La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Part 18

Chapter 183,815 wordsPublic domain

J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, mais bien heureux pourtant qu'il eût du goût pour son travail de classe. Quand j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un journal qu'il lisait tout haut le soir--pour son plaisir et pour le mien--malgré qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture par une crise de rire ou de lamentation, au grand désappointement du petit...

Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, chez le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d'hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de la muraille celles de ces illustrations qu'il préférait.

* * * * *

C'était l'époque de ses débuts au travail manuel. Là je retrouvais ma supériorité, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider...

LII

Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m'étais élevé, et que j'avais quittée depuis près de cinquante ans.

Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse n'avait pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens se précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois quand venaient des étrangers. L'ancienne grange, basse et comme écrasée, n'existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, des portes et fenêtres peintes en brun, et les tuiles de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée.

Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des propriétaires un bon logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu. C'est dans l'ordre...

A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: un puits tout près de la porte d'entrée.

Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris poussiéreux. Deux ou trois manquaient à l'appel...

Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n'avais nul motif d'aller jusqu'à la maison. Je ne fis donc que passer, en observant à droite et à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le chemin de la Breure.

C'était bien la même rue creuse, resserrée par endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues,--moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées--d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre changement...

Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière, défrichée, transformée en culture honnête--où, seules, quelques pierres grises continuant à montrer leur nez rappelaient l'ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à l'égratigner de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot pour juger de sa nature, et s'il semblait être de bon rapport. Par exemple, je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé que précédait la forêt de Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un instant j'oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l'enfant de jadis, vierge d'impressions, qu'un rien amusait ou chagrinait...

Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils, à part beaucoup d'arbres abattus, quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où nous prenions l'eau jadis, maintenant abandonnée; les boeufs au pâturage y venant boire faisaient déraper dans son lit la terre des bords. Encore un peu de temps et il n'y aurait plus là qu'un bourbier quelconque, qu'on finirait par assainir avec un drainage.

Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des _janettes_ au printemps; le même filet d'eau claire coulait au fond sur la même vase grise.

Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais rapporté sur mon dos Barret frappé à mort:--cette évocation m'attrista...

En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.

* * * * *

Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la chaussée de l'étang, près du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait de la messe. Ce pauvre Boulois m'en avait voulu ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire, quand le hasard nous mettait en présence. Alors que moi, gêné un peu, je cherchais à l'éviter... Cette rencontre inopinée nous stupéfia l'un et l'autre. Boulois me regardait sans colère.

--Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant.

--Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays.

--Ah!

Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,--puis, il me tendit la main:

--Et comment ça va-t-il, mon vieux?

--Ça va tout doucement, merci... Et toi-même?

--Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien... Tiennon, reprit-il après un court silence, je te pardonne la crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien redevenir amis...

--C'était mal de ma part, je l'ai bien compris, va. Mais tu sais que je n'avais aucune situation...

--Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n'est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc plus...

Et nous voilà pris à causer, à passer en revue nos existences. Lui n'avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de sérieuses parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s'en voit trop peu, venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir,--son aîné, bien entendu, prenant la ferme à son compte.

Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans relâche nos sensations de l'heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent--et il est difficile de retrouver quelque chose de net.

Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l'étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles et cependant cruels--puisqu'ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s'y baigner... Tout à coup, rompant notre commune rêverie:

--Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi...

Il insista si fort que je finis par accepter...

Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.

--Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; c'est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir gré... Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.

C'était une grosse femme courte qu'un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:

--Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.

Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du foyer, cuisina des oeufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d'émotion heureuse:

--Mais bois donc... Prends donc à manger... T'en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?

Notre repas se prolongea; il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours quoi dire...

Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu'à la nuit.

Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène en arrivant,--sans parvenir à me troubler. J'étais content de ma journée et tout heureux de cette réconciliation. Puis, d'avoir bu un petit coup, cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.

Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant le décès de ma soeur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu'à la fin. Avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort l'avait frappée...

LIII

Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la barque.

* * * * *

Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces «inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds...

Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son monologue inepte.

Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut avoir pour se promener des loisirs et des moyens.

--Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le marché, se fichent de lui...

Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière, semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux paysan laborieux que j'étais...

LIV

Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j'hésitai beaucoup à le renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement d'égale durée--à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,--alors qu'elle devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours assurée du nécessaire et bien traitée.

* * * * *

Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s'éteignit brusquement l'été d'après,--et j'eus le grand chagrin de me dire que c'était un peu par ma faute!

Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s'en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l'averse trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après elle était morte...

* * * * *

Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée, très sourde et guère entendue à la laiterie,--si bien qu'il me fallut les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir embarrassée... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison plusieurs jours d'affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries.

* * * * *

Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j'affrontai les haussements d'épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher ce qu'il pensait si fort:

--Quel imbécile tout de même!

Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la clé du meuble restant cachée dans un trou du mur de l'étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en m'accusant d'être méfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.

Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l'une était sourde et l'autre idiote.

Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu'il grandit, car il se mit à sortir davantage:--la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.

* * * * *

Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain, maintenant plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,--où une plaie s'était formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, apparaissait comme un étal de chair vive d'où suintait de l'eau rousse--et l'oeil allait être pris...

Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d'insomnie. Et il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher.

La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait assez haut pour qu'il entendît:

--Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!

La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela.

--J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à une poutre de la grange ou bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds pas de l'avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!

Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son coeur n'était-il pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure?

LV

Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus député,--son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge sang de boeuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la Sociale!» le mettait dans une colère folle.

La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri.

C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs qui n'en peuvent mais...

Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.

Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.

Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades. Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»

* * * * *

Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.

Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par eux conservés jusqu'alors.

--Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour qu'il m'annonça que le bail était signé.

--Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant...

LVI

En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la grand'messe, je me pris à causer sur la place avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.

Je dis à Daumier:

--Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous qu'elles ne seraient pas étonnées de voir ces toilettes-là?

--Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé?

--Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra quoi qu'il arrive; les chapeaux «à la bourbonnaise», comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.

--Savoir si c'est un bien?

--Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.

Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à la messe. Belle fête printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de brise fraîche... Des merles sifflaient gaiement tout près, dans une grande prairie d'un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.

De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de l'église, le tronc des ormeaux,--séparées par des banderoles longues, collées de biais:

--Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a... Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire! C'est qu'on va voter pour les députés bientôt; il paraît même qu'un des candidats va parler ici après la messe.

--Ah! lequel donc?

--C'est Renaud, le socialiste.

Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes.

--N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit Daumier.

--Ma foi, si vous voulez...

* * * * *

A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l'auberge où l'orateur devait faire sa réunion. La salle s'emplit en dix minutes et le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu'on attendait n'arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses mots; puis il prit de l'assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s'affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l'on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curés--complices pour berner le peuple.

A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:

--C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!