La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)
Part 14
Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon, s'empourprait en entier, au point qu'on l'eût dit voilé d'un suaire de sang. Phénomènes atmosphériques auxquels on n'aurait nullement pris garde en temps ordinaire,--mais qui en ces jours de deuil, de désastre et de misère, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; le sang des morts et des blessés le teignait ainsi... La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde comme d'une chose très probable.
D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces pensées de vengeance divine et d'horribles calamités; il se félicitait cet homme de voir à ses paroissiennes des visages angoissés--et de ce qu'elles avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années.
--Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!...
Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le monde courbait la tête, tristement.
* * * * *
De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L'aîné, sous le soleil d'Afrique, continuait à s'en tirer sans trop de misères. Mais Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à un combat, il faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l'hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,--d'autant plus que c'était généralement sur une feuille de papier froissée et maculée qu'un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon... Chacune de ces lettres témoignait des circonstances où elle avait été faite, et du degré d'instruction de son auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, oeuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu'à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d'habileté. Clémentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l'épicière qui savait écrire. Un jour de semaine--car, le dimanche, les clients de l'épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.
L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu'on en fut gêné plus qu'à l'ordinaire.
A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en révolte luttait contre l'armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s'épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu'on gardait pour leur temps de service,--et Charles fut du nombre,--moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les disparus dont on ne savait rien.
Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre d'un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu'on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient encore,--des prisonniers condamnés pour tentative d'évasion que l'on renvoyait seulement à l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des gens prétendirent l'avoir rencontré à Bourbon--et qu'il s'était déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un nouveau mari...
XXXVIII
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Il me parut que son séjour en Algérie l'avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:
--Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas à ça!
Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d'un an après, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s'appelait Rosalie.
Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s'unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de neuf.
* * * * *
Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d'habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques petites douceurs, s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler ironiquement «des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l'eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur petite santé.»
Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait de la pâte et l'autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, elle dit que c'était par la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille à son tour se plaignit de ce que sa belle-soeur avait chauffé sans mesure,--ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D'un commun accord elles décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l'autre en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgré que Clémentine s'évertuât à un travail consciencieux.
* * * * *
Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment du maître, une bourrique et une petite voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l'attelage pour aller avec son mari à la fête patronale d'Ygrande,--chez un oncle de Moulin. Mais voilà que le Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma fille qu'une malade, une «bonne à rien», n'avait pas besoin de se promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-soeur de «sale bête!» Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s'en désolait. Mais je mis le holà, déclarant que Clémentine aurait l'équipage puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse de cette décision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant.
Et les deux belles-soeurs dorénavant ne se parlèrent plus guère que pour se ridiculiser l'une l'autre, se déchirer à qui mieux mieux...
* * * * *
D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie d'émettre des avis sur toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne tarda guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. Il en résulta une de ces tensions, si fréquentes dans les communautés, qui rendent pénible l'intimité quotidienne.
XXXIX
Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de l'absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d'un retard de nouvelles, de ruminations sur sa vie,--des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pénibles sous le soleil d'été,--d'un rêve même plus ou moins saugrenu qui lui faisait craindre les pires catastrophes...
La libération approchait pourtant. Mais des manoeuvres d'armée, tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais ses meilleurs poulets dont elle voulait sacrifier un pour fêter le retour de l'enfant. Devant la grange, une treille, par moi plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait cette année-là des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la bourgeoise songea:
--Tiens, lui qui les aimait tant... Si j'essayais de les conserver jusqu'à son retour!...
Et de nous dire au repas qui suivit:
--Vous savez, je défends qu'on touche aux raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles!
Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer qu'avant l'arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre parlait d'or. Parce qu'ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la journée, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L'amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d'une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l'air, assez résistante pour arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d'une coulisse vers le haut, intriguant fort Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas dans la confidence... Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu'à hauteur des raisins et enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
* * * * *
Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa soeur.
--Tiens, c'est des raisins que vous avez là dedans? s'exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver... Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin?
--Non, ma fille, non! Quand même on m'en offrirait bien plus qu'ils ne valent je ne les vendrais pas;--je les conserve pour mon Charles.
--Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s'en alla.
* * * * *
Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une pauvre femme dont le mari était souffrant.
--Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit, nous expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu'il n'a pas mangé; les oeufs lui répugnent; il a seulement envie de raisins. Je vous en achèterais bien quelques-uns...
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu'elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
--Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous... Mon Charles va rentrer du régiment; je les lui conserve.
* * * * *
Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient demeurés à Paris jusqu'en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d'engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,--si bien qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.
La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore; elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne:--on eût dit l'une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une grande mobilité d'expression--et sa redingote dansait sur son dos.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j'emmenai M. Lavallée visiter les étables où s'imposaient de menues réparations. Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu'elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.
--Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils deviennent rares;--au château, nous n'en avons plus un seul... Ce sont pourtant les fruits que je préfère... Mais pourquoi donc avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu'à présent?
Alors ma femme, avec un sourire contraint:
--Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
--Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et la pauvre de crier:
--Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et le petit panier; vous cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame.
* * * * *
Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint sur l'incident:
--Ce n'était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n'en profitera guère...
Pour une fois, Moulin fit chorus:
--C'est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l'ancien temps!
Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de la justesse de ces observations... Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de la bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le mari était malade:
--Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles!
Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame pour qu'elle les lui offrît, très humblement...
--C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait d'autre part une certaine satisfaction d'avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de ses pensées multiples, elle répondit d'un ton conciliant:
--Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre dame!
XL
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n'étais guère plus riche qu'au moment de mon installation; c'est tout juste si j'avais pu rembourser les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains chanceux avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61, les canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts trop difficiles. Et au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de réussir, ç'avait été ce nouveau désastre: la guerre!
Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes récoltes, après la mort de mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille francs environ,--part d'héritage comprise.
Je me souciais peu de garder cet argent dans l'armoire; d'abord, il n'y faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne connaissant pour l'instant nul placement avantageux, j'en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la région! Fermier de trois domaines, marchand de grains, de vins, d'engrais et de graines il cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de mine souriante, d'abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de mains, parlait patois avec nous autres les paysans, offrait facilement une tournée, les jours de foire. Sa maison, à un étage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionnés attiraient l'attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup, passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus que par nécessité.
J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l'argent un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine. Le marché conclu j'abordai l'autre affaire:
--Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent que je voudrais placer; voulez-vous le prendre?
--Mais, sans doute... Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en coeur.
--Dans les quatre mille francs, Monsieur.
--C'est bien peu... Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
--Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui... Si, pourtant: j'ai un voisin qui doit avoir deux mille francs à peu près.
C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait dit ça un jour que nous coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
--Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je m'arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir, vous êtes un client... Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir!
J'allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
--Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme qui fait beaucoup d'affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s'il est vraiment riche... Si ça tournait mal?
--Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros comme lui... Si j'avais son gain d'une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
--Taratata... S'il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille francs, mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous; nous irons chez le notaire qui fera un billet... Je ne vous demande que quatre francs cinquante d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du cent pour vos peines.
Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent de Dumont dans ces conditions. Mais la bourgeoise et les garçons, moins aveuglés, m'en dissuadèrent.
A l'époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur d'affaires, en m'excusant de ce que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion manquée--ajoutai-je hypocritement.
Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
--Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir...
Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira du cordial sourire habituel pendant qu'il étalait mes pièces d'or et palpait mes billets. J'étais content qu'il se montrât d'aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu...
* * * * *
Au 1er mars de l'année suivante, c'est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s'arrêta pour nous causer:
--Vous ne savez pas la nouvelle?
--Et quoi donc?
--Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure et n'a pas reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant qu'il ne reviendrait plus--il est passé en Suisse! On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!
Sur le char où j'empilais toutes longues les branches des arbres élagués, une sorte d'éblouissement me fit chanceler. Le Jean s'en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre. Je m'abstins d'aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu'il s'agissait d'argent placé en dehors de ses offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,--un homme de bon conseil, bien connu des gens de la campagne--et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m'être utile.
--Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n'aurez qu'à donner vos pièces au syndic.
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
--Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c'est malheureux!
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y eut que Charles pour se montrer philosophe, nous remonter.
--Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; c'est perdu et puis voilà... Rien ne sera changé dans votre façon de vivre.
J'avais d'autre part la consolation de savoir très nombreux les badauds de mon espèce. Je me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de ma femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête Cerbony, par principe, tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, du rocher où se dressent les tours du vieux château, se jeta une nuit dans l'étang qui fait suite. Les laveuses au petit matin découvrirent son cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.
* * * * *
Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à Moulins, m'associer avec d'autres victimes pour consulter un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent. J'avais bien dépensé en déplacements et frais divers l'équivalent des deux cents francs qui me revinrent.
XLI
Charles avait perdu au service ses façons bizarres; il était à présent plutôt gentil et serviable, et il s'exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal.
--Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on est en présence d'étrangers, on se trouve gêné; on se tait, ou l'on dit des bourdes qui les font se ficher de nous... Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu'on est paysan, de s'exprimer en dépit du bon sens...
Alors, la Rosalie:
--Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du château... On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
--Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on devrait mépriser leurs appréciations... Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche moins les mots, qu'on ne dise plus, par exemple, _ol_, pour il--_nout'_, pour notre--_soué_, pour lui--_bounne_, pour bonne--_ch'tit_, pour chétif ou mauvais, et ainsi de suite.
Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre quasi entièrement son parler d'autrefois.
Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes de son pays, de son milieu; l'essayer est même s'exposer à de gros ennuis.
XLII