentour, d'y prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s'intriguèrent de cette tolérance. Je dus être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes à la maison;--et de jaser...
M. Parent, l'année suivante, donna congé aux gens de la locature qui s'en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont Victoire ne sut jamais rien, j'imagine.
Son père, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité...
XXXI
Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu'à nous, malgré que, chacun dans leur sphère d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu'il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine:
--Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d'école.
Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer et répondit:
--L'école! l'école!... Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas allé, toi, à l'école; ça ne t'empêche pas de manger du pain! Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi.
--Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu'il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l'hiver...
--Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n'est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout... D'ailleurs, une année d'école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de l'argent!
--Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m'obtenir une place gratuite...
--Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites; il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y compte pas... Et je te répète qu'il vaut mieux mettre ton gas à garder les cochons que de l'envoyer à l'école.
Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l'impatience. Comprenant qu'il avait des griefs contre l'instruction, craignant de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette unique tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en classe.
Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. Mais pourquoi faire grise mine à ce que l'expérience démontre avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je m'étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l'araire du bien meilleur travail et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu décider le régisseur à adopter la chaux, mais il reculait devant la dépense, à vrai dire assez considérable. Sa grande préoccupation était de pouvoir verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle de l'année d'avant. C'est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien dire avec une moue de dépit:
--Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l'impôt!...
Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de la chaux:
--Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y parvenir.
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire de suite et le désir d'augmenter les rendements futurs. Mais la crainte l'emportait et nous en restions là.
Or, le propriétaire étant venu nous voir à la moisson me demanda si la récolte s'annonçait bonne.
--Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
--Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d'un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d'un gros chardon.
--Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première année; les récoltes d'avoine et de trèfle qui viennent après le blé sont bien meilleures,--et cela est bénéfice clair. Les avantages ensuite continuent à se faire sentir assez longtemps.
Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud de Baluftière, chez Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines. L'unanimité des avis entraîna son adhésion--et des ordres en conséquence.
Trois jours après, M. Parent nous annonça qu'il s'entendait avec des charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.
* * * * *
Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d'avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration, et il y en avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d'ironie, prévoyant qu'ils couraient aux abîmes.
Sans me risquer ainsi, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le son. A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je reparlais de l'affaire,--toujours désapprouvé par la bourgeoise:
--Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n'est pas la peine de les nourrir au pain blanc!
En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai d'un stratagème. Le meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision, qu'il en avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait à présent, pour presque tout le monde. Je le tançai d'un ton de mauvaise humeur, l'invitant à faire attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et après, Victoire elle-même n'osa pas proposer de revenir en arrière.
A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain,--d'autant meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu'à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l'adoption de la chaux.
Beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance! Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois médiocre notre pain de bon froment pour peu qu'il soit un peu dur. Ah! s'ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d'autrefois, ils apprendraient vite à l'apprécier!
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