La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 17

Chapter 173,867 wordsPublic domain

Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Nuit plutôt maussade; ciel sombre et brise trop fraîche; la lune en faucille éclairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu'elle se défendît d'avoir froid:

--Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr; il ne faut pas nous attarder.

Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d'eux qui parlaient si bien,--et aussi parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu'elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.

Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le matin.

--Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe de tout le monde.

Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier déjeuner, le repas de la potée au lard!

Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du café au lait.

Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous et comme nous au «goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction.

Pour la circonstance on se mit à table à midi, c'est-à-dire une grande heure plus tôt qu'à l'ordinaire,--la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord, puis une juteuse omelette aux oeufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre--et les poires d'un espalier du jardin qu'on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon! Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l'autre extrémité n'étant qu'en apparence conforme au nôtre--omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage peu crémeux et pas du tout sucré:--les seules poires étaient semblables, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s'avisa d'en prendre une.

--Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les _bâtardes_ ne manquent pas, à cette saison...

Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles poires, et personne dorénavant ne s'avisa d'y toucher.

Au repas du soir, on n'essaya même plus de sauver les apparences. Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume--et pour les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la conseillait.

Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestations d'être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de ce que nous vivions si mal,--encore que notre ordinaire fût meilleur que de coutume.

--Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je dit à ma femme.

Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient la grasse matinée. On fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se dénichaient qu'entre sept et huit heures.

--C'est le seul moment tranquille de la journée, affirmait Rosalie; on ne les a pas sur le dos!

Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les oeufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans l'étable à vaches au moment de la traite, n'esquivant qu'à grand'peine entre les pavés mal joints les trous pleins de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses pantoufles;--des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et dans la préoccupation de cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d'une vache qui fientait. Elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants lorsqu'on les détachait pour aller têter. Par la suite elle hésita même à franchir le seuil de cet endroit dangereux... A la maison, elle s'occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle,--très habile à ces petits travaux d'agrément.

Georges, après un baiser au front de sa femme, et un «Au revoir!» comme pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et après quelques tours à la charrue, s'en allait flânocher au bord des mares pour capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d'embrasser de nouveau sa Berthe qui lui demandait, câline:

--T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.

Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant ses grenouilles--qu'il écorchait lui-même, personne ne voulant s'en occuper.

Rosalie disait:

--Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c'est race de crapauds!

Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus d'hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait avec son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, les gestes de son poing maigre.

* * * * *

Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l'épicier du bourg. Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade des vieilles tours les fatigua sans les amuser. Mais ils s'intéressèrent au moulin, au parc en terrasse, à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin--où les pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d'un lointain rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la Saint-Croix. Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur après-midi.

Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres,--après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l'encre, car nous n'en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta l'intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne chercha pas à masquer son dépit.

Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je crois. Ils appréciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l'on se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous plaignaient-ils de travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.

--Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s'il vous fallait rester chez nous toujours?

--C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à devenir fermière. Pour que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable, un jardin aux allées propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me promener.

--Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d'été, à condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.

Je songeai par devers moi:

--Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des fruits,--mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes sans doute dans le même cas: quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu'elle offre, nous ne pensons pas à l'existence de l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent dur et ingrat...

* * * * *

Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils, somme toute, mais leur départ nous apporta quand même une impression de détente heureuse. C'est que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation avec des gens différents de caractère et de moeurs provoque toujours une contrainte pénible. Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise.

Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos hôtes. Je l'entendis qui disait le soir à la servante:

--J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, les Parisiens, on mangeait mieux...

XLIX

Nous avions grand souci de notre Clémentine souffrante et miséreuse. Elle venait d'avoir un quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec le jardinier du château manquait de travail. Aussi devaient-ils deux sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand du bourg,--sans parler de leur loyer.

La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder et parce qu'elle manquait d'effets convenables.

Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. L'une des religieuses de Franchesse, qui s'entendait un peu aux maladies, la disait atteinte d'anémie chronique:

--Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!

Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation du ménage!

--Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, un jour qu'elle rentrait de la voir, au mois d'octobre 1880.

A la Toussaint je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de coeur devant l'impression de misère du logis--qui me rappelait l'aspect de celui de ma mère, aux dernières années de sa vie! Clémentine, chétive et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me voyant entrer.

Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le souvenir me hantait d'une autre scène en cette même chaumière, un matin que j'étais venu demander à boire à sa locataire d'alors...

--Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne peux pas me donner.

Je remarquais son souffle court, ses phrases terminées en une modulation affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante... Je la réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui envoyer le médecin. Mais elle s'en défendit:

--Mais non, mais non, papa. La soeur m'a déjà donné du fortifiant, c'est tout ce qu'il faut... Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au médecin. Et puis, c'est trop coûteux pour nous...

C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent dans nos pays. On se fait de la tisane; on se traite soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.

Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. Peu de jours après ma visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut quérir à Bourbon le docteur Picaud:--Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d'exercer. M. Picaud la jugea très malade--une jaunisse s'était greffée sur l'anémie--et donna l'ordre de lui enlever tout de suite son bébé que recueillit une soeur de Moulin. L'un de ses frères prit l'aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace à l'arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.

Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientôt se rendre à l'évidence: aucun espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour à l'autre des progrès effrayants...

Clémentine mourut à la fin novembre par un triste temps de givre et de brouillard,--à trente et un ans!

* * * * *

Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu'au printemps le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.

L

Depuis mon embauche lointaine chez son père, depuis surtout qu'il était venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l'époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il.

M. Fauconnet avait le bras long--qu'il s'agisse d'obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la révision, ou d'intervenir dans les affaires de justice.

Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils au château d'Agonges, qu'il habitait depuis la mort de son père.

Enfin l'on devait à son influence la mise en train d'un petit chemin de fer à voie étroite de Moulins à Cosne, qui desservait Bourbon et Saint-Aubin.

Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition à l'Empire, était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc.

Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent d'affermer les deux domaines à un fermier général en vogue, qui nous donna congé.

Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque locature, laissant les deux garçons prendre une ferme à leur compte.

Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m'employai à la leur faire donner. A des conditions d'ailleurs sévères,--car notre député, si féru du bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin les tenanciers de ses domaines.

Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!

Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de la même grandeur à peu près que celui où j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec les revenus de mes petites économies--placées par le notaire sur hypothèque sérieuse--je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez tranquillement.

LI

Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une maison si étroite--et si peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé son frère Francis, qui commençait à aller en classe,--et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.

J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes qu'à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me remettre à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient quand nous étions ensemble.

Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement et d'ennui. La bourgeoise aussi, d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.

* * * * *

Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous tenait bien compagnie. Son activité d'enfant, expansive et bruyante, animait notre triste intérieur de vieux...

Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les grandes tartines de beurre, les fruits--et toutes les indulgences.

Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir entendu raconter à sa soeur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.

Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de génération en génération: _la Montagne verte_, _le Chien blanc_, _le Petit Poucet_, _le Sac d'or du Diable_, et aussi _la Bête à sept têtes_. Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne grâce:

«Il était une fois une grosse _Bête à sept têtes_ qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa fille à qui tuerait la _Bête_,--mais personne n'osait tenter l'aventure. Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au devant de la _Bête à sept têtes_, réussit à la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu'il avait laissée très malade.

Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la _Bête_. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au palais, il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu'elle peut la cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint pourtant, la mort dans l'âme.

«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir s'élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes, drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le meurtrier de la _Bête à sept têtes_. Vite il court jusqu'au palais, se présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en désignant le bûcheron:

«--Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tué la _Bête_.

«L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apporté les sept têtes,--et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme.

«Mais, lui, sans s'émouvoir:

«--Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car les langues, les voici...

«Déficelant un paquet qu'il portait à la main il en tire une espèce de bocal où, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi d'envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»

Francis était tout oreilles; après celui-là il en voulait un autre,--jusqu'à épuisement de mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les princesses de rêve,--les princesses aux robes couleur d'argent, couleur d'or, et couleur d'azur, anciennes chambrières ou gardeuses de dindons! Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d'abattre en une nuit toute une grande forêt et, le lendemain, d'édifier un palais mirifique--grâce à quoi ils devenaient aussi des seigneurs de haute puissance, des rois ou des princes.

A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d'explications que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l'air de croire à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J'aimais autant qu'il prît goût aux devinettes.

--Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et qui retombe jaune?

Il réfléchissait:

--Peux pas trouver, grand-père...

--C'est un oeuf, gros bête!

--Ah! oui... Autre chose, je t'en prie...

--Je veux bien... _Lattotétrouya_, qu'est-ce que ça veut dire?

Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer en décomposant:

--Latte ôtée, trou il y a... Ote une des lattes de _l'entrousse_, ça fera bien un trou... Qu'est-ce qui marche sans faire ombre?

De celle-là, il se souvenait:

--Le son des cloches, grand-père.

--Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?

--C'est le balai.

--Qu'est-ce qui a un oeil au bout de la queue?

--La poêle à frire.

--Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?

--La ronce.

--Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges...

Il ne me laissait pas achever:

--Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.

--Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi?

Nouveau silence.

--Je ne sais pas, grand-père.

--C'est une vache,--non pas une de celles du four, une vache pour de vrai:--ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner... Voilà...

--Autre chose, grand-père.

--_Grainsmouti? Habiscouti?--Grainsmoudra! Habiscoudra!_

--Comprends pas...

--C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et d'un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s'empressent de répondre, l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se coudra.

Quand Francis en vint à s'escrimer sur des problèmes, je l'intriguai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.

--Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté d'une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus le quart d'autant, plus un, cela m'en ferait cent.» Combien en avait-elle?

Il chercha longtemps, mais en vain; je fus obligé de lui dire le nombre des moutons:--trente-six.

* * * * *

Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on citait encore ses hâbleries de choix.

--Allons, Francis, ouvre tes oreille...

«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit le canton sans parvenir à retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré chez lui, il crut percevoir des grognements du côté du jardin. Rien ne se montrait cependant. Enfin, parcourant un carré de haricots où rampait un plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur d'un énorme giraumon avec une nichée de huit petits cochons roses et blancs,--et il y avait encore de la place de reste!

«Un matin d'août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut d'abord aux évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces soulèvements de terrain étaient simplement le fait des tubercules en passe de grossir avec une rapidité phénoménale!

«Plus extraordinaires encore les incidents de chasse.

«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, Bergeon en avait tué tant et tant qu'il les rapportait à pleins sacs et qu'il en tombait encore de l'arbre au bout d'une semaine!

«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang, il aperçut des canards sauvages qui s'ébattaient tranquillement à la surface de l'eau calme. Il eut l'idée--n'ayant pas son fusil--de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l'autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite:--l'un se précipite sur le bouchon qu'il avale, et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt l'engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvent empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer hors de l'eau et à les emporter.»

Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces balivernes, et je ne fus plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit à me parler de ses choses d'école, des rois et des reines, de Jeanne d'Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres et de massacres. Il égrenait comme un chapelet tous les événements des siècles... Je n'étais plus d'âge à retenir ça; et quand il me demandait ensuite l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand homme, j'énonçais des bourdes énormes, confondant des faits survenus à mille ans d'intervalle! De même pour la géographie: je brouillais au hasard les noms des pays, des fleuves, des départements et des villes--ce qui l'amusait fort.