La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 13

Chapter 133,742 wordsPublic domain

Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux coeur aigri s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu'elle avait apportées en quittant la communauté; elle prétendait avoir été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon né sans doute d'une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude... Elle répétait à satiété ces mots vengeurs:

--Les garnements! la saleté!

(La «saleté» c'était ma belle-soeur Claudine.)

Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation; cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l'envol des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l'anathème.

Je m'efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et j'entrepris d'allumer du feu, car il faisait très froid.

--Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il ne m'en reste plus guère! me dit-elle alors.

Chétive provision, en effet,--constituée de quelques morceaux épars au coin de la cheminée, de deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit:

--Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler mes pommes de terre. D'ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.

Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les autres n'avaient pas de mal, et je le dis à ma mère.

Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à mettre la soupe en train; puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai dans un domaine voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par la trappe.

En mangeant, la pauvre femme se montra d'un peu meilleure humeur; elle me parla de la Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; qui lui avait apporté lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses: du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.

--Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr elle m'enverrait un colis de friandises.

Incontinent, je fis écrire par le maître d'école une lettre à la Catherine. Je commandai ensuite à un marchand une voiture de bois payée d'avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.

A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant et je voulus voir mes frères.

Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, qui habitait Autry, vivotait péniblement, ayant eu des malheurs: pertes d'animaux, maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, à Montilly, gagnait de l'argent; la Claudine s'en montrait fière et un peu arrogante.

J'allai donc le lendemain les relancer l'un après l'autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l'entretenir de légumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.

* * * * *

Je rentrai à la Creuserie le troisième jour--content de moi. Grâce à mon initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience plus tranquille...

XXXVI

Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--après avoir fait un bon repas d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche. Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.

Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents cariées,--qui s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.

Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite à démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu... Ça n'alla pas plus loin.

Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de façon à être rentré avant eux.

Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.

--Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille!

Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je m'apercevais d'autre chose.

La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.

* * * * *

Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous... A l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver, d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.

Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils.

* * * * *

Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!

Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une; mais j'opposai comme sa mère un _veto_ énergique.

--Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!

[6] Se dit communément dans le sens de bohémienne.

En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.

Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée, mais non de traîner la nuit aux fêtes,--même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces précédents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était, quinze jours à l'avance, le même refrain:

--Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mère!

--Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.

Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée--et l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut certainement pour quelque chose.

Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela, empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures,--et quand, à la taille des bouchures nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce. Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs, l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c'en était pitié.

A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous lui pardonnions tout.

XXXVII

Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu'on n'oublie pas...

La moisson s'était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute avant peu.

Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, qui venait de finir ses vingt-trois ans, était en promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; on devait faire les «demandes» le premier dimanche d'août et la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l'arracher, malgré l'argent que j'avais déboursé pour le sauver du service?

Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir... Cinq ou six jours plus tard il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.

J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée, dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table, le Jean tout prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait même de manger, mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Et personne ne montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques victuailles. On entendait à chaque instant leurs soupirs profonds...

--Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d'une voix étrange. Mais pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat?

--Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, répondit-il avec effort.

Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d'un plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris s'agitant sur la poutre firent choir du grain à demi moulu dont l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur auquel le domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour le coq,--un beau sultan couleur feu,--vola sur _l'entrousse_[7] fermée et, caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l'intérieur pour ramasser les miettes. Clémentine le chassa plutôt brutalement. Victoire reprit, de la même voix rauque et saccadée:

[7] Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur l'embrasure des portes.

--Je te mets un morceau de jambon, deux oeufs durs, quatre fromages de chèvre... Pas de pain, tu en achèteras en route.

De la tête il fit signe que oui; un grand silence pénible s'affirma...

Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère s'accoudèrent sur la maie, la tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je préférai brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu'il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:

--Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu ferais attendre tes compagnons...

--En effet, l'heure approche!

Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons,--une petite de quinze ans que nous avions prise au lieu et place de la Mélie; il l'embrassa.

--Au revoir, Francine.

Il embrassa de même en disant «au revoir» le domestique et son frère Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s'humectaient.

--Au revoir, petite soeur!

--Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de chemin...

Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras. Je marchais par derrière avec le paquet. Un vent d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il avait plu les jours précédents et, bien que le soleil se montrât, ce n'était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l'éloignement rendait sombres. On voyait dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: «_Paie tes dettes_!»

Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route et comme nous arrivions à un tournant:

--Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d'un ton bref.

On s'arrêta--et les femmes, à tour de rôle, d'étreindre le partant avec des larmes, avec des cris.

--Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t'emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais...

--Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!...

Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j'étais prêt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le conscrit à mon tour.

--Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas pour longtemps...

Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête. Cependant que j'entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre.

--Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.

Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.

* * * * *

On se remit donc au travail comme si de rien n'était: on leva les avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.

M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d'officier pour aller se battre.

* * * * *

Des événements de la guerre on ne savait pas grand'chose, sinon que c'était loin d'aller bien pour la France.

Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles,--nous et beaucoup d'autres, de tout un lointain voisinage.

Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon étant prisonnier, à la suite d'une grande bataille perdue, on avait proclamé la République à Paris. Les jours suivants l'affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé par Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un «rouge». A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait cette écharpe convoitée depuis si longtemps...

Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris. Et l'on parlait d'une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans,--ce qui me touchait beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d'être appelés.

De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu après pour la visite, partirent dans les premiers jours d'octobre.

Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante hectares--jusqu'au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à la fin. Si bien qu'avec l'aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, je pus tout de même faire mes emblavures.

Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout l'on voyait les femmes s'employer, s'exténuer à des travaux d'hommes.

* * * * *

A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands chefs vendus aux Prussiens et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait livré une armée entière.

Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage se multipliaient violences, incendies et pillages... Des bruits alarmants faisaient croire à leur présence toute proche:--on les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient à grossir l'inquiétude anxieuse de tous...

Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans les fossés, les ravins, les chênes creux, leurs objets précieux; un vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays!

* * * * *

Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d'opposer une résistance aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon le docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens fusils et convoqua deux fois chaque semaine, pour faire l'exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d'active, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de section ou d'escouade.

Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents; on leur apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s'en servir. A l'issue de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur exultait; il offrit plusieurs fois du vin,--un litre pour trois,--et du pain blanc. Mais n'eut-il pas l'idée saugrenue de faire installer à la mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, s'esquiva le premier au bout de trois heures parce qu'on le vint chercher pour faire un cercueil.

--Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.

Les autres ne tardèrent pas à faire de même, abandonnant la mairie. Le docteur, blessé dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez, avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé.

A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs de plus en plus rares. De cinquante encore à la quatrième séance ils dégringolèrent à huit la fois suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet trouva le capitaine tout seul...

Telle fut l'histoire de la garde nationale de Bourbon--dont on s'amusa longtemps par la suite.

* * * * *

A la terreur que causait la perspective de l'arrivée des Prussiens, vinrent s'ajouter des fléaux malheureusement très réels. D'abord un froid précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis survint une épidémie de petite vérole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de Louise, la fiancée de notre Jean. Sa jeune soeur, défigurée, pleura sa beauté perdue, regrettant de n'être pas morte aussi.

Dans le moment que les Mathonat étaient atteints, au point qu'il n'y avait quasi personne en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur concours. Or, cette maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser partir... Un peu enrhumé je me prétendis malade pour mon compte, faisant le _quetou_[8], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement... Elles s'apitoyèrent sur moi, ne se rendirent à Praulière qu'après la mort de Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de rester indemnes.

[8] Faire le _quetou_: être maussade et triste.

* * * * *