La Vallée du Silence

Part 10

Chapter 103,917 wordsPublic domain

Il avait toujours dit: «Vous pouvez entendre battre le cœur du fleuve, si vous savez l’écouter.» Il l’entendait à présent. Le fleuve qui l’avait consolé dans ses moments d’ennui, devenait son allié à cette heure même. Le parfum des cèdres et des balsaniers, plus dense après la pluie, et qui se volatilisait sous les premiers rayons du soleil, entrait dans le courant d’air du fleuve. Kent le respirait à pleins poumons.

Non, le canot de la Division ne pourrait les rejoindre. Kedsty, O’Connor et lui-même partis, qui resterait-il comme fin limier? Personne. Les mouvements de Kent étaient devenus automatiques. Sous l’effet de l’épuisement, il cessa de penser d’une façon cohérente. Son intelligence était momentanément évanouie. Longtemps encore il resta dans cet état, voulant employer ses forces jusqu’à leur extrême limite afin de gagner encore quelques milles. Ainsi il ne put parvenir à reconnaître une odeur qui se mêlait depuis un moment au parfum des cèdres. Elle lui paraissait pourtant comme un arome de vie.

Dressant la tête, il aperçut sur le toit de la cabine une fumée qui se déroulait en dentelle grise pour se perdre au loin, très loin dans la brume du fleuve. Elle ne lui était arrivée que par bouffées subtiles: c’était l’arome de vie qu’il sentait.

Marette ne dormait donc plus. Elle avait rallumé le feu. Il frappa deux petits coups à la porte de la cabine.

--Oh! trop tôt... Enfin, entrez, lui fut-il répondu.

Une autre odeur le surprit agréablement en entrant, celle du lard et du café. Il avait cru Marette en train de se chausser ou occupée à sa toilette matinale; au lieu de cela, elle préparait le déjeuner!

Ce n’est pas une tâche extraordinaire, ni un exploit remarquable que de frire du lard et faire du café, mais Kent en fut transporté au septième ciel.

Ces deux choses--café et lard--l’avaient toujours réjoui. Là où il avait vu du lard et du café, il avait vu aussi des enfants qui riaient, des femmes qui chantaient, des hommes heureux, des gestes avenants.

«Quand vous sentez le café et le lard aux abords d’une cabane, avait coutume de dire O’Connor, frappez à la porte, c’est le bon moment, on vous accueillera cordialement.»

Mais Kent ne songeait pas, en cet instant, aux paroles de son ami, il ne pensait qu’à ce fait: Marette lui préparait son déjeuner.

Il l’aperçut à genoux devant la porte du poêle, rôtissant du pain sur deux fourchettes. Ses joues étaient rouges. Elle n’avait pas pris le temps de se coiffer; ses cheveux, tressés en une natte épaisse, lui tombaient sur le dos. Elle poussa une petite exclamation de dépit.

--Quelle idée de venir en ce moment! Je voulais vous faire une surprise.

--Vous avez réussi, mais je crois que vous ne refuserez pas mon aide.

Il s’agenouilla à côté d’elle, et, en se penchant pour prendre les fourchettes, il posa ses lèvres sur les cheveux de Marette dont les joues devinrent plus rouges.

Ils s’approchèrent du petit meuble qui leur servait de table et ils s’assirent, elle sur le rebord la chaise-longue, lui sur le tabouret.

Quelle joie pour Kent de voir Marette lui verser son café! Elle mit aussi dans la tasse du lait condensé et du sucre. Il n’en faisait point usage dans le café, mais il ne l’en avertit point, tant il était heureux.

Dès qu’ils eurent fini de déjeuner, Marette voulut sortir.

Immobile et silencieuse, elle regarda le monde merveilleux qui les entourait. La forêt se dressait le long des rives comme une armée protégeant le monde contre les atteintes de la civilisation. Elle songea que chaque minute la rapprochait du Grand Nord où elle vivrait avec lui.

--Je suis heureuse... heureuse, murmura-t-elle. Oh! Jim, comme je suis heureuse!

Elle vint sans hésitation dans ses bras, ses mains caressèrent le visage de Kent. Elle appuya sa tête sur son épaule, regardant devant elle et respirant profondément l’air doux et parfumé par l’élixir des forêts.

Sur la rive, un grand élan qui les aperçut soudain sortit bruyamment de l’eau et, en quelques bonds, se précipita sous le couvert des arbres.

--Avez-vous vu, Jim! s’écria Marette qui commençait à se sentir confuse d’être dans les bras de Kent. Asseyons-nous. Venez à côté de moi. Vous ne m’avez jamais dit la raison pour laquelle vous avez voulu sacrifier à Mac Trigger votre réputation de loyal policier... Vous le connaissiez donc bien? A mon tour de vous interroger.

--J’avais contracté envers lui une dette, une assez forte dette, même.

--Y a-t-il longtemps?

--Six ans environ. Je n’étais pas encore sergent, mais simple constable. On m’avait envoyé assez loin vers le Nord à la recherche de quelques Indiens qui distillaient des racines pour en extraire des boissons toxiques. Je fus terrassé par une terrible maladie: la mort rouge. Vous savez qu’on appelle ainsi la petite vérole. J’étais à trois cents milles de tout lieu habité. L’Indien qui m’accompagnait prit le large dès qu’il reconnut de quel mal j’étais atteint. J’eus juste le temps de dresser ma tente et je tombai sur le dos. De bien vilains jours que j’ai passés ainsi, Marette!

--Et c’est Mac Trigger qui vous a porté secours?

--Oui, c’est lui. Point n’est besoin d’un grand courage pour se battre contre un homme armé quand vous possédez vous-même un bon fusil. Mais il faut de l’audace pour affronter la mort sous la forme de cette sale maladie. Je ne représentais rien pour Mac Trigger; nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. Il resta sous ma tente jusqu’à ce qu’il m’eût tiré de ce mauvais pas.

--Est-ce qu’il n’est pas tombé malade lui-même?

--Assez sérieusement.

--Et vous l’avez soigné à votre tour?

--Évidemment. Je lui devais bien cela. Nous nous séparâmes; il allait vers l’Ouest, je continuais ma route vers le Nord. Le hasard m’a enfin permis de lui rendre à mon tour un petit service.

--Je savais tout cela, dit Marette d’une voix recueillie.

--Pourquoi donc me le demander? dit-il assez surpris.

--Pour vous entendre, parce que j’aime à vous entendre, répondit-elle avec un sourire énigmatique.

--Cela a-t-il un rapport avec votre secret?

Elle mit un doigt sur ses lèvres. Pour ne pas céder à la tentation d’interroger encore Marette, il prit les rames, et, une demi-heure après, sentant un invincible besoin de repos, il alla s’allonger sur la couchette, tandis que Marette restait au gouvernail.

CHAPITRE XXI

DE LA COUPE AUX LÈVRES

Les heures de l’après-midi furent pour eux comme un rêve.

Les rives boisées du fleuve devenaient plus imposantes dans le vaste silence et le calme des pays inhabités. Trois ou quatre fois seulement ils aperçurent des traces de vie humaine: une barque attachée à la racine d’un arbre, un campement d’Indiens, des cabanes de trappeurs, construites à l’entrée de petites clairières.

Ils atteignirent sans danger le passage où le fleuve roule, transformé en un grand rapide, sur un parcours de plusieurs milles. Là, l’usage des rames devenait inutile.

Assis côte à côte près de la barre, Kent et Marette devisèrent de leur passé. Elle voulait connaître les impressions qu’il avait éprouvées au cours de ses expéditions dans l’extrême-Nord. Il lui en conta quelques-unes, et lui dit son amour pour la solitude et la grande forêt. Il remonta aux jours lointains en sa mémoire pour lui retracer son enfance passée dans une ferme.

Elle l’écoutait et souriait discrètement. Elle aussi lui raconta sa vie d’écolière; elle lui dit l’immense joie qu’elle ressentait à s’isoler au cour des forêts et son désir d’y vivre encore. Mais elle n’entra dans aucun détail de son existence familiale, elle ne lui parla ni de son père, ni de sa mère, ni de ses frères et sœurs. Cette omission ne semblait pas affectée, et Kent ne posa aucune question. Il savait que ces choses étaient parmi celles qu’elle lui apprendrait quand viendrait l’heure où tout danger serait écarté.

--Songez que j’ai été quatre ans absente de chez nous. Quatre ans, Jim! Comme cela a été long!

--Et maintenant, nous allons chez vous, Marette.

En réponse, elle prit une main de Kent pour la presser un instant dans les siennes.

--Je crois que je serais morte, si j’avais été obligée de séjourner plus longtemps à Montréal, reprit-elle. Il n’y a qu’une chose que j’aimais.

--Quoi donc?

--Les belles roses.

--Et les beaux souliers...

--Taquin! Non, je les déteste.

--Alors, pourquoi en avez-vous une si ample collection?

--On doit toujours être sur ses gardes avec vous. Vous poursuivez toujours votre enquête. Je me tairai donc, Monsieur.

Et cependant, emportée par le flot de ses souvenirs, elle ne tarda pas à reprendre ses confidences.

--Non, je ne puis me plaindre de l’accueil qu’on m’a fait à Montréal, à la villa Maria. On a été gentil avec moi; je pense qu’on m’aimait. Mais chaque soir, je faisais une prière. Vous savez ce que les Trois Fleuves sont pour nous autres, gens du Nord. L’Athabasca est la Grand’Mère, l’Esclave est la Mère et le Mackenzie est la Fille. Au-dessus d’elles règne toujours la déesse Niska, l’Oie grise. Dans ma prière, je demandais de pouvoir retourner bientôt vers les Trois Fleuves. A Montréal, il y avait du monde, du monde partout, des milliers et des milliers d’indifférents. J’en étais malade, je me sentais terriblement seule. Je voulais m’en aller. Car il y a en moi du sang de l’Oie Grise, Jim. J’aime les forêts, et la déesse Niska ne vit pas à Montréal. Son soleil ne se lève pas là, et sa lune n’est plus la même. Les gens ont une façon tout autre de vous regarder là-bas, aux Trois Fleuves. Je les aimais tous.

Certes, Kent était attentif aux paroles de Marette, mais c’était surtout sa voix qui le ravissait, une voix d’une douceur mélodieuse où entrait quelque chose de mystérieux: du velours recouvrant de l’acier. Tandis qu’elle parlait de Niska, l’Oie Grise, la déesse des Trois Fleuves, il songeait qu’il y avait vraiment en elle l’esprit de cette déesse intrépide.

--Vous connaissez le grand pays du Soufre au delà du Fort-Simpson, à l’ouest, entre les deux Nahanis? demanda-t-elle.

--Oui, c’est là que Kilbane et sa patrouille se perdirent. Les Indiens l’appellent aussi le Pays du Diable, n’est-ce pas?

Elle fit un signe affirmatif.

--On prétend qu’aucun être vivant n’a jamais traversé le Pays du Soufre, dit-elle. Mais c’est faux: je l’ai traversé. Nous le traverserons ensemble, Kent. Je vous indiquais hier le chemin qui conduit à la Vallée du Silence. Ce chemin, nous le ferons tous les deux, Jim.

Ils se regardèrent, les yeux brillants.

Depuis un moment, le canot glissait sur une eau moins rapide.

Kent prit les rames. Il sentit grandir en lui le désir de voir arriver l’heure où ils quitteraient le fleuve pour entrer sous la forêt.

Il expliqua à Marette la raison pour laquelle ils ne pourraient continuer indéfiniment à naviguer. Le fleuve était la grande artère par laquelle se faisait tout le commerce du Nord: il était constamment surveillé par la police. Donc, sur le fleuve, ils risquaient d’être tôt ou tard découverts. Dans la forêt, au contraire, ils trouveraient mille et mille sentiers non battus.

--Pourquoi ne suivrions-nous pas un de ces sentiers tout de suite, Kent? Nous sommes maintenant bien éloignés d’Athabasca-Landing.

Sans doute, mais au delà des Chutes de la Mort, nous pénétrerons dans une région où nous serons définitivement hors d’atteinte.

--Et si nous étions aperçus auparavant par le canot-automobile?

--Nous aurions toujours le temps de nous jeter sur la rive, et ils auraient plus de peine à nous débusquer qu’à trouver une aiguille dans une meule de foin. Mais cela nous obligerait à faire un long détour. Dans tous les cas, il faut nous tenir prêts.

Avec un bel entrain, ils refirent leurs paquets dans l’intérieur de la cabine.

--Vous ressemblez à un grand ours dans sa grotte, disait Marette à Kent qui buttait à chaque instant contre le buffet, le poêle, la couchette ou la chaise-longue.

--Dites plutôt que j’ai l’air d’un éléphant dans une cage d’oiseau, ma jolie petite Oie-Grise.

Cependant, lorsque Kent reprit les rames, sa physionomie devint sérieuse. Il commençait à s’inquiéter du temps et de la distance, et il tâchait de reconnaître le long des rives certains points de repère.

--Vers cinq heures au plus tard, dit-il, nous serons tout près de la Chute. Le mauvais passage durera dix minutes, et après nous n’aurons plus à craindre le bras de la Loi.

Marette lui apprit qu’elle avait une fois déjà traversé la Chute, mais voilà bien longtemps de cela. Elle avait été effrayée. Elle se souvenait d’un certain rocher comme d’un monstre qui aurait attiré ses victimes tout en rugissant.

--Oui, je me rappelle un grand rocher en forme de couteau en haut de la Chute, une sorte de dent, une dent de dragon qui divise le courant en deux.

--C’est bien cela, Marette. Il s’agit de prendre le passage de gauche. C’est le salut. Il s’y fait un rugissement formidable, un fracas horrible: mais c’est l’aboiement d’un chien inoffensif. En somme, les accidents sont très rares. Lorsqu’il est impossible de gouverner l’embarcation, qu’on vient frapper la Dent du Dragon, ou s’engage dans le couloir de droite, alors seulement il y a de la casse.

Marette eut un petit rire.

--Vous voulez dire, Jim, qu’à part un de ces trois petits ennuis, nous avons chance de passer sains et saufs la terrible chute?

--C’est certain, Marette. Aucune de ces trois choses ne risque de nous arriver, car nous avons un solide petit canot; nous n’irons pas frapper le rocher, et nous prendrons le côté gauche si doucement que vous ne vous en apercevrez même pas. Je l’ai traversé cent fois.

Vers quatre heures l’eau du fleuve changea d’aspect. Kent sourit de bonheur en voyant les rives se rapprocher. Ils n’étaient plus très loin de la Chute.

Par moment le fleuve se transformait encore tout entier en rapide. Kent en profitait pour lâcher les rames et se reposer. Mais au moindre ralentissement, il ramait encore. Marette l’aidait. Il ne se lassait pas de voir son corps mince et splendide se courber sur l’aviron. Elle souriait. Le vent et le soleil se jouaient dans ses cheveux. Ses lèvres étaient rouges, ses joues enflammées, et ses yeux ressemblaient à des violettes de rochers chauffées par le soleil.

Plus d’une fois, en contemplant la beauté de Marette, il s’était demandé s’il n’était pas en pleine illusion: et plus d’une fois, il s’arrêta de ramer, éclatant d’un rire joyeux sans motif apparent. Puis, remerciant Dieu, il souquait de plus belle.

Il était cinq heures moins le quart lorsqu’il regarda sa montre. Il écouta. Les oreilles de Marette saisirent un bruit confus qu’il ne pouvait lui-même encore entendre. Une immense buée flottait sur l’horizon. De là arrivait ce bruit, un bourdonnement qui s’accrut lentement, mais constamment. Kent le perçut enfin.

--Voilà les rapides! Nous arrivons à la Chute! s’écria-t-il, triomphant et d’une voix qui vibrait d’émotion. Nous les avons battus! Nous sommes sauvés!

Il saisit Marette à pleins bras. Sa propre existence lui semblait une chose misérable, tout absorbée par la vie chaude et palpitante de l’être qu’il tenait pressé contre lui. Une tendresse et une douceur infinies dominaient sa passion, de sorte que, en prononçant le nom de Marette, il eut un soupir de reconnaissance.

--Nous sommes sauvés! répéta-t-il. Entendez-vous, Marette, nous sommes sauvés!

Ils décrivirent une grande courbe et aperçurent à un mille devant eux l’écume blanche des rapides. Kent appuyait de tout son poids sur la barre pour maintenir le canot au milieu du fleuve. Un long moment ils ne parlèrent plus.

--Je ne vais pas tarder à connaître votre secret, chère petite, dit-il enfin.

Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu’il vit Marette tressaillir. Elle ne le regardait pas, ayant les yeux fixés droit devant elle. Elle pâlissait.

--Écoutez!

Kent se tourna dans la direction du regard de Marette. A ce moment, à travers le murmure du fleuve, il perçut le _put-put-put-put_ du bateau de la police d’Athabasca-Landing.

Ses lèvres laissèrent échapper un juron.

--Nous ne pouvons plus atteindre la Chute, dit-il d’une voix qui parut irréelle à Marette. Abordons le plus vite possible en profitant du courant.

Cette décision prise, il employa toutes ses forces à la réaliser. Il savait qu’il n’avait pas à perdre la centième partie d’une seconde. Le canot était maintenant entraîné par les rapides: il le dirigea vers la rive ouest. Marette comprit la valeur inestimable de quelques secondes en une telle circonstance. S’ils étaient pris par le grand tourbillon des rapides avant d’atteindre la rive, ils seraient obligés de courir à la Chute. Dans ce cas, le canot-automobile les rejoindrait à la sortie du couloir. Pied par pied, leur barque se dirigeait bien exactement vers l’ouest.

Le visage de Kent s’illumina. Il venait d’apercevoir une petite pointe de terrain boisé qui s’avançait dans l’eau comme un pouce. Il la montra à Marette. Au delà on pouvait distinguer les premières murailles de rochers noirs qui marquaient le commencement de la Chute.

--Nous y arriverons, dit-il entre ses dents serrées par les efforts qu’il faisait. Je ne vois pas où le canot-automobile pourrait accoster. Une fois à terre, ils ne nous rattraperont plus.

--Hardi! Hardi! criait Marette dont les joues étaient redevenues toutes rouges et dont les yeux brillaient.

--Quelle petite femme courageuse vous êtes! lui dit-il dans son exaltation.

Le canot de la police n’aurait pas tardé à les accoster, mais la pointe boisée n’était plus qu’à quelques brasses. Tout à coup une détonation retentit. La résistance que Kent éprouvait en s’appuyant sur la terre céda brusquement et il faillit être projeté sur le plancher: le pivot du gouvernail menait d’être cassé net. La barque dépassa la pointe boisée et s’en alla à la dérive. Elle entra dans le tourbillon des rapides inférieurs. Kent, le regard fixé sur le boyau noir où la mort l’attendait, prit Marette dans ses bras.

CHAPITRE XXII

LA CATASTROPHE

Kent sentait que les bras de Marette serraient son cou de plus en plus fort. Elle était devenue livide; et il vit bien qu’elle n’avait pas besoin d’explication pour comprendre que la situation était des plus tragiques.

Cependant le regard de Marette demeurait volontaire et témoignait qu’elle n’avait pas perdu son sang-froid.

Kent inclina son visage vers celui de son amie jusqu’à sentir la douceur veloutée de ses joues. Elle lui tendit la bouche et ils s’embrassèrent. Il l’étreignit avec toute la violence de l’amour, et il ne désespéra pas de pouvoir la tirer de l’affreux danger.

Son cerveau travaillait fiévreusement. Il n’y avait peut-être pas une chance sur dix pour que leur embarcation, privée de gouvernail, pût passer sans se briser entre les noires murailles et les dents des rochers. Même s’ils réussissaient à franchir le passage dangereux, il était à supposer que la police les cueillerait à la sortie du défilé, à moins qu’un caprice imprévu du destin ne les jetât sur la rive.

Kent pensa aussi que si leur barque était poussée assez loin des rapides inférieurs, ils pourraient atteindre la rive à la nage. Il ferait usage de son fusil si cela devenait nécessaire. Il s’était aperçu que le canot-automobile n’était monté que par trois hommes. Il les abattrait, s’ils tentaient de le poursuivre. Il sentait naître dans son cœur une haine farouche contre la loi dont il avait été le défenseur. Ils filaient maintenant à travers les rapides bouillonnant à la vitesse d’un cheval de course lancé à bride abattue. La folle embarcation dansait sous leurs pieds. Des dents de rochers, toutes ruisselantes, semblaient guetter leur passage.

Marette, un bras autour du cou de Kent, regardait le danger bien en face. Ils pouvaient déjà apercevoir la Dent du Dragon, luisante et cruelle, qui les défiait. Dans cent vingt secondes, ils seraient écrasés contre le rocher ou ils l’auraient dépassé.

Kent, qui n’avait plus le temps de donner à Marette le moindre mot d’explication, se jeta sur son paquetage, tira son couteau de sa poche et trancha le bout de la corde qui renforçait les courroies. Immédiatement il passa cette corde autour de la taille de Marette et fit signe à la jeune fille de lui attacher le poignet avec l’extrémité de cette corde. En faisant le nœud elle eut un brave petit sourire pour lui montrer qu’elle n’avait pas peur et qu’elle s’en remettait entièrement à lui.

--Je sais nager, Jim, cria-t-elle; si nous heurtons le rocher...

Mais Kent ne l’écoutait pas. Il se frappa la poitrine dans son dépit d’avoir oublié une chose essentielle. Et leurs souliers... Comment s’en débarrasser?... D’un seul coup de bas en haut, il trancha les lacets de ses chaussures, et il en fit autant à celles de Marette. Lui et elle dégagèrent aussitôt leurs pieds. Il fut étonné de constater, dans ces minutes angoissantes, avec quelle rapidité Marette répondait aux idées qui le faisaient agir.

Mais plus rien à faire qu’à attendre. Elle serra de nouveau le cou de son ami dans une étreinte d’enfant.

Dix secondes plus tard la catastrophe se produisit.

La barque avait frappé contre la Dent du Dragon, en plein milieu.

Kent s’était préparé au choc, mais ses efforts pour se maintenir debout, avec Marette dans les bras, furent vains. Toutefois le bord du canot les empêcha d’aller s’écraser contre la paroi glissante du rocher.

Il se rendit compte que la charpente de l’embarcation s’était tout entière disloquée. Si le canot ne sombrait pas, c’était à cause de la puissante pression qui s’exerçait sous la coque; cette même pression pouvait, d’une seconde à l’autre, le retourner et l’engloutir. Mais lentement il se mit à glisser contre les rochers.

Kent, serrant la corde qui le retenait toujours à Marette, regardait avec horreur ce qui se produisait. Le canot s’engageait dans le courant de droite. Dans celui-là, plus d’espoir... C’était la mort.

Il voyait Marette, toute ruisselante, et fut étonné du calme de son regard qui contrastait avec le tremblement de ses lèvres. La coque heurta à ce moment contre une aspérité de la Dent; elle se souleva, et la petite cabine se tordit comme si elle eût été en carton. Une suprême énergie soutint l’âme de Kent. Non, il ne pouvait pas périr. C’était inconcevable. Luttant pour elle, pour cette chère créature qui lui souriait, même au moment où elle entrevoyait la mort, il saurait résister.

Le canot s’éloigna de la Dent du Dragon. Il n’était plus qu’une chose flottante, qui, sans secousses, disparaissait déjà presque entièrement sous l’eau. Et Kent se trouva au milieu des tourbillons écumants, retenant Marette.

Il s’agitait désespérément dans l’eau noire et l’écume blanche. Il lui semblait que l’air lui manquait depuis un temps infini.

--Eh bien! Eh bien!... cria-t-il à Marette.

--Ça va, Jim, ça va...

Son habileté de nageur ne lui servait guère en ce moment. Il ressemblait à un copeau de bois en dérive. Tous ses efforts rendaient à interposer son corps entre celui de Marette et les rochers. Ce n’était pas l’eau qu’il redoutait, mais les rochers. Il y en avait des vingtaines, des centaines, comme les dents d’une puissante machine à broyer. Et cette broyeuse mesurait trois cents mètres de long. Il sentit un premier choc, puis un second. Au troisième, il poussa un cri de rage, car il n’était point parvenu cette fois à protéger Marette.

Dans un tourbillon d’écume, il aperçut la jeune fille, la tête penchée en arrière, la masse de ses cheveux flottant en tous sens. Elle lui fit de la main un signe d’encouragement. Insensible à ses propres blessures, il lutta encore: mais le vertige s’empara de son cerveau, tandis que la vigueur de ses bras décroissait.

Ils avaient déjà franchi la moitié du couloir, lorsqu’il frappa de la tête contre un rocher. La violence du coup lui arracha Marette qui put cependant s’agripper à la muraille de pierre. Il s’y cramponna lui-même.

A cinq pieds l’un de l’autre, ils se regardèrent, haletants. A demi hors de l’eau, Kent apparut à Marette couvert de blessures. Il souffrait surtout de son poignet que la corde, avant de se détacher, avait affreusement éraflé.