La Vallée du Silence

Part 11

Chapter 114,008 wordsPublic domain

--Nous avons franchi le plus terrible, Marette, cria-t-il. Tenez-vous ferme. Dès que j’aurai repris le souffle, je passerai par-dessus le rocher pour vous prendre. Essayez de me lancer le bout de la corde. Non, attendez. Ne bougez pas, vous lâcheriez prise.

Il n’avait nullement l’intention de se reposer, car la position de Marette lui inspirait une terreur qu’il essayait de dissimuler.

Il remercia Dieu de lui avoir donné la pensée d’entourer son paquetage avec la corde. Par elle, Marette avait été retenue quelque peu au dernier moment. Il s’agissait maintenant pour Kent de ressaisir le bout de cette corde.

Il commença par se hisser, pouce par pouce, sur le rocher qui était glissant comme de l’huile. Mais il retomba dans l’eau, et, par miracle, il put se retenir de nouveau au roc.

Le contre-courant dirigeait vers lui les longs cheveux de Marette. Pourrait-il les atteindre? N’était-il pas préférable de se lancer dans l’eau pour saisir Marette au passage? Mais il fut convaincu que cette tentative serait fatale.

Soudain retentit un cri de Marette qui venait de lâcher prise. Son corps roula dans l’écume et s’enfonça.

Kent plongea pour essayer de la rattraper. L’eau l’entraînait. Très difficilement il parvint à remonter à la surface; et ce fut pour voir à vingt pieds devant lui--peut-être à trente--un bras de Marette, puis sa tête qui disparut aussitôt derrière un rideau d’écume.

Il se jeta à sa poursuite. Plus nombreux et plus terribles encore, les rochers du bas-fond se hérissaient sur son passage, semblables à des êtres vivants, à des démons avides de torturer et de détruire. Ils le frappaient et rugissaient avec un bruit de Niagara.

Kent sentait son cerveau s’alourdir, de sorte qu’il ne s’aperçut pas du moment où il cessa de lutter. Il s’était évanoui.

CHAPITRE XXIII

LE PROSCRIT

Une heure plus tard, Kent revint à la vie. Il y revint avec le sentiment, confus d’être sorti d’un affreux cauchemar, mais il n’eut pas tout de suite conscience de sa situation présente.

Un immense rocher noir se dressait devant lui. Sur sa tête planait un nuage nuancé de reflets du soleil couchant. Le grondement des eaux en furie faisait un vacarme épouvantable. Alors il se souvint... Un cercle de fer lui broyait les tempes. Il se souleva en chancelant. Le nom qui lui monta à la gorge fut celui de Marette, de Marette dont il était séparé, de Marette morte peut-être. Il voulait crier, mais il ne parvint même pas à articuler ce nom, car sa langue était paralysée comme par les affres de l’agonie.

Enfin il recouvra la raison. Ses yeux purent distinguer ce qui l’entourait. Il aperçut l’écume blanchâtre bondissant entre les abîmes rocailleux qui s’assombrissaient à l’approche de la nuit. A ses pieds l’eau était calme; il avait été entraîné par le courant sur une langue de galets. Il se trouvait encore dans le couloir du rapide entre de hautes murailles. Marette n’était pas là. Tout son être se refusait à admettre la réalité. Marette était-elle morte? Impossible, puisque lui-même vivait. Elle était à quelque distance... Elle l’attendait.

Sa gorge se desserra. Le nom de Marette sortit de sa poitrine en un cri que le vacarme du couloir étouffa. Il appela encore. Alors il fut envahi par le sentiment de son impuissance, et il s’accroupit sur le sol.

A cent mètres était l’issue du couloir. Comment y parvenir? Il essaya de s’imaginer la suite d’efforts qu’il lui fallait entreprendre pour y parvenir, et il se vit poussé par le courant, se retenant aux roches, s’y cramponnant pour reprendre haleine, s’abandonner encore aux flots, s’accrochant de nouveau aux parois du couloir. Cette vision lui donna le vertige et une impression d’asphyxie.

Cependant il pouvait respirer librement. Pourquoi donc demeurait-il à cette place? Sans plus réfléchir, il se lança à l’eau.

Il ne se souvint jamais de ce qui se passa dans les quelques minutes où il devint le jouet de l’onde mugissante. Il en sortit, les vêtements en lambeaux, méconnaissable, à demi fou.

Sur la berge contre laquelle il fut poussé, les derniers rayons de soleil doraient un monde verdoyant. Le fracas de la chute n’était plus qu’un bruissement lointain. Le fleuve s’était élargi et coulait en nappes paisibles.

Il aurait pu craindre d’être aperçu par ses poursuivants, mais il n’y songea pas.

De fait, lorsque les hommes de la police avaient vu le bateau de Kent heurter la Dent du Dragon et sombrer, les corps de Kent et de Marette s’engageant dans le rapide de droite, ils s’arrêtèrent et rebroussèrent chemin, jugeant leur mission terminée.

Kent, sur la berge, se surprit à sangloter, à sangloter avec des râles comme un petit enfant en proie à un chagrin violent. La réaction s’opérait en lui. Son émotion calmée, il voulut appeler Marette; mais il se doutait bien qu’elle n’était plus, qu’elle l’avait quitté pour toujours.

Cependant, jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule, il la chercha. Lorsque la lune apparut, au milieu de la nuit, il chercha encore. Il ne sentait pas ses blessures: il ne s’en rendit compte qu’en s’écroulant sur la grève, tel un homme frappé sur la piste.

L’aurore le trouva errant, déjà loin du fleuve, et, vers midi, André Boileau, le vieux métis aux cheveux blancs, qui chassait au Creek-Burntwood, le rencontra. Saisi de compassion à la vue de ses blessures, le métis le conduisit, en le soutenant, jusqu’à sa cabane cachée au loin dans la forêt.

Kent resta chez le vieil André les six jours qui suivirent, tout simplement parce qu’il n’avait ni la force ni le désir d’aller ailleurs.

André s’étonna que Kent n’eût aucune fracture. Mais de nombreuses contusions à la tête firent terriblement souffrir le blessé durant trois jours et trois nuits. Pendant ce temps, il demeura dans le délire, entre la vie et la mort. Le quatrième jour il reprit connaissance. Boileau lui fit absorber du bouillon de gibier. Il se leva le cinquième jour. Le sixième, il déclara à André, en le remerciant, qu’il était prêt à partir.

André Boileau, après avoir vainement essayé de le retenir, lui donna de vieux vêtements, quelques provisions et la bénédiction de Dieu. Kent, lui ayant fait croire qu’il se rendait à Athabasca-Landing, retourna vers la Chute.

Ce n’était pas prudent. Il savait bien aussi que, sous tous les rapports, il était préférable de prendre la direction opposée. Mais il avait perdu tout esprit de lutte, il obéissait à l’impulsion qui le poussait vers les lieux de la tragédie.

Il n’éprouvait aucune crainte de se montrer: toute sa prudence l’avait abandonné. Il ne cherchait pas à éviter le danger. S’il avait rencontré des gens de la police, peut-être même se serait-il fait connaître à eux sans le moindre souci d’être pris, car tout lui était indifférent. Une lueur d’espoir l’aurait tiré de cet état, mais il ne lui restait plus aucun espoir. Sûr que Marette était morte, il se sentait seul au monde, impitoyablement seul. Tout était détruit en lui.

Lorsqu’il eut rejoint le fleuve, il ne put en partir. A force d’aller et de venir le long de la Chute, depuis l’endroit où le fleuve se glisse entre les rochers jusqu’à celui où il reprend son cours tranquille deux milles plus bas, ses pieds avaient fini par tracer un sentier. Deux ou trois fois par jour il le parcourait tout en posant quelques pièges pour assurer sa nourriture. La nuit il couchait dans une crevasse au pied de la chute. A la fin de la semaine, l’ancien Kent avait disparu de ce monde. Il était devenu tout autre, avec une barbe hirsute, des yeux caves, des joues creuses dont la barbe ne parvenait pas à cacher la maigreur. O’Connor, passant à côté de lui, ne l’aurait pas reconnu.

Le huitième jour, il découvrit par hasard entre deux blocs de rocher le petit paquet de Marette. Il s’en saisit aussitôt et le pressa contre sa poitrine. A partir de cet instant un nouveau changement s’opéra en lui.

Il lui sembla qu’un message lui était parvenu de la part de Marette elle-même. Il crut que l’esprit de la jeune fille habitait en lui, réchauffant son cœur d’un nouveau feu. Elle était partie, et cependant elle revenait vers lui. Il fut convaincu que l’esprit de Marette ne le quitterait plus jusqu’à la mort. Ses yeux brillaient comme si elle eût été devant lui. Elle ne l’avait pas délaissé: elle lui redisait la confiance qu’elle avait placée en lui, la promesse de lui appartenir toujours. Il lui restait quelque chose d’elle à défendre.

Cette nuit-là, il dormit pour la dernière fois dans la crevasse. Il avait pris le cher petit paquet de Marette entre ses bras avant de s’endormir.

Le lendemain il se dirigea vers le Nord-Est. Le cinquième jour après avoir abandonné le pays d’André Boileau, il rencontra un métis qui, en échange de sa montre, lui donna un fusil, des munitions, une couverture, de la farine et quelques ustensiles pour préparer ses aliments. Ainsi muni, il n’hésita point à s’engager plus profondément dans la forêt.

Kent, l’homme le plus correct de la Division N, maintenant couvert de haillons, les cheveux en broussailles, errait dans le seul but d’être seul et de s’éloigner de plus en plus du fleuve. Le hasard le mettait quelquefois en présence d’un Indien ou d’un métis; il leur disait quelques mots et repartait seul.

Chaque nuit, bien que la température fût très douce, il allumait un petit feu de campement, parce que, auprès du foyer il sentait mieux la présence de Marette. Alors il dénouait le petit paquet et prenait un à un, dans ses mains largement ouvertes, les précieux objets qui avaient appartenu à sa chère disparue. Il les adorait, ces choses, notamment les petits souliers, qu’il avait enveloppés dans une fine écorce de bouleau.

Il aurait défendu ce trésor au prix de sa vie. En vague action de grâce, il remerciait Dieu de ce que le fleuve ne lui avait pas tout volé.

Il s’efforçait de se rappeler tous les actes de Marette, ses moindres paroles, toutes ses marques de tendresse dont le souvenir avivait son amour. Chaque jour elle devenait plus réelle que lui-même. Il la sentait toujours à ses côtés, blottie dans ses bras la nuit, et, dans la journée, marchant avec lui, la main dans la sienne. Cette illusion adoucissait ses souffrances par le sentiment d’une possession que ni les hommes, ni le destin ne pouvaient lui ravir--une présence de tous les instants.

Cette présence le ranimait. Elle lui faisait lever la tête, bomber la poitrine et regarder encore la vie en face. Elle lui devenait plus intime et plus chère à mesure que le temps passait.

Le début de l’automne le trouva dans la région du Fond du Lac, à deux milles est du Fort Chippewyan. Cet hiver-là, il rencontra un Français, et, jusqu’en février, ils chassèrent ensemble sur les limites basses des Solitudes.

Il finit par prendre en estime ce Français, nommé Picard. Cependant il ne lui fit point part de ses secrets, et lui cacha le désir qui venait de naître en lui.

Ce désir devint de plus en plus tenace, comme une obsession, à mesure que la saison de l’hiver approchait de son terme. Il y pensait nuit et jour. Il voulait aller _à la maison_.

Ce mot ne se rapportait pas dans sa pensée à une demeure du Landing, ni du pays du Sud. «A la maison» signifiait pour lui l’endroit où avait vécu Marette.

Marette morte, abandonnant son corps aux rochers du fleuve, était allée se réfugier chez elle, là-bas, quelque part au pied des Montagnes du Nord, là où s’étendait la Vallée du Silence. L’esprit de Marette l’y attirait; elle le suppliait de s’y rendre, le pressant de se mettre en route pour venir vivre là où elle avait vécu. Il trouva en cela une nouvelle raison de vivre. Il découvrirait la maison de Marette, ses parents, la vallée qui aurait dû être leur Paradis.

Ainsi, vers la fin de février, il prit congé de Picard et se dirigea de nouveau vers le fleuve.

CHAPITRE XXIV

A TRAVERS LE PAYS DU SOUFRE

Kent n’avait pas oublié qu’il était un hors-la-loi, mais il ne s’en effrayait pas. Maintenant qu’il avait une nouvelle raison de vivre et de lutter, il sentait renaître en lui ce qu’il appelait la «finesse du jeu».

Il approcha prudemment de Chippewyan, bien qu’il fût sûr que même ses anciens amis du Landing ne pourraient le reconnaître. Sa barbe avait quatre ou cinq pouces, ses cheveux étaient longs et broussailleux. Picard lui avait confectionné un vêtement en peau de jeune caribou, frangé comme celui d’un Indien. Ayant choisi son moment, il entra à Chippewyan à la tombée de la nuit.

Des lampes à huile brûlaient dans le magasin de la Compagnie de la Baie d’Hudson, lorsqu’il y entra pour vendre ses fourrures. L’endroit était désert: il n’y avait là qu’un commis du facteur avec lequel il discuta les prix pendant une heure. Il acheta un nouvel équipement, une carabine Winchester et toutes les provisions qu’il pouvait emporter. Il n’oublia pas d’acquérir un rasoir ainsi que des ciseaux, et, quand il eut payé le tout, il lui restait en espèces la valeur de deux peaux de renards argentés.

Il quitta Chippewyan la nuit même, et, à la clarté d’une lune d’hiver, il construisit son campement à une douzaine de milles au nord, dans les parages de Smith Landing.

Il atteignit bientôt le fleuve de l’Esclave, et pendant des semaines il voyagea lentement mais régulièrement sur des raquettes dans la direction du Nord. Il évita le Fort et la ville de Smith et prit la direction de l’Ouest avant d’arriver au Fort Résolution. C’est au mois d’avril qu’il passa au Fort de la rivière Hay, là où ce cours d’eau se déverse dans le lac du Grand-Esclave. Jusqu’à la débâcle, il travailla à la rivière Hay. Il partit sur le Mackenzie dans une pirogue dès que le fleuve fut navigable. Ce ne fut que tard, en juin, qu’il contourna le Liard, en le remontant, pour se rendre vers le Nahani du Sud.

--Vous vous dirigerez tout droit entre les sources du Nahani du Sud et du Nahani du Nord, lui avait dit Marette. C’est là que vous trouverez le Pays du Soufre; au delà de ce pays s’étend la Vallée du Silence.

Quand il arriva aux confins du Pays du Soufre et qu’il y établit son campement, il fut déjà incommodé par une odeur âcre. La lune se levait, et il vit ce monde désolé à travers les vapeurs d’une fumée jaune. A l’aurore il poursuivit sa route.

Il traversa de vastes marais, desquels s’échappaient des nuages sulfureux. Mille après mille, il s’enfonça dans ce pays qui devenait de plus en plus une contrée de mort, un enfer perdu. On voyait des arbustes sur lesquels ne poussait aucun fruit, des forêts et des marécages où ne vivait aucune créature animale.

C’était un pays d’eau sans poissons, d’air sans oiseaux, d’arbres sans fruits, un pays fumant et nauséabond, plongé dans le calme de la mort. Kent y devint jaune. Ses vêtements, sa pirogue, ses mains, tout jaunissait. Il ne pouvait chasser de sa bouche l’immonde goût du soufre.

Il continua cependant à se diriger tout droit vers l’Ouest, à l’aide de la boussole qu’un certain Gowen lui avait donnée à la rivière Hay. Même cette boussole jaunissait dans sa poche. Il lui était impossible de manger, et il ne but que deux fois de l’eau de sa gourde.

Et Marette avait fait jadis ce voyage!... Il ne cessait de se le répéter. C’était le chemin secret pour entrer et sortir de son monde caché, cette région maudite, ce pays interdit à l’Indien et au Blanc. Il lui était pénible de penser qu’elle avait suivi cette route, respiré cet air dont il suffoquait par moment et qui plus d’une fois lui avait donné des nausées au point de le rendre malade. Il marchait désespérément, ne sentant ni la fatigue, ni la tiédeur de l’humidité environnante.

La nuit vint, et la lune se leva, éclairant d’une clarté morbide ce monde malsain dans lequel il était plongé. Il s’allongea dans le fond de sa pirogue, se couvrit la figure de son vêtement de caribou et essaya de dormir. Ce fut en vain. Il se leva avant l’aube et consulta sa boussole à la lueur d’allumettes. Pendant toute la journée, il n’essaya pas de manger, mais à la tombée, de la nuit, l’air se fit plus respirable. Il fraya son chemin à la clarté de la lune, déjà vive. Et enfin, durant une pause, il entendit devant lui, dans le lointain, le hurlement d’un loup.

Il cria de joie. La brise de l’ouest lui amena un air qu’il aspira avec la même jouissance qu’éprouve un homme altéré rencontrant une source dans le désert. Il ne regarda plus sa boussole, mais il se dirigea hardiment vers l’endroit d’où venait cet air frais. Une heure plus tard, il remarqua qu’il pagayait contre un léger courant; il en goûta l’eau et s’aperçut qu’elle n’avait qu’un très léger goût de soufre. A minuit l’eau était fraîche et limpide. Il aborda une rive couverte de sable et de galets, se déshabilla et se lava avec une immense satisfaction. Abandonnant sa vieille chemise et son vieux pantalon de trappeur, il revêtit un costume qu’il avait conservé dans son sac. Puis il construisit un feu et mangea pour la première fois depuis deux jours.

Le lendemain matin, il grimpa sur un grand sapin et observa la région environnante. A l’ouest s’étendait un pays bas et vaste entouré de collines, sur une distance de quinze à vingt milles. Au delà s’élevaient les pics neigeux des Montagnes Rocheuses. Il se rasa, coupa ses cheveux et continua sa route.

Cette nuit-là, il ne campa que lorsqu’il lui fut impossible de conduire sa pirogue plus loin. Le cours d’eau était devenu étroit comme un ruisseau. A cet endroit Kent se trouvait entre les premiers contreforts verdoyants des collines. A l’aube, il dissimula sa pirogue entre les roseaux et se mit en route, sac au dos.

Pendant une semaine, il avança lentement vers l’Ouest. Le pays était splendide, mais inhabité. Les collines se muaient en montagnes: il crut se trouver devant les monts Campbell. Il se rendit ainsi compte que depuis le Pays du Soufre, il avait suivi une bonne piste. Il marcha cependant huit jours sans rencontrer la moindre trace d’un être vivant. Enfin il tomba sur les restes d’un feu de campement, un feu qui avait brûlé toute une nuit, alimenté par de grosses branches coupées à coups de hache. A ces signes, il reconnut la main d’un blanc.

Le dixième jour, il arriva à la pente occidentale de la première chaîne de montagnes.

Devant ses yeux s’étalait une des plus magnifiques vallées qu’il eût jamais contemplées. C’était plutôt une large plaine. Au delà, à une distance de cinquante milles, s’élevaient les sommets majestueux des plus hautes montagnes du Yukon. Comment donc, dans une région aussi vaste, parviendrait-il à découvrir l’endroit qu’il cherchait?

Il espérait toujours croiser des Blancs ou des Indiens qui auraient pu le renseigner.

Il traversa lentement cette plaine immense, d’une riche végétation, couverte de fleurs, un vrai paradis de chasseur. Il se disait que peu de chasseurs étaient venus si loin. Du reste aucun ne s’était aventuré dans le Pays du Soufre, qui figurait sur sa carte comme un espace désertique.

Les montagnes du Yukon, qui se dressaient devant lui, formaient une muraille infranchissable, hérissée de pics couverts de neige, dominant les nuages comme de formidables chiens de garde. Il savait que derrière ces montagnes coulaient les grands fleuves du versant occidental, s’étendaient la ville de Dawson, le Pays de l’Or et de la Civilisation, tandis qu’ici régnait l’imposant silence d’un paradis que l’homme ne soupçonnait pas.

Il ne se servait plus de sa boussole, mais il se guidait sur un groupe formé de trois pics géants. Il tenait sans cesse les yeux fixés sur le plus haut de ces pics, qui le fascinait et semblait représenter le gardien de la vallée depuis des millions d’années. Il le surnomma «le Gardien». Cette appellation lui devint familière, tandis qu’il continuait sa route. La première nuit qu’il campa dans la vallée, il vit la lune se coucher derrière le géant.

Une voix, au fond de lui-même, ne cessait de lui répéter que le beau pic était le gardien de Marette. Elle l’avait sans doute regardé des milliers et des milliers de fois, comme lui-même à cette heure; car si sa demeure était bien de ce côté de la chaîne des Campbell, Marette ne pouvait manquer de l’apercevoir. Il était visible de cent milles de distance.

Le second jour, Kent découvrit à l’ensemble des trois pics une nouvelle forme. Tandis que les contours des deux moins grands devenaient plus précis, le plus haut ressemblait à un puissant château. Un peu plus tard, sous la lumière de la lune, avant que le brouillard l’eût envahi, «le Gardien» prit l’aspect d’une colossale tête humaine, tournée vers le sud.

Le lendemain, à l’aube, Kent fut encore plus frappé par l’aspect de cette tête, une tête qui aurait été taillée par des mains de géants. Les deux autres pics eurent bientôt, eux aussi, semblable aspect. La tête formée par l’un regardait le Nord; celle que figurait l’autre faisait face à la vallée. Le cœur de Kent palpita: «Voilà les Hommes Silencieux», murmura-t-il.

Ces mots qui convenaient si bien au spectacle qu’il avait sous les yeux, inondaient son âme. «La Vallée des Hommes Silencieux!... La Vallée du Silence!» répétait-il en regardant les trois têtes colossales, dressées vers le ciel. Quelque part auprès d’elles, sous elles, à droite ou à gauche, était cachée la vallée de Marette.

En poursuivant sa route, Kent se sentait pénétré par une joie, subtile d’abord, mais qui devint parfois intense au point de lui faire oublier sa douleur; et à ces moments, il lui semblait que Marette était là, attendant son arrivée pour lui souhaiter la bienvenue. Mais les scènes tragiques de la Chute de la Mort passaient devant ses yeux et lui faisaient penser que les trois têtes attendaient--et attendraient toujours en vain--le retour de la disparue.

Lorsque le soleil se coucha, la tête tournée du côté de la vallée sembla s’animer pour poser à Kent cette angoissante question:

--Où est-elle?...

Kent eut une longue insomnie.

S’étant remis en marche dès la jointe du jour, il arriva d’assez bonne heure au pied des premiers contreforts de la chaîne. Il gravit le premier avec ardeur. A midi, il en avait atteint le sommet.

Une nouvelle vallée venait de lui apparaître: il fut convaincu que c’était la Vallée du Silence.

D’un côté, à une distance de trois ou quatre milles, partait l’énorme montagne dont la cime dominait les vertes prairies. D’un autre, vers le sud, Kent pouvait voir, sous la lumière crue du soleil, le miroitement de petits ruisseaux et de lacs minuscules ainsi que les riches couleurs et les taches sombres des cèdres, des sapins et des balsamiers, comme d’immenses tapis de velours. Au Nord, la montagne qu’il venait de gravir se prolongeait à trois ou quatre milles de là par une vaste courbe qui masquait une partie de la vallée.

Il se dirigea ce de côté, après avoir pris quelque repos.

Il était quatre heures lorsqu’il parvint au coude de la vallée. Il découvrit alors une cuvette géante, creusée dans les montagnes environnantes, une cuvette de deux milles de diamètre.

Tout d’abord, il ne distingua aucun détail de ce paysage; mais avant qu’il se fût appliqué à l’examiner attentivement, l’aboiement sonore d’un chien lui parvint et le fit longuement tressaillir.

La vapeur chaude et dorée qui précède le coucher du soleil dans les montagnes s’amassait entre lui et la vallée. Pourtant, à travers cette brume, il put discerner quelques bâtiments et un enclos, tout près d’un lac minuscule d’où s’échappait un petit ruisseau scintillant. Mais il ne vit autour aucun signe de vie.

Soudain, il eut la conviction de se trouver devant la Vallée du Silence. Sans chercher un chemin, sans s’inquiéter du temps ou de la distance, il commença à descendre la pente.

Il essayait de se représenter la maison de Marette. Il lui semblait qu’elle lui appartenait, cette maison, ou du moins qu’il en faisait partie, qu’en y entrant il atteignait son lieu de repos, un dernier refuge, son propre foyer. On allait lui faire un cordial accueil... Il pressa le pas au point d’en être essoufflé. Le soleil sombrait derrière les pics géants.