La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)
Part 12
Je cite comme caractéristiques ces trois faits d'entrave aux idées nouvelles, mais il s'en produisit bien d'autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l'amélioration générale, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.
XXXII
Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la première fois, dans une minute de malheur m'ayant renversé, me piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter les lésions et meurtrissures.
Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna à l'immobilité pendant quarante jours.
Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; j'étais moulu, brisé, car la fièvre s'en mêla les deux premières semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations même m'étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'énervait, pleurait. Le médecin, qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu'à son heure,--tard dans l'après-midi ou le lendemain.
A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que d'être secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de Badinguet. C'est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela consternait son vieux père retiré dans son château d'Agonges.
Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet m'entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l'impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes, l'instruction gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d'État de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et les adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises, pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile à quelqu'un d'un peu calé de leur faire de l'opposition. Mais bien que le docteur eût l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois... Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher qu'en pérorant chaque jour au café!
En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l'on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s'atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau rager, m'énerver, il me fallut bien attendre.
Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
--Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.
Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu, tonnait la foudre en crescendo.
Et les grêlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme des oeufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les meubles--bien tard!
Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis; leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets, étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus...
Le vallon entier avait pareillement souffert.
Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.
Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons.
Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer mes domestiques.
XXXIII
En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après... On prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint jamais plus.
* * * * *
La propriété échut à un neveu,--un certain M. Lavallée, officier d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine, donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère avec sa famille.
Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,--seulement nous n'osions éclater, de peur d'être inconvenants... Nous nous tenions debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table, devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table, était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal!
Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le _mangeux_ de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
--Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les concours! fit-il en terminant.
M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, approuvait en bredouillant.
Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture, car il lui donna congé quelques jours après.
* * * * *
Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s'appelait M. Sébert, avait fait des études dans une grande école d'agriculture. Il prit ses fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le propriétaire quittait le château pour aller passer l'hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.
--Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les moutons, les cochons--et nous achèterons d'autres bêtes, des bêtes de race et sélectionnées...
Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu'il sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous allions jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet--à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!
Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait guère:
--Voici une bête convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.
Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre métayers:
--Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent des autres!
En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient changés et n'en valaient pas mieux.
A sa première visite M. Lavallée me demanda:
--Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
--Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter, ça ne peut pas gagner.
--Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.
Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il fallut de nouveau tout changer...
Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l'avait roulé--qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme au moins égale, sinon supérieure...
Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute très respecté,--comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une fortune honnêtement acquise!
Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en tracas et en perte... Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les choses n'en allèrent que mieux.
XXXIV
Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:
--A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort! fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la «Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée. Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu'à les exténuer. Ils ouvrirent une fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller les moutons qu'on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
--Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas gentil...
Elle souriait malicieusement:
--Ça m'amuse, moi, là...
Et continuait de plus belle.
Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit Charles.
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu'un plaisir.
N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gré de leur fantaisie?
Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l'un après l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on dit,--il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
--Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en offrit à Charles:
--Prends donc, ça te remettra...
Mais sa soeur intervint:
--Maman a défendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont nous nous servons.
Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement de colère et de révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l'égard de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées, au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
--Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile es-tu capable?
Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,--Charles, faisant naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière, cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet.
--Hue! Hue donc!
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus trotter.
--Hue! Hue donc! Veux-tu courir!...
Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d'un coup de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer silencieusement, pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité du château. Ludovic s'approcha, remué de ses larmes:
--Elle t'a fait mal?
--Oui, Monsieur Ludovic.
--Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de l'eau fraîche.
Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa joue.
La petite regardait, sans pitié:
--C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval.
Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
--Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta soeur d'agir ainsi.
Et, s'adressant ensuite à Charles:
--Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous les trois:
--Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre!
* * * * *
A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s'était amusé à faire une _grelottière_. C'est une sorte de petit panier ovale qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux avant de le boucher tout à fait--qui, remués, font ensuite un vague bruit de grelots. Le frère et la soeur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très en colère:
--Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te dire «Mademoiselle». Tu n'es qu'une _ch'tite méchante gatte_!
Alors elle se mit à geindre:
--Je le dirai à maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as frappée, que tu m'as injuriée, vilain paysan... Et vous quitterez la ferme, tes parents et toi.
Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.
Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Après que sa soeur se fut éloignée, il revint auprès de Charles:
--Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort!
--Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!
Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde n'ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse:
--Décidément, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de mes ordres.
Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis s'ensuivirent...
Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que Mme Lavallée avait été très mécontente de l'affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d'enfants.
* * * * *
L'année d'après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s'occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l'honorer sans aucun doute.
XXXV
Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l'âge, elle continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses rhumatismes. Mais depuis plusieurs années il lui devenait difficile, à la mauvaise saison, de quitter le coin du feu.
Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin.
Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année 65, je la trouvai alitée, la figure souffrante et changée. Son rhumatisme l'immobilisait depuis des semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors d'une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions et lui aidait à faire son lit.
--Je vais pourtant finir là toute seule... On me trouvera morte un beau matin!