Part 9
Quand il eut pris les divers objets que Marette avait réunis pour lui dans la chambre de débarras, en s’assurant, sur le seuil de la porte, par de petits mouvements d’épaules, que les courroies du havresac étaient bien en place, il devint soucieux.
Ce premier redressement de taille instinctif sous l’équipement, et qui est comme le premier élan du départ, ne fit qu’accentuer son malaise. De nouveau, il se dit qu’on allait l’accuser d’un meurtre. Mais l’infamie de son chef méritait ce châtiment. Sa conscience ne lui reprochait rien. Dès lors qu’importait le jugement des hommes? Ne fallait-il pas lutter pour Marette, qui lui appartenait, qui était son bien le plus précieux? Elle lui dirait son secret, qui ne pouvait être que très noble. Tout s’éclaircirait.
Avec une vive impatience il alla heurter à la porte de Marette.
--Pas encore, dit la chère voix.
Ce fut plus de dix minutes, peut-être un quart d’heure, qu’il dut attendre. Il était occupé à refaire son paquetage, préparé avec trop de hâte, lorsqu’elle l’appela.
Elle lui ouvrit, recula de deux pas pour le laisser entrer, et il la vit, sous la lumière de leurs deux lampes, dans un gracieux costume de velours bleu à côtes, dont la jaquette la moulait étroitement et dont la jupe lui descendait seulement un peu au-dessous des genoux.
Elle avait ramassé ses cheveux sous une ample toque de loutre, et ses jambes fines étaient prises dans de hautes bottines en peau de caribou. Dans ce costume elle paraissait à la fois plus fragile et plus vigoureuse. Ses yeux brillaient d’une animation qui colorait vivement ses joues. Kent la regarda un instant, et lui dit sa satisfaction par un bref mouvement de tête auquel elle répondit par un raidissement du corps.
--Voilà, à la grâce de Dieu, dit-elle en ramassant à ses pieds un petit paquet dont Kent s’empara aussitôt.
Il recommençait de pleuvoir. Un vent violent et le lointain roulement du tonnerre à l’ouest indiquaient qu’un nouvel orage ne tarderait pas à passer sur la forêt.
--Attendez-moi, Kent, je suis tout de suite à vous, fit Marette sur la porte du corridor.
Et presque aussitôt elle ajouta d’une voix basse, humble, mais insistante:
--Il faut que vous le mettiez, Kent.
C’était le grand vêtement caoutchouté de Kedsty qu’elle lui apportait.
Comme il ne fit aucune objection, ce fut d’un ton de triomphe qu’elle lui cria, dans le vent:
--Hardi! Kent. Tenons-nous ferme, et courons au bayou. Ils ne nous auront pas.
Elle lui avait expliqué tantôt qu’ils devaient se rendre, non au dépôt de Crossen, mais au bayou de Kim. «Doigts-Sales», qui s’était refusé à croire que Kedsty laisserait filer Kent avec la brigade de Lassalle, et avait insisté pour que Marette partît avec Kent, avait fait parer un petit canot avec cabine à deux places. Ils le trouveraient amarré près du rivage. Mooie leur aurait été bien nécessaire pour les aider à s’embarquer dans la nuit noire, mais il ne fallait pas compter sur lui.
--Pourquoi? avait demandé Kent.
--Parce que je ne crois pas qu’il soit encore autour de la maison. Mais lorsque «Doigts-Sales» apprendra que nous nous sommes échappés, il trouvera bien un moyen pour protéger notre fuite.
Leurs pieds pataugeaient dans l’eau et la boue. Le vent leur coupait par moment la respiration. Kent souhaita la fréquence des éclairs pour les guider, car il était impossible de distinguer le tronc d’un arbre à deux pas de distance.
--Croyez-vous vraiment que Mooie ne soit plus par là? Il nous serait bien utile. Il est déjà près de deux heures. Si nous nous égarions dans la forêt, ce serait une fichue histoire pour nous, à l’aube.
--Non, Mooie n’est plus là.
--En êtes-vous tout à fait sûre? Aurait-il assisté à... ce qui s’est passé?
--Dites donc, monsieur le policier, vous n’allez pas continuer votre enquête? Nous avons mieux à faire. Taisez-vous, ou vous n’apprendrez jamais rien, cria-t-elle en se cramponnant à lui sous la poussée du vent, toute fière de l’ascendant qu’elle prenait sur Kent. Pas besoin de Mooie pour nous guider: je saurai, moi, vous conduire jusqu’à la barque aussi bien que lui.
Au fait, elle avait assez de peine à se diriger, ses yeux étaient encore aveuglés par la lumière des lampes. Enfin, à la lueur d’un éclair, elle aperçut la pente qui menait au fleuve.
Cette pente était toute sillonnée de petits ruisseaux. Des roches et des racines leur barraient à tout instant le chemin glissant. Grâce aux éclairs qui se multipliaient, ils purent atteindre, sans faire de chutes, le petit sentier, qui, en terrain plat, conduisait à la petite crique.
C’est alors que l’orage éclata avec violence.
Le vent était parfois si impétueux qu’ils durent se tenir aux troncs des sapins pour ne pas être renversés. Et c’est en bondissant d’un tronc à l’autre qu’ils firent leur chemin, Marette cramponnée à la taille de Kent, et Kent aux épaules de Marette. Elle poussait parfois de petits cris, mêlés à des rires sauvages. Il lui répondait de même. Excité par sa propre voix, par celle de Marette, par les éclats de la foudre, il sentait son sang battre joyeusement dans ses veines. Il aurait voulu faire part de ses pensées à Marette. Le vent l’en empêchait: il criait plus fort. Le vent s’entêtait, lui, de même. Il riait, et le vent se moquait de lui. Il serrait les dents, toutes les forces de la tempête pressaient ses lèvres. Et lorsque, à court d’haleine, il ouvrait largement la bouche, la bise le pénétrait, l’inondait d’un frisson jusqu’à l’angoisse. Mais il se savait le plus fort, parce qu’il était homme. Il se sentait pris de colère parce que le bouillonnement de la colère ajoutait une frénésie aux forces qu’il déployait, les surexcitait follement, lui faisait mieux éprouver, par contraste, la joie, l’immense joie qui, elle aussi, le transportait; car rien ne lui arracherait sa Marette, sa Marette bien-aimée. Il avait le sentiment de vivre en plein impossible. Et quand brusquement le vent cessait pour porter plus loin sa rage, Kent, dans son élan de forces inemployées, aurait broyé Marette dans ses bras s’il ne s’était aussitôt représenté la fragilité de sa petite compagne, et un flot de tendresse calmait la folie qui le reprenait à une nouvelle rafale.
Soudain le vent cessa de fouetter le sol, les hautes branches de sapins gémirent encore quelques minutes, la pluie ne tombait plus. Kent et Marette, à bout de forces, s’arrêtèrent pour reprendre haleine. L’orage fuyait vers l’ouest.
Marette tenait Kent par une manche, comme si elle craignait que quelque chose pût les séparer dans l’ombre perfide. Kent prit dans une de ses poches un mouchoir sec avec lequel il essuya le visage de Marette, et cela doucement comme avec un enfant qui aurait eu une crise de larmes. Il épongea aussi son propre visage, et tous deux sentirent que des paroles n’auraient fait que profaner le charme indicible éprouvé à ce moment même.
Marette fut la première à rompre le silence, mais à voix basse, très doucement.
--Il faut repartir, Kent.
Lorsqu’ils eurent parcouru encore un quart de mille, ils atteignirent le bord du bayou.
Les éclairs ne les guidaient plus, mais leurs yeux s’étaient habitués aux ténèbres. Marette, qui tenait solidement la main de Kent, marchait en avant. Elle allait avec sûreté vers l’endroit où elle savait qu’elle trouverait le pieu auquel était attachée l’amarre du bateau. Elle laisserait un moment croire à Kent qu’elle s’était perdue. Lorsqu’elle aperçut, à deux pas d’elle, le pieu cherché, elle sourit de cette innocente plaisanterie. Mais non, sa main erra dans le vide. C’était peut-être un peu plus loin. Toujours rien.
Elle éprouva une inquiétude poignante, mais voulant d’abord n’en rien laisser paraître, elle demanda, du ton qu’elle eût employé pour une supposition quelconque:
--Que ferions-nous, Kent, si le bateau n’était pas là?
Tout de suite il comprit. Il comprit à une certaine fluctuation de la voix de Marette, et s’il fut certes ému de cette fatalité, il fut troublé aussi de reconnaître qu’il possédait l’âme de Marette au point d’en démêler tous les accents.
--Eh bien, répliqua-t-il gaillardement, ce serait fâcheux, mais il n’y aurait pas là de quoi se désoler. Nous en serions quittes pour ne partir que la nuit prochaine. Chez Crossen, nous trouverions aussi un bon canot, et il n’y a aucun danger qu’on nous déniche ici.
Elle aussi se rendit compte au ton de sa voix qu’il avait découvert la cruelle vérité.
--Croyez-vous que nous ne puissions pas le retrouver? demanda-t-elle aussitôt. Sous l’effet de la bourrasque, il a entraîné le pieu, qui est une immense barre. N’a-t-elle pu s’accrocher aux roseaux ou à quelques racines de la berge?
Plus d’une heure, ils pataugèrent dans l’eau qui leur montait parfois jusqu’aux genoux, mais leur recherche fut vaine.
Brisés de fatigue, ils s’assirent sur une roche qui surplombait l’étang d’un pied ou deux.
--Ce n’est tout de même pas drôle, déclara Kent en étouffant un juron.
--Je suis sûre que vous m’en voulez, lui dit Marette.
Il lui prit la taille, la serra contre lui, et leur pensée revécut ce moment où ils s’étaient instinctivement jetés dans les bras l’un de l’autre. Toute sa vigueur lui revint.
--Au fait, dit-il, nous avons encore deux bonnes heures avant le petit jour. Voulez-vous que nous allions chez Crossen? Je ne vous cache pas qu’en partant seulement demain soir, nous diminuons nos chances, et je vous certifie que je tiens à vivre, maintenant. Voulez-vous?
--Kent, je vous suis.
--C’est donc décidé. Mais une sale route! Respirons encore cinq minutes.
L’eau qui coulait de partout, faisait, par mille ruisselets, un concert étrange. Ils écoutaient cette multiple voix quand le bruit répété d’un raclement contre la roche les fit se retourner. Le bateau avait été poussé là.
Kent bondit dans l’eau qui, à cette place, dépassait ses genoux. D’une main fiévreuse, il imprima à la barque des mouvements auxquels elle répondit par un balancement parfait. Elle n’était donc pas endommagée.
Il remonta d’un seul élan sur la roche pour aider Marette qui lui dit en riant, imitant sa voix:
--C’est tout de même drôle, Monsieur.
Il lui mit ses mains sur les épaules, l’écarta à bout de bras, et, d’un mouvement violent, il la projeta contre sa poitrine. Ils échangèrent un long baiser.
Il eut assez de peine à pousser la barque vers le milieu de l’étang, tant les roseaux étaient drus. La rame qu’il employait comme une perche pour progresser s’enfonçait dans la vase et annihilait parfois l’impulsion qu’il venait d’obtenir. Mais il songeait aux bons coups qu’il donnerait ensuite en eau libre. Ce moment arriva.
Bientôt le remous du courant vint à son aide, de puissantes mains l’entraînaient vers le fleuve. Ce concours ranima ses forces. Marette, devant lui, l’encourageait par des «han» joyeux suivant le rythme de ses mouvements.
Il avait atteint le large courant de l’inondation qui filait vers l’Esclave, le Mackenzie et l’Arctique. Alors il abandonna les rames pour se mettre debout, pour respirer plus amplement, pour crier son triomphe, sa joie, son vaste espoir. Marette, elle aussi, se dressa devant lui. Il s’empara d’elle et la baisa sauvagement sur la bouche.
Quand ces deux êtres s’étaient jetés la première fois dans les bras l’un de l’autre, après avoir craint d’être séparés, ce n’avait été que par besoin de preuve qu’ils existaient pour s’appartenir mutuellement, pour mieux sentir moralement qu’ils ne faisaient qu’un. Sur la roche, le baiser qu’ils s’étaient donné fut leur premier baiser de désir. Ils l’avaient prolongé jusqu’au trouble des sens.
Mais dans la barque, dans la vitesse du courant, sous la brise du fleuve, le baiser que Kent donna à Marette ne fut que pour témoigner sa grande joie, son allégresse, son excès de force, par élan vital, par pur plaisir.
CHAPITRE XIX
LA CABINE
L’embarcation possédait une petite cabine de huit pieds de long sur six de large et dont le plafond était si bas que Kent à genoux l’aurait touché de la tête.
Le bateau bien lancé dans le courant, Kent voulut procéder à l’installation de Marette. A la lueur d’une allumette, il aperçut une bougie, plantée dans un morceau de bouleau fendu et fixé contre une paroi.
Quand il l’eut allumée, en jetant un coup d’œil autour de lui, il bénit à nouveau «Doigts-Sales». Le bateau avait été aménagé pour un voyage. Comme des deux passagers, l’un ne devait guère quitter le gouvernail, il n’y avait qu’une seule couchette dans la cabine. On avait cependant trouvé moyen d’y loger une chaise-longue cannelée, très confortable, et un tabouret. Il s’y trouvait un petit poêle avec une bonne provision de bois sec, et, sous l’étroite fenêtre, un buffet pouvant servir de table, et dans lequel étaient empilés de nombreux paquets.
En voyant tout cela, Kent put songer à une maisonnette d’enfant. Il se débarrassa de son fourniment et céda la place à Marette.
Marette s’empressa d’allumer un bon feu dans le petit poêle; quand le bois commença à pétiller joyeusement, et que l’air se fut adouci de chaleur, elle appela son compagnon.
En entrant comme un grand chien mouillé, courbé presque jusqu’à toucher le plancher de ses mains, Kent sentit le ridicule de son attitude, l’incongruité de son grand corps dans cette maison qui ressemblait à un jouet.
Marette avait retiré sa toque. Elle aussi devait se courber dans cette cabine haute de quatre pieds, mais elle n’y semblait pas aussi grotesque que lui. Ses cheveux tout trempés étaient collés à ses tempes et à ses joues. Ses pieds, ses bras et une partie de son corps étaient mouillés, mais ses yeux brillaient et elle souriait à son ami. Elle ne pensait plus au tonnerre, aux éclairs, à Kedsty gisant dans le bungalow; elle ne songeait qu’à lui.
Il se mit à rire franchement. C’était joyeux et émouvant, ce petit intérieur tiède après les fureurs de l’orage et dans le formidable bruissement du grand fleuve. La chaleur du poêle ne tarda pas à pénétrer leurs membres engourdis, et le gai craquement des petites bûches de bouleau leur fit oublier toute préoccupation. Comme ils étaient loin de tout à cette minute! Les dangers qu’ils venaient d’encourir ne leur laissaient qu’une impression de petite misère en face du bonheur qui les attendait, qu’ils possédaient déjà, que Marette lisait sur le visage de Kent et que celui-ci admirait en Marette. Elle continuait à lui sourire des yeux et des lèvres dans la douce clarté de la bougie.
Mais cette clarté pouvait être aperçue de la rive. Que penserait-on de cette tache lumineuse glissant dans l’obscurité sur le fleuve? Sur plusieurs milles de l’autre côté du Landing s’échelonnaient des cabanes de trappeurs et de pêcheurs dont il n’était pas précisément utile d’éveiller l’attention. Kent accrocha son caoutchouc, en guise de rideau, devant la fenêtre de la cabine.
--Nous voilà bien partis, dit-il alors en se frottant les mains. Ne croyez-vous pas que nous nous aurions mieux l’illusion d’être chez nous si j’allumais une petite pipe.
... On se sent ici en sûreté, n’est-ce pas? reprit-il en commençant à bourrer sa pipe. Tout le monde doit sans doute dormir, mais si quelque marinier avait été pris d’insomnie, il aurait pu se demander quel était ce météore filant sur le fleuve. Nous n’avons pas besoin de mettre les gens au courant de notre petite affaire.
--Bien sûr, dit Marette, en se pelotonnant dans son coin.
--Je vais reprendre le gouvernail. Ne vous inquiétez pas. Il n’y a du reste aucun danger de naufrage pour le moment. Nous aurons au moins le temps de nous sécher. Sur trente milles, nous ne rencontrerons ni roche, ni rapide. Le fleuve est lisse comme un plancher de bal. S’il nous arrive de buter contre la rive, ne vous effrayez pas.
--Je n’ai pas peur du fleuve, répondit Marette avec un regard dont il se sentit fier. Où iront-ils nous chercher demain?
Kent alluma sa pipe et eut un geste comique.
--Dans les bois, sur le fleuve, partout. Ils seront comme une fourmilière sur laquelle on a posé le pied. Naturellement leur premier soin sera de vérifier s’il ne manque aucun bateau; mais ils ne comptaient pas sur le nôtre. Nous n’avons tout simplement qu’à surveiller ce qui se passe derrière nous, et à profiter de notre avance. Dormez bien tranquille. J’aurai l’œil pour empêcher le canot de faire une causette avec les sables de la rive.
Sur ces mots il sortit. Il n’y avait pas une demi-heure que Kent tenait la barre du gouvernail lorsque Marette vint le rejoindre.
--Je ne peux pas dormir, dit-elle en s’asseyant sur le plancher, contre lui.
Sa voix était câline, l’abandon de sa pose trahissait en elle l’amoureuse. Kent crut deviner qu’elle était prête à lui livrer son secret, mais il se garda de l’interroger tout de suite pour ne pas éveiller sa méfiance.
--Comme on se sent loin de tout danger, ici! dit-elle. Mais je voudrais être sûre qu’on n’inquiétât point «Doigts-Sales» et nos amis à cause de nous.
--Ils sont bien trop fins pour se laisser soupçonner. Mooie n’est pas intervenu, n’est-ce pas, dans ce qui s’est passé en dernier lieu?
--Non, dit-elle évasivement.
Et Kent sentit, au ton de voix de Marette, qu’elle se déroberait encore. Aussi, d’un ton détaché, comme s’il se fût agi d’un simple incident, il demanda:
--Au fait, voyons ce qui s’est passé? Vous pouvez bien me le dire maintenant.
--Mais... je ne sais pas, Kent.
--Cependant, je vous ai trouvée en bas, auprès de lui.
--Je n’ai rien vu.
--Vous vous étiez évanouie?
--Non. Je dormais dans ma chambre. Je m’étais endormie bien malgré moi. J’eus tout de suite un cauchemar. Un bruit me réveilla: une porte fermée avec violence. J’écoutais, et il me sembla entendre un gémissement, puis plus rien. Mais j’étais si inquiète que je suis descendue, et j’ai trouvé... ce que vous avez vu. J’étais paralysée. Je ne sais rien d’autre, Kent. Ne m’interrogez pas. Je ne veux plus que vous pensiez sans cesse à cette horrible chose.
Ils se turent un très long moment.
--Vous me soupçonnez toujours, Kent? demanda-t-elle enfin avec une nuance d’ironie mutine, sûre de provoquer une protestation ou une excuse qui lui ferait retrouver tout son ascendant.
--Je cherche toujours.
--Inutile, vous ne connaissez pas le meurtrier.
--Vous le connaissez donc, vous? Et vous venez de me dire que vous n’avez rien vu. Vous le connaissez?
--Peut-être.
--Marette, pourquoi ce secret entre nous?
--Combien faut-il de temps pour que nous soyons sûrement hors d’atteinte de la police?
--Encore un jour et une nuit. Les premiers grands rapides franchis, on ne pourra plus nous rejoindre.
--Prenez patience jusque-là, Kent. Après, je vous dirai tout ce que je sais.
--Pas avant?
--Non?
--Je vous remercie de la confiance que vous me témoignez, dit-il sèchement.
Elle voulut lui prendre une main qu’il retira aussitôt.
--Pourriez-vous au moins m’expliquer la raison de votre silence... de cette marque de défiance?
--Vous êtes insensé, Kent, répéta-t-elle avec force.
Et elle ajouta d’une voix ferme qui faisait contracte avec son attitude précédente:
--Je me tais, parce que vous ne devez rien savoir encore. Vous êtes bien convaincu, n’est-ce pas, que je ne suis pas coupable. Si nous étions pris, vous ne me laisseriez pas accuser, j’en suis certaine... Et si je veux me laisser accuser, moi! Si je tiens à vous sauver le coupable! Si j’ai un motif... un motif sacré pour tenir à lui!... Non, Kent, plus un mot. Vous ne me ferez rien avouer. Dans l’ignorance, vous ne serez pas tenté de commettre quelque folie.
Les premières lueurs de l’aube perçaient l’horizon. Une teinte blafarde se répandait sur la cime des arbres et rasait la surface de l’eau qui présentait, d’espace en espace, des gonflements où le courant devenait plus rapide. Kent y dirigeait le canot pour y trouver une plus grande impulsion. Dans cette vitesse accrue, il éprouvait un mouvement de colère. Contre qui? Il n’aurait su le dire. Et au ralentissement de l’impulsion, un étrange sentiment de lassitude le prenait.
Plusieurs fois il se pencha sur Marette, qui dans son mutisme tenait la tête inclinée. Il put apercevoir, au jour naissant, le regard fixe et les traits rigides de cette entêtée qui se fermait à lui. Elle eut un brusque mouvement pour s’adosser contre la paroi du canot; et bientôt elle s’abandonna aux larges balancements imprimés par le fleuve.
Quand il se pencha encore sur elle, il lui vit cette fois un sourire vague. Il lui posa une main sur l’épaule.
--N’est-ce pas que j’ai raison, Kent? dit-elle d’une voix douce, endormie, intime, qui pénétra le cœur de Kent.
Avec le jour plus vif, une brise âpre courut sur le fleuve.
--Il faut rentrer, Marette. Vous auriez froid.
Doucement, il l’aida à se lever et lui prit la taille. Sans résistance elle se laissa conduire jusqu’à la couchette.
--Retirez vos souliers, Marette. Vos pieds doivent être froids comme la glace. Il faut les enfouir sous les couvertures.
--Oui, dit-elle de la même voix endormie.
Et pendant qu’il ravivait la flamme du poêle, il éprouva le même sentiment que sous les sapins, après la bourrasque, lorsqu’il avait épongé en silence le visage de son amie.
Maintenant au gouvernail, Kent ne ressentait plus ce fol élan qui l’eût fait crier de joie quand le canot avait été pris soudain par le courant du fleuve, mais, dans l’élargissement de son être, il lui sembla communier avec les forces du jour nouveau.
CHAPITRE XX
KENT ET MAC TRIGGER
Cependant Kent pensa que la partie serait dure à gagner.
Il songea que ses camarades avaient dû être répartis en diverses équipes pour fouiller les environs, et il y aurait un certain branle-bas. On attendrait le retour de Kedsty pour armer le canot-automobile. On s’étonnerait de ne pas revoir aussitôt l’inspecteur, mais on interpréterait peut-être son absence comme un désir qu’on ne se mît pas tout de suite à la poursuite du fugitif afin de laisser à celui-ci plus de temps pour se mettre en lieu sûr. En effet, il n’était un secret pour personne que Kent avait menti en se déclarant coupable du meurtre de John Barkley; on devait supposer que sa nouvelle situation avait ému l’inspecteur, son ami. Il était donc très vraisemblable d’admettre que Kedsty ne tenait pas à ce que l’on s’emparât de l’évadé. Mais une telle supposition ne durerait qu’un temps.
Vers midi on irait au bungalow de Kedsty pour l’informer que toutes les recherches étaient encore vaines. C’est alors qu’on apprendrait le crime, et le canot-automobile ne tarderait pas à entrer en jeu.
Kent calcula que vers le milieu de l’après-midi il aurait gagné une avance d’une trentaine de milles. Pourrait-il, avant la nuit, traverser la Chute de la Mort? A quelques milles seulement après la chute se trouvait une contrée marécageuse où il serait facile de dissimuler l’embarcation. Il se dirigerait alors vers le nord-ouest, à travers la brousse. Encore un autre coucher de soleil et il serait en sûreté.
Voilà ce qu’il escomptait. Toutefois s’il fallait lutter, il serait prêt à se défendre. Mais, surtout à cause de Marette, il devait éviter d’être rejoint. Il s’agissait donc d’arriver à la chute avant le crépuscule.
Le canot avait embarqué une certaine quantité d’eau de pluie. Kent s’empressa d’écoper. Ce travail l’ayant mis en moiteur, pour ne point se refroidir, il prit les rames. Une douzaine de bons coups bien appuyés lui faisaient obtenir une vitesse telle qu’il lui devenait pour quelque temps difficile de frapper utilement l’eau fuyante. Il attendait un moment égal à celui durant lequel il venait de ramer. Cela lui permettait de bien reprendre haleine, et il se reprenait à manœuvrer comme s’il eût aperçu le canot de la Division.
Grâce à ces intervalles de repos, il put résister longtemps à la fatigue. Il gagna ainsi une nouvelle avance de plusieurs milles.