La veille d'armes: Pièce en cinq actes
Chapter 29
CORLAIX, JEANNE.
CORLAIX. Vous croyez ...
JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-meme bien souvent: "Une fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait renoncer a la mer.
CORLAIX. J'ai renonce a d'autres choses.
JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer pour vous ... Vous ne renonceriez pas a la mer?
CORLAIX. J'ai renonce a vous ...
JEANNE. Fred?
CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'etes plus ma femme ... ou si peu.
JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitie!
CORLAIX. Pardon ...
JEANNE [un mouvement]. Fred, tout a l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma derniere question."
CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde.
[Jeanne s'ecarte de lui.]
CORLAIX. Non! pas meme cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement vers lui, mais il l'arrete d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent sur le dossier reste ouvert sur la liste de l'etat-major de l'_Alma_.] Seul! seul!
[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.]
RIDEAU.
* * * * *
CINQUIEME ACTE
Cette salle est situee Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. C'est un local rectangulaire, tres banal, blanchi a la chaux, fenetres sur un des longs cotes donnant sur la Place d'Armes dont on apercoit les platanes. Deux portes, opposees aux fenetres, l'une sert d'entree au public et aux temoins, l'autre au Conseil de guerre.
On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpe d'office dans les faits de la perte du croiseur-eclaireur l'_Alma_.
Corlaix se presente un bras en echarpe, le front bande sous sa casquette d'uniforme. Il est pale et visiblement affaibli.
SCENE PREMIERE
VICE-AMIRAL DE FOLGOET, president du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. Defenseurs: Capitaine de Fregate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau de Toulon, Maitre VALECHE. PREVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de garde, Plantons, etc ... LE DUC a la barre. PUBLIC.
FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous etiez de quart sur la passerelle?
LE DUC. Dessous la passerelle que j'etais de quart, Amiral.
FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous etiez donc de quart "dessous" le passerelle et, malgre cela, vous n'en savez pas plus long que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez rien? Je veux dire de tout ce qui a precede le premier coup de canon?
LE DUC [la main au bonnet, a chaque replique]. C'est ca comme vous dites, Amiral! Rien de tout ca que vous m'avez demande aussi donc!
LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le President" a la fin des fins. Vous etes donc bouche a l'emeri, vous?
LE DUC [au greffier]. C'est ca, Monsieur le President.
FOLGOET. C'est vraiment une fatalite, Messieurs, je vous prie de le constater une fois de plus! Voila notre septieme temoin et pas une indication!
CHALLEROY. Pas la moitie d'une.
FOLGOET. Sept temoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survecu. Messieurs, avec le Commandant de Corlaix.
CHALLEROY. Et l'etat-major de l'_Alma_ comptait?
CORLAIX. Vingt-quatre officiers.
LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par consequent vingt deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour cent--proportion des tues pour l'etat-major. Voyons pour l'equipage. Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes?
CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont survecu.
LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, disons _grosso modo_ la moitie. Et par consequent pour l'equipage, proportion des tues: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix?
CORLAIX. Sitot que la torpille allemande nous eut frappes, je fis rappeler aux postes d'evacuation ... L'ennemi etait deja coule bas a ce moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation a la mer, mais des barques de peche etaient alentour. Mes officiers rallierent leurs postes dans les fonds et y resterent jusqu'a la fin, puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes devant eux.
LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers francais sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots francais et pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'etait pas utile que le pays en fut informe.
FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg a la barre. [A Le Duc.] Toi, va-t'en.
LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ...
FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! tiens bon!
LUTZEN [a Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? Ca va comme ca, espere un peu ... Tantot tu nous as explique que pour les choses avant qu'on eut rappele aux postes de combat, tu ne te rappelles rien. Mais pour les choses apres? Tu es un peu la, hein, pour te les rappeler les choses apres?
LE DUC [a l'aise]. Pour sur comme vous dites, Amiral.
LUTZEN. Bon ca. Alors, ecoute voir. Sitot que le clairon eut rappele ... qu'est-ce que tu as fait?
LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport a ca qu'il nous est arrive quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, autant dire. Meme que j'ai point seulement eu la chance d'etre blesse!
LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'etais point blesse, tu t'es ramasse. Et sitot ramasse, qu'est-ce que tu as encore fait?
LE DUC. J'ai couru a mon canon, donc!
LUTZEN. Et tu as tire, hein? C'est toi qui as coule le Boche, je parie?
LE DUC. Pour sur, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres.
LUTZEN. Et apres?
LE DUC. Apres?
LUTZEN. Apres que la torpille vous fut rentree dedans?
LE DUC. Apres que la torpille ...
LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant!
LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ...
LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as jure ...
LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doue! j'ai jamais su! Je me recherche ... esperez un coup ... ca y est ... c'est ca! Je suis ete trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas querir Monsieur d'Artelles ... rapport comme ca qu'il n'etait pas de quart, Monsieur d'Artelles ... et alors, sur et certain etant endormi couche dans sa chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilite a deja monter puisqu'on ne s'etait pas meme battu en tout quatre, cinq minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'etais son canonnier.
LUTZEN. Alors, tu as ete querir Monsieur d'Artelles?
LE DUC. C'est ca, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire comme ca quelque chose et alors il s'est eventre contre les ferrures de sa chambre ... qui avait saute en vrac ... quelque obus, probable ... et alors il a decede ... [La main aux yeux.]
LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a decede?
LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonte moi et Diquelou ...
LUTZEN. Bon. Comme ca donc, tu etais sur le pont, tu es descendu dans les fonds reveiller ton officier; il etait blesse, tu l'as porte ... tout ca pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle s'en allait par le fond?
LE DUC. Pour sur. Diquelou il m'avait dit: "Peut etre qu'on n'aura pas le temps de remonter si on descend."
LUTZEN. Tu es descendu tout de meme ... Bon. C'est ca que je voulais savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein?
LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc.
LUTZEN.
Ca va bien, merci. Je me rappellerai.
FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du Gouvernement?... Monsieur le defenseur? [Signes negatifs.] On n'a plus besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous ou vous voudrez.
[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus eloigne.]
LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotes.]
FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau Brambourg a la barre.
LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg a la barre.
FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entiere: nous sommes toujours en presence de l'unique affirmation du capitaine de vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle n'est malheureusement etayee d'aucune preuve et demeure--passez-moi le mot, Commandant--tout a fait extraordinaire, voire extravagante. Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet et fut coule bas en meme temps que l'_Alma_.
UNE VOIX [dans le public]. Avant!
FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse evacuer la salle? [Au Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_ questionne a deux reprises, sur sa nationalite, comme il est reglementaire, repondit deux fois par signal correct qu'il etait Francais. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? C'est bien la votre systeme de defense?
CORLAIX. C'est bien la l'exacte verite.
[Entre Brambourg.]
FOLGOET. C'est ce que nous allons voir.
[Mouvements dans le public.]