La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)
Part 15
Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l'âge, moi tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages--et Moulin fut obligé de partir. L'intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante. Roubaud promit de l'employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison, venait souvent passer l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et rapportait une bouteille de lait,--quelquefois même un panier garni de fromages, de fruits, de galette.
Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres, qu'elle allait partir à son tour si l'on continuait ainsi.
--Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement.
Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.
--Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts!
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Nos enfants, gagés, n'avaient nulle part de maîtrise. Nous leur reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; ils collaboraient à une oeuvre qu'ils continueraient pour leur compte plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible.
Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les libéralités faites à sa soeur--peu à l'aise, chétive et découragée. Mais l'aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine--ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans difficultés.
* * * * *
Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.
XLIII
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route. Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines.
Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
--Le maître veut trois cents francs d'augmentation à partir de la Saint-Martin prochaine.
Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accepté sans trop récriminer dix ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel,--c'est-à-dire que le maître, outre sa moitié des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part, indépendamment des redevances en nature. Les cours n'étaient pas supérieurs à ceux de l'autre décade. Les bénéfices n'augmentaient qu'en raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune augmentation.
--Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas tenu à donner aujourd'hui une réponse définitive.
--C'est tout réfléchi! repartis-je.
Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au coeur!
Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j'offris un appoint de cent francs.
Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des métayers qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient à se placer ailleurs. C'était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
--Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin...
XLIV
Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est las de la vie qu'on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères... Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pénibles la même résistance.
Ah! le coup était rude! J'avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n'étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, de celui du domaine. Et n'étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si longtemps ma maison?--à cette grange où j'avais entassé une telle somme de fourrage?--à ces étables où j'avais soigné tant d'animaux?--à ces champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde?--à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--à ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j'avais trouvé un abri par les temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d'où un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu'il était le maître!
* * * * *
Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m'étais point soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous--voués aux travaux forcés perpétuels.
Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons les blés, labourons et bêchons!
Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!
Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure agréable.--Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés, sarclons et binons!
Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias chargés de grappes blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le réveil à trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu'à neuf ou dix heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les membres...
Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos... Joie de l'ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.--En grande hâte, achevons les foins, les céréales blondissent... Vite, coupons le seigle et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle... Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou d'arêtes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes lourdes...
Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.--Les avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que les chemins sont secs.
Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse.--Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à arracher, la grande «tourmente» toujours...
Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!
Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en ordre, à _râper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée convient très bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras, pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir...
La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que de s'amuser à ces babioles.
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Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à compter avec les éléments extérieurs,--ou seulement très peu. Pour nous, c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrête pas; les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal... Voici la sécheresse qui tient bon des semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin pour abreuver les bêtes--et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on éreinte les boeufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue... Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée... Voici un orage, et l'on tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper... Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le jour, qui déracine les céréales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau à l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du mal aux blés naissants;--mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes... Pour une raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves de nos bêtes.
Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des «chrétiens». Et, malgré tout, il en crève!
A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou, simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix fort et qu'on réussit mal...
Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value importante.
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Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés, rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de fumier,--prisonniers dans le même cadre!
Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne verrons jamais rien!
Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et mercerie...
Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:--nous sommes si loin des centres!--comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt francs à propos de rien...
Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des plébéiens, des croquants!
Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N'empêche que nous sommes «très heureux...» M. Lavallée me disait un jour qu'un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui!
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Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. Il n'est pas bon de trop réfléchir à son sort;--ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
XLV
Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, s'intitulait «agriculteur», c'est-à-dire qu'il gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait insuffisamment les lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses et avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser vendre les bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d'engrais.
--Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates et vos nitrates, le fumier doit suffire!
Et il secouait sa tête blanche avec un geste de terreur.
Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable, toujours trop élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire où c'était de même. A la troisième, on vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille pour les règlements de fin d'année. Les comptes de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l'argent, il leur remettait d'un ton rogue une somme toujours inférieure à celle qu'ils demandaient... Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant insisté, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent écus, ce seigneur de village n'avait rien trouvé de mieux que de jeter, d'éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, tout en marmottant de sa voix nasillarde:
--Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà! Ramasse...
Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin, régulièrement. Une idée de Charles me parut bonne à adopter. Je m'en fus relancer le maître, chez lui, en temps utile.
--Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai absolument besoin d'argent.
--Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n'ont pas été forts, cette année.
--Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur.
(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la moitié!)
--Jamais de la vie, jamais de la vie...
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes:
--Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que j'avais dû oublier un achat de moutons et j'insistai tout de même pour avoir mon argent... Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais n'osa s'en fâcher.
Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour arriver à se faire payer.
Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée.
--Le travail déforme les juments, et leurs produits s'en ressentent, disait M. Noris.
Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu.
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En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir détaler dans les sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclavé dans nos cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abîmer les emblavures,--mais il était bien inutile de s'en plaindre.
Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu'il fût appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d'un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel, qui labourait de l'autre côté. Le brave Pinel m'a toujours juré qu'il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n'en tendait jamais...
* * * * *
Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines. Comme la destruction d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de «République» l'agitait de grands frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et chantant des couplets de la _Marseillaise_...
A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en devenir fou!
En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait failli l'emporter, on était venu lui annoncer les résultats d'une élection favorable aux républicains. Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé dans un murmure haletant, la haine profonde de son coeur:
--Les brigands!... Il n'y a donc plus de place... à... à Cayenne!...
Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui.
Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d'une période électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain:
--Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille en les conservant.
J'objectai que personne ne savait lire.
--Leur présence seule est dangereuse! reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant:
--Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis en dehors des «rouges». Et il nous obligeait aussi à ne pas fréquenter les boutiques jugées par lui subversives.
Il se vengeait à sa manière de la «sale République...»
XLVI
Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui passent ce moment à l'auberge.