La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 16

Chapter 163,770 wordsPublic domain

Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent...

Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire...

--Alors, à quoi bon? me disais-je.

* * * * *

Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne. J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis, et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies. J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir un bout de prière.

Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre tous les crimes!

* * * * *

Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!

Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.

--Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.

--Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas.

--Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions responsables, vous, ses parents...

Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille; car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et leurs domestiques.

Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un «_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.

--Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous!

Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.

* * * * *

Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!

L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid. Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de fumier. On sentait une grande misère dans la nature.

Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations furieuses de Mlle Yvonne:

--Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui dessus!... Vous en avez le droit.

C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la chance de leur plaire!

Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout... C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs!

Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur place au Paradis, à ces deux numéros-là!

XLVII

La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma soeur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.

--Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour; d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir t'en charger.

J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je préférai consentir à l'arrangement sans protestations inutiles.

A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle fut là. Je n'eus pas admis d'ailleurs qu'elles lui fissent des misères...

Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d'aucune façon,--pas même comme autrefois pour la garde des bêtes.

Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent:--elle était le mystère, l'ulcère de notre maisonnée.

Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs élémentaires qu'il faut accepter, quelque pénibles qu'ils soient... Or, mon parrain, assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger, n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j'avais encore plus de ressources que mes deux aînés...

* * * * *

Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre. Le mauvais domaine qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres, qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari, faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées... Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures, lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:

--Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?

--Impossible, il faut que je rentre; on m'attend...

--Allons! venez tout de même--c'est moi qui la paie.

Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses...

Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait communément--lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée sortirent de la maison rongées d'anémie...

Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,--mais alors la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.

Et il y avait ensuite une période navrante,--où les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état d'accommoder la salade...

Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.

De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite, Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège... La cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots, écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!

Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.

Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la fortune.

* * * * *

Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l'avoir réalisé... Deux ans après la guerre, se trouvant à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une peau de chèvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier! Sans compter sa partie de _mouche_, à gros jeu, tous les dimanches, et les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut--comme gêné de s'entretenir avec moi.

Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou. Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:

--La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si ça tiendra longtemps?

Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.

Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins.

La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les lessives,--même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien tristement.

XLVIII

A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma soeur Catherine, venait de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille bourbonnaise;--il n'était pas revenu depuis l'époque où ses parents l'avaient amené tout gamin.

Parti au régiment comme volontaire d'un an à sa sortie des écoles, il occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre...

Georges et sa femme décidèrent de s'installer chez nous durant leur séjour,--une de mes nièces d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s'exclama:

--Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis...

Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment les nourrir...

Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;--eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des couvertures.

Le jour venu, Charles attela à notre charrette, que nous conservions toujours bien qu'elle nous fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de bon service, et se rendit à la rencontre des Gaussin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins.

Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais en train de conduire les fumiers; d'une venelle perpendiculaire je débouchai avec un char vide presque en face d'eux, dans le grand chemin, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.

Je criai «Holà oh!» à mes boeufs qui s'arrêtèrent. Charles me présenta:

--C'est mon père.

Les jeunes époux eurent une même exclamation:

--Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle...

Et se précipitèrent pour m'embrasser.

--Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!

--Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné.

Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les boeufs je me laissais embrasser:

--Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je, non sans confusion.

En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable,--d'autant que tout cela se ressentait plus ou moins du contact du fumier... Et j'avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien «pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue très simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pâquerettes, et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.

--Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.

--En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos chemins; ils auraient grand besoin d'être aplanis.

Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l'expression un peu trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds...

Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine d'adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s'étalait dans l'échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col rigide.

Je hélai les boeufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents,--toujours dans la même maison, au service d'une seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament.

--Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit Georges, après un silence.

--Oui, Mons...

Je faillis bien dire «Monsieur»:--dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu!

--Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer bientôt.

--Ah! oui, le fumier... Le fumier sorti des étables, produit de la fiente et de la litière?

--C'est cela même! répondis-je avec un sourire un peu moqueur.

Cette observation me semblait bête.

Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien que je fus amené à lui dire que c'était là où nous allions semer le blé que je conduisais ce fumier.

--Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l'on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?

--Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.

Georges reprit:

--Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait, vois-tu, si l'on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.

--Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne l'est guère; je suis montée un peu sur la route; j'ai eu mal au coeur d'avoir été trop secouée...

Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit s'avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale. Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l'on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais coeur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner péniblement notre jolie nièce.

La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos hôtes une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à l'huile de noix. Pour eux seulement:--faire de l'extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe s'en fâcha:

--Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille!

Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit heures passé, lorsqu'on ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout à fait venue...

--Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.

Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean.

Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient:

--Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.

Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse propre, et je pris place à côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au lait et se régalèrent des haricots fins et tendres auxquels Victoire n'avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet--plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux petits soins l'un pour l'autre.

--Qu'en dis-tu, Georges?... N'est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.

Et lui:

--Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots...

Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires.

--C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas trop, petite...

Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l'on se parlait comme ça entre époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond, peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais on ne se prodigue jamais de mots tendres.

Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui reprochaient encore doucement d'avoir préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l'avenir:--ça leur était bien égal de manger un peu plus tard!

Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre de sa mère, une couronne de pain blanc, notre pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà dur; ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user.

--Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.

Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.

--J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de bon matin, à six heures?

--Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous travaillons.

--Sitôt!... Ah! par exemple!... Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures au bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout à l'aube, vous verrez...

Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les autres commençaient à manger. Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun émietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre rouge et le trempa d'une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très étonnée:

--Mais alors c'est une autre soupe... Vous mangez deux soupes à votre dîner?

Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n'avait guère retardé la cuisinière...