La veille d'armes: Pièce en cinq actes
Chapter 28
JEANNE, CORLAIX, LE DUC.
JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tete.] Vous avez l'air tres fatigue.
CORLAIX. La journee a ete longue.
JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas peur de vous appuyer.
CORLAIX. Petite Jeanne, merci.
JEANNE. Asseyez-vous la ... vous etes bien?
CORLAIX. Tout a fait bien ... ah ca! vous vous interessez donc a moi, maintenant?
JEANNE. Oh! Fred!...
CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... a mon age, on prend ce qu'on vous donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. [Agenouillee au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde tres prevenante et tres gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? Cet homme?
JEANNE. Brambourg?
CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que cela ... Je ne savais pas.
JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, c'est la premiere fois ...
CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous demander ...
JEANNE. Quoi?
CORLAIX. C'est une priere ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai toujours estime votre droiture ... Il me serait aujourd'hui tres penible de vous trouver ... moins ...
JEANNE. Ai-je donc change?
CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous supplie de me dire la verite ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire ici?... La verite, Jeanne!
JEANNE. Fred, quelle idee avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg est venu parce que j'ai prie de venir, et je l'ai prie de venir parce que le Commandant Morbraz avait trouve sa deposition suspecte ... malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte par moi-meme, et voila tout.
CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre compte de quoi?
JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette deposition, Brambourg pretend n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement extraordinaire!
CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'etait pas sur la passerelle!
JEANNE. Oui, je sais ... Il parait que vous l'aviez chasse ...
CORLAIX. Je l'avais chasse ... a peu pres ... Il vous l'a dit?
JEANNE. Oui.
CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi pourquoi?
JEANNE. Non. Pourquoi au fait?
CORLAIX. Oh! c'est sans interet ... je ne sais meme plus au juste quelle insolence il m'avait lachee ...
JEANNE. En tout cas ... vous etes bien sur qu'il ne peut rien contre vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous deteste horriblement ... et il me deteste aussi.
CORLAIX. Ah! vous aussi ...
JEANNE. Du moins, je crois.
CORLAIX. Il vous a fait la cour?
JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manque de menagement a son egard. Il m'ennuyait trop.
CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore la verite ... toute la verite?
JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogee comme cela.
CORLAIX. Pardon!... c'est tres absurde et ce n'est guere elegant ... ayez tout de meme pitie d'un vieil homme qui souffre ...
JEANNE. Vous souffrez?
CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez indulgente et ... repondez-moi, c'est ma derniere question ... Ce Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ... Etait-ce seulement a propos de moi?... a propos de mon proces?... rien qu'a propos de mon proces.
JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment?
CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, pour l'aider, pour le defendre ... vous avez surmonte votre repugnance et vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?...
JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le pardonnerai jamais.
CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sur.
JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiete ... je sais bien qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgre tout il ne faut rien negliger, c'est trop important votre carriere ... votre avenir d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie.