La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 30

Chapter 303,251 wordsPublic domain

Les Memes, BRAMBOURG, a la barre.

FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas?

BRAMBOURG. Oui, Monsieur le President.

FOLGOET. Age, prenoms, qualite.

BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de premiere classe, vingt-huit ans, j'etais officier de quart en sous-ordre a bord de l'_Alma_.

FOLGOET. Vous n'etes ni parent ni allie de l'accuse ..., vous n'avez jamais ete a son service, il n'a jamais ete au votre?

BRAMBOURG. Non, Amiral.

FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire toute la verite, rien que la verite.

BRAMBOURG. Je le jure.

FOLGOET. Si vous voulez bien deposer.

BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extremement vagues ... On a du vous transmettre une note de l'hopital a mon sujet ...

FOLGOET. Nous savons que vous n'avez ete recueilli que plusieurs heures apres le naufrage, qu'un evanouissement prolonge s'en est suivi et que la memoire des faits ne vous est revenue que peu a peu, confuse et fragmentaire. Alors, dites-nous tout de meme ce que vous savez des circonstances qui ont precede le combat a la suite duquel l'_Alma_ a peri. Vous etiez de quart, je crois?

BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'etais de quart.

FOLGOET. Eh bien, alors?

BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fut signale, l'ordre m'a ete donne de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans les fonds du navire et je n'etais pas encore remonte ...

FOLGOET. Qui vous a donne cet ordre? l'officier de quart en premier?

BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-meme.

FOLGOET. Monsieur de Corlaix?

BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix.

FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donne cet ordre?

CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement.

FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'etait pas encore en vue quand vous avez quitte la passerelle?

BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ...

CORLAIX. Il n'etait pas encore en vue.

FOLGOET. Et vous etes revenu sur la passerelle?

BRAMBOURG. Pendant le combat.

FOLGOET. Que savez-vous sur le combat?

BRAMBOURG. Il a ete tres court.

FOLGOET. Ou etiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chavire?

BRAMBOURG. Je crois bien que j'etais sur le pont, Amiral. J'avais conduit moi-meme a l'exterieur, un groupe de trainards. Nos hommes, et surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au batiment et nous avions toutes les peines du monde a les persuader de se jeter a la mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouve tout a coup dans l'eau, une vague a deferle sur moi ...

FOLGOET. Nous savons egalement tout cela. La seule chose que nous ne sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de signaux que le _Coblentz_ a fait a l'_Alma_ et que le Commandant de Corlaix a pris pour les reponses correctes des signaux de reconnaissance du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_, Monsieur?

BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont echange leur signaux, j'etais surement dans les fonds du navire, Amiral.

FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire due Gouvernement ...

MORBRAZ [geste, il s'adresse a Brambourg]. D'apres vos declarations, Monsieur, vous avez quitte la passerelle dix bonnes minutes avant que le _Coblentz_ fut en vue?

BRAMBOURG. Il me semble.

MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix minutes! Qu'avez-vous fait toute cette eternite-la?

BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde.

MORBRAZ. Quelle ronde?

BRAMBOURG. Celle que j'avais recu l'ordre de faire.

MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous demande: quelle espece de ronde? Oui, par ou avez-vous passe?

BRAMBOURG. Voila precisement ce dont je me souviens le plus mal, j'ai du passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirasse.

MORBRAZ. C'est tout?

BRAMBOURG. Je n'avais pas a aller ailleurs.

LE DUC [se levant]. Commandant?

FOLGOET. Qui est-ce qui a parle?

LE DUC. Amiral?

FOLGOET. Vous repondrez quand on vous questionnera.

LE DUC. Oui, Amiral.

LE GREFFIER. Asseyez-vous.

LE DUC [obeissant]. Oui, Amiral.

BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant qu'avant de faire ma ronde, je suis entre dans ma chambre au moment precis ou cet homme [Il designe Le Duc] sortait de la chambre voisine. [Rumeur ironique dans la foule.]

MORBRAZ. Ah!

BRAMBOURG. Ce detail m'avait echappe. Je me rappelle tres bien, je reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guere d'importance.

MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, ou etait-elle?

BRAMBOURG. A babord, dans la batterie.

MORBRAZ. A babord, voila qui devient interessant.

LUTZEN. Comment ca?

MORBRAZ. Bien sur puisque c'est par babord que M. de Corlaix nous disait tout a l'heure avoir releve le croiseur allemand.

BRAMBOURG. Je vois ou vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la refermer; mon hublot etait visse, la tape de cuivre en place. Je ne pouvais rien voir a l'exterieur.

MORBRAZ. Peremptoire. Ensuite? Avez-vous commence immediatement cette fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs.

BRAMBOURG. Ensuite, je suis entre dans la chambre voisine. [Rumeur ironique de la foule.]

MORBRAZ. Voici du nouveau.

BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublie, mais il n'y a rien la qui concerne le proces.

MORBRAZ. Etes-vous sur? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de meme?

BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point.

FOLGOET. Quel motif?

BRAMBOURG. Amiral ...

FOLGOET. Je trouve etrange que vous hesitiez ...

BRAMBOURG. J'ai hesite, Amiral, mais des l'instant que vous insistez ... Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hesitation. Le fait qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune maniere au proces, ma premiere intention n'etait pas d'en rien dire ici. Au cours de ma ronde, je suis entre, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles etait mon ami. [Exclamation etouffee qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet murmure. Brambourg continue.] Je suis entre chez Monsieur d'Artelles dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider a ma permutation. Je savais que cela lui etait faisable. Je voulais en effet debarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible.

FOLGOET. Vous vouliez debarquer? Pourquoi?

BRAMBOURG. Je desirais n'etre plus sous les ordres du Commandant de Corlaix. Lui-meme, d'ailleurs n'aurait rien objecte a ma permutation.

FOLGOET. [Geste vers Corlaix.]

.......................................................

CORLAIX [il incline la tete]. C'est exact.

FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.]

........................................................

LUTZEN. Vous auriez a vous plaindre de lui?

CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irreprochablement, je n'ai jamais eu le moindre reproche a lui faire, et la veille meme, j'aurais regrette qu'il permutat et lui-meme n'y pensait probablement pas ... c'est a peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement prive.

FOLGOET. Strictement prive? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir la.

MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre prive n'est pas de la competence d'un tribunal ... un fait d'ordre prive ca ne nous regarde pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les consequences d'ordre public qui en resultent de ce fait d'ordre prive ... [Geste de Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrees consequences d'ordre public ... il ne pleut ...

FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ...

MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le President, moi non plus je ne vois pas ... et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister, mais tout a l'heure, j'ai demande au temoin quel avait ete l'itineraire de sa ronde et il m'a repondu: "batterie, entrepont cuirasse" tout sec; j'ai pu me contenter de cette reponse-la tout a l'heure, a present je ne peux absolument pas ... et je reclame des details.

BRAMBOURG. Quels details?

MORBRAZ. Tous les details. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon cher Monsieur, loin de la ... Mais c'est mon metier d'ennuyer les gens ... je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui n'ennuierait pas les gens, ca passerait la mesure! Alors, recapitulons ... Vous nous revelez tout d'un coup a brule-pourpoint ... Eh bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces choses ... de les savoir sans exception de la premiere a la derniere ... Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre memoire de haut en bas, et de tribord a babord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa chambre a Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a repondu.

FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous avez entendu la question, Monsieur?

BRAMBOURG. Monsieur le President, il m'est impossible de me rappeler mot pour mot, surtout dans l'etat ou je suis, les termes d'une conversation deja vieille de plus d'un mois.

MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublie le mot a mot? On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en detail, hein? ne sautez rien!

BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est tres tres vague ... J'ai frappe plusieurs fois a la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se mettre au lit ...

MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a du vous recevoir aimablement! Je ne m'etonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux!

BRAMBOURG [regarde Morbraz, hesite et continue]. D'Artelles m'ouvrit enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps auparavant. Il l'avait refusee. Je lui demandai de bien vouloir renouer l'affaire a mon compte. Il me promit de le faire.

MORBRAZ. Et puis?

BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout.

MORBRAZ. Vous etes sur? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons la des depositions tres precises sur ce point.

BRAMBOURG [geste vague.]......................................

MORBRAZ. Il etait ouvert ou ferme le hublot de Monsieur d'Artelles?

BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.

MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous etes bien souvenu que le votre etait ferme!

BRAMBOURG. Naturellement! le mien.

MORBRAZ. Oui, oui, le votre, c'etait le votre. Seulement, celui de Monsieur d'Artelles, c'etait celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez pas ou j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu Monsieur d'Artelles, j'etais au courant de ses habitudes et je sais que ses hublots etaient toujours ouverts la nuit ... par consequent ... j'y songe: elle etait a babord comme la votre n'est-ce pas, la chambre de Monsieur d'Artelles?

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voila que je trouve mon affaire! Vous etes sorti de chez Monsieur d'Artelles a quatre heures vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas?

BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous?

MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulte les chronometres du bord! Mais vous etes remonte sur le pont a l'instant de l'ouverture du feu; donc a quatre heures trente, puisque c'est a quatre heures trente que le _Coblentz_ vous a lance sa torpille, vous aviez quitte Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_ a lance sa torpille.

BRAMBOURG. Tout au plus, oui.

MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas etre bien loin de l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regarde par le hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux du _Coblentz_. Et vous avez regarde par le hublot. Un hublot ouvert, on ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil.

BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.

MORBRAZ. Vous avez regarde, je vous dis que vous avez regarde! Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que le Commandant de Corlaix est coupable!

L'ESTISSAC. Ah bah! voila une culpabilite a laquelle je ne m'attendais pas.

MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le defenseur! je ne m'y attentais pas. Elle n'en est pas moins evidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre mon raisonnement. Voila Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regarde par un hublot a l'heure precise ou le croiseur allemand _Coblentz_ defilait devant le hublot, a l'heure precise aussi ou le susdit croiseur _Coblentz-echangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui ont trompe le Commandant de Corlaix. Quels etaient ces signaux? D'apres le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve. Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en a rien vu, puisqu'il n'en a garde aucun souvenir. Quand on vous allume sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne vous a rien allume du tout, et si on ne vous a rien allume du tout, le Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ca me suffit. Je n'ai plus rien a vous demander, ma conviction est faite.

FOLGOET. Monsieur le defenseur?

L'ESTISSAC. Je fais toutes mes reserves sur de telles preuves ... le Conseil de guerre appreciera, mais je n'ai a demander a un temoin frappe d'amnesie.

FOLGOET [aux juges]. Messieurs ...

LUTZEN. Monsieur le President, je voudrais demander au temoin s'il a mesure l'importance imprevue que sa deposition semble prendre.

[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ... Exclamations dans la foule.]

FOLGOET. C'est intolerable! Sergent d'armes! un peu de silence!

LUTZEN [directement a Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ... Apres tout ce qui vient d'etre dit, vous ne pouvez pas vous faire d'illusion. Si le prevenu est condamne, le poids de sa condamnation pesera sur vous.

BRAMBOURG. Amiral, si le prevenu est condamne, j'en aurai certainement beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne me souviens pas, Amiral.

[Vives exclamations.]

FOLGOET. Sergent d'armes.!

LUTZEN. J'en appelle a votre conscience, Monsieur, a votre conscience d'officier, d'officier francais.

[Nouvelles exclamations plus violentes.]

FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison?

LUTZEN. Le probleme est a present bien pose ce me semble: Vous, qui avez regarde par un hublot de babord, avez-vous vu oui ou non?

BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas!

LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous etes sur de ne pas vous souvenir?

BRAMBOURG [qui hesite]. Il me semble bien ...

MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre! faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique! "Il vous semble" a vous? Eh bien a moi, il me semble que ca passe toute mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carriere d'un officier sont en train de se jouer a pile ou face. Et il me semble que l'honneur d'un officier ca doit peser lourd dans la conscience d'un autre officier, c'est votre avis, je suppose?

BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!...

MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos paroles! Vous n'etes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamne, vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si fait! son ennemi! je dis bien et je repete: son ennemi puisque nous sommes lui accuse, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je vous jure tout de meme, foi de marin, que si je lui cassais les reins tout a l'heure, a Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il me fut prouve par la suite que je me suis trompe et qu'il etait innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser a cela parce que ca passerait la mesure de toutes les mesures des sacres tonnerre de nom d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voila, Monsieur! j'ai tout dit! A vous le crachoir!

BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sur, absolument sur de rien. Tout a l'heure, j'avais meme oublie etre entre dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aide, je m'en suis souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ...

MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous etes dans la chambre de Monsieur d'Artelles.

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. Devant le hublot.

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert.

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. C'est peut-etre vous qui avez regarde. C'est vous. Vous regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les voyez ...

BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas dire que je vois ... je ne vois pas!

JEANNE. Il a vu!

[Sensation. Mouvement. Bruit.]

FOLGOET. Qui a parle?

JEANNE. Moi, Amiral.

MORBRAZ. Madame de Corlaix!

JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu.

BRAMBOURG [qui se releve tout d'un coup]. Moi?

JEANNE. Il vous a dit tout a l'heure qu'apres avoir quitte la passerelle de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompe ... Apres avoir quitte la passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entre dans sa chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et s'ouvrant a babord de l'_Alma_.

BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit.

JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles etait ouvert ... Par ce hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitot le _Coblentz_ a allume la premiere reponse, quatre feux rouges. Alors M. d'Artelles lui a demande [geste]: "Vous qui etes de quart est-ce que c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a repondu: "Oui". [Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la salle auquel succede un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles a encore demande: "Quelle est la reponse a l'autre question". Monsieur [geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont ete remplaces par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrete et reprend haleine. Brusquement.] Apres que le _Coblentz_ eut tout eteint, comme M. d'Artelles disait a Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire francais", Monsieur [geste] a dit: "francais ou etranger. C'est un secret de polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de la a les interpreter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et je l'ai entendu.

FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu?

CORLAIX. Eh bien, Jeanne?

JEANNE. Oui.

CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat?

JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui, les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce que j'etais la.

FOLGOET. Vous etiez la?

JEANNE. Oui, a bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles.

FOLGOET. Dans la ...

JEANNE. Son canonnier peut en temoigner, c'est lui qui m'a sauvee.

FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hesite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.]

LE DUC. C'est la verite, Amiral!

[Corlaix retombe accable sur son banc et semblera ne plus rien entendre jusqu'a la fin de la scene.]

MORBRAZ [a Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout a l'heure bourgre d'ane.

LE DUC. Vous ne me l'avez pas demande, Commandant.

FOLGOET. Monsieur?

BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme de Corlaix ait vu.

FOLGOET. Vous confirmez la deposition?

BRAMBOURG. Absolument.

FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est plus que formalite. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement abandonne l'accusation?

MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le President.

FOLGOET. Monsieur le Defenseur?

L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot.

FOLGOET. La seance est levee.

[Sort le Conseil de guerre].