La Turque

Part 5

Chapter 53,981 wordsPublic domain

Quand il sortit du restaurant, le capitaine était gai comme un pinson, il avait acheté un gros cigare à bague, et il en tirait de larges bouffées. Il avait envie de courir sur l’avenue de l’Opéra. Il avait pris Sophie par le bras et l’entraînait. D’habitude quand il partait en bombe, il passait toute la nuit dans les brasseries, à boire, et il échouait à la fin, saoul et misérable, dans le lit de n’importe quelle sale fille où il s’endormait d’un sommeil de plomb. Mais, ce soir, ce n’était pas cela du tout, il ne désirait plus boire. Il se sentait plein de tendresse, il voulait se trouver tout seul avec son amie. Il était d’ailleurs, assez gris. Il racontait maintenant les bonnes blagues de la dernière guerre de Chine, quand les Français, mal chaussés, s’embusquaient le soir dans des coins à Pékin, pour attendre les cipayes, qui portaient de bons godillots anglais. On leur fichait un coup de fusil dans les jambes, ils tombaient, on sautait dessus et on leur barbottait leurs godasses. Ah! elle était bonne, il riait fort et il pinçait Sophie. Mais Sophie sentait qu’il n’était pas méchant, il avait un peu bu, voilà tout.

D’ailleurs, chez elle, il redevint subitement silencieux. Il regardait autour de lui. C’est là qu’elle vivait... Que c’était charmant! Et il rêvait, comme la nuit, à bord, sur la passerelle, dans son fauteuil de toile. Il la prit dans ses bras: «Petite Sophie! Petite Sophie!» et il osait à peine l’embrasser, il avait peur de la chiffonner. Elle se déshabillait. Il la regardait, il était attendri. Oh! son corsage!... et son corset!... il aurait voulu les tenir dans ses mains, et appuyer son oreille, et puis ses lèvres, là où ce petit cœur avait battu. Elle était en chemise, et il voyait sa jeune chair et ses seins naïfs et gracieux comme des fleurs de printemps. Mon Dieu!... Il dépouilla ses vêtements, dans un coin, sans bruit, tout doucement. Puis il se glissa timidement entre les draps, à côté de Sophie, et il se mit à pleurer quand il la sentit dans ses bras.

... Alors il raconta sa vie, mais maintenant c’était de sa vraie vie qu’il parlait. Il se décrivait, tout seul toujours, au milieu de la mer, il rapportait ses grandes rêveries pendant les longs jours, quand il réfléchissait aux femmes, aux arbres, aux fleurs, à toutes les belles choses bonnes qu’ils ont à terre, et dont il était si loin, errant gravement, avec austérité, parmi le désert océan. Il disait tout ce dont il était privé, il n’avait jamais eu une femme, lui, une femme pour lui murmurer des paroles douces et délicieuses, pour mener autour de lui sa petite existence adorable! Il respirait le parfum de Sophie et se grisait, car il n’avait dans la mémoire que les fortes odeurs marines, il écoutait parler Sophie, cette petite voix l’enchantait: il n’avait dans les oreilles que le grand mugissement des vagues. Ah! c’était exquis une femme! Elle, comme elle avait une jolie bouche, et un joli nez, et des jolis yeux, des jolis yeux! Ses cheveux! et sa peau! ah! quelle peau douce! Oh! si elle voulait parler encore, dire n’importe quoi!... Et puis qu’elle le regarde en souriant, comme ça, oui comme ça, petit colibri!

Sophie l’écoutait, elle était attendrie. C’est vrai qu’il était gentil, cet homme-là, et il lui disait des choses touchantes. C’est malheureux qu’il n’était plus jeune. Certainement elle pourrait bien l’aimer, oui, mais pas l’aimer d’amour. Cependant le capitaine avait une idée. Il n’osait pas la dire. Tout à coup il se lança: «Voilà! Eh bien voilà!... Vous devriez venir avec moi...»

Sophie répondit tout doucement:

--Je ne peux pas...

Elle pensait: S’il est gentil avec moi... Mais s’il n’est pas gentil, qu’est-ce que je ferais là-bas dans tous ses pays?... Et elle se disait surtout: Je ne veux pas quitter P’tit-Jy.

--Pourquoi? Pourquoi? faisait le capitaine, et il insistait, il suppliait.

«Non, non, répétait gentiment Sophie, non, non, non!» Alors quand il vit qu’elle était bien décidée, il la prit dans ses bras et l’embrassa longtemps sans rien dire.

Le matin, il partit, triste, mais souriant et reconnaissant. Il emportait des provisions de rêve pour des mois.

Il avait laissé cent francs à Sophie.

VI

P’tit-Jy entra chez Sophie, presque immédiatement après le départ du capitaine.

Elle embrassa son amie, si petite dans son grand lit, et regarda maternellement ses yeux un peu battus. «Eh bien, ma choute?» Elle aperçut le billet bleu sur la table de nuit: «Ah! Fifi? t’es contente? Tu vois: je te l’avais dit qu’il était bon le micheton! Ah! épatant tout de même! embrasse-moi encore, ma gosse...» Puis Sophie dut raconter tout, en détail, chaque chose après l’autre, et P’tit-Jy assise sur le bord du lit, l’écoutait. «Eh! le mousse! un verre de schnick!» la fit rire, et quand Sophie en fut au singe qui servait à table, elle s’émerveilla: «Ah, Fifi! ah! tu parles!...»

Elle, elle avait eu affaire aussi à un bonhomme pas ordinaire: «Sur le boulevard, il arrive sur moi directement, je ne l’avais même pas vu, et je crois qu’il ne m’avait seulement pas regardé: rigolo des clients comme ça! Un beau garçon avec une moustache noire... Il vient jusqu’ici sans parler... J’allume ma lampe, je me retourne: il avait les larmes aux yeux. Je vais pour le caresser: «Ah! je vous en prie, laissez-moi!» Après il me dit: «Si vous saviez ce qu’elle est méchante! Tout pour me faire souffrir! Elle me rend fou de jalousie...» Bon! il avait des peines de cœur ce joli garçon-là! A ce que j’ai compris, il était venu avec moi pour lui rendre les paillons qu’elle lui fait; mais elle l’avait trop pris, il ne pouvait pas. Il ne m’a pas seulement embrassée: «Je vois bien que je ne pourrai jamais la tromper. Si j’allais avec vous, ce n’est pas elle que je tromperais. Je fermerais les yeux et je vous tromperais avec elle.» Il m’a donné un louis et il est parti. J’en voulais pas de son argent, je sais bien qu’il m’avait fait perdre mon temps, mais c’était pas un client comme les autres, et puis, si ça avait pu le consoler... Mais il n’a rien voulu savoir. Alors, ça m’avait tellement fait drôle, que je ne suis pas redescendue, je n’étais plus en train de travailler.»

Sophie avait écouté son amie sans rien dire. Elle pensait à Scholch. Chaque fois qu’on parlait d’amour, elle pensait à lui. Alors elle rêvait. Mais P’tit-Jy, ayant quitté le bord du lit, où elle était assise, pour prendre une allumette sur la commode, elle la regarda, debout près de la fenêtre, et allumant sa cigarette, et ses réflexions changèrent d’objet. Elle revit son navigateur, et dit, lentement:

--La mer, comment c’est? Tu y as été, toi P’tit-Jy?

--Oh! c’est vilain! répondit P’tit-Jy. Tu verras, un dimanche, on ira à Dieppe. J’y ai été avec un ami. C’est pas gentil comme par ici, dans les gazons, vers la Jatte ou Enghien. D’abord ça sent rien mauvais. Et puis, c’est grand, ça remue... La mer, ça signifie rien du tout, ça vous embête...

P’tit-Jy tira quelques bouffées en marchant dans la chambre. Puis elle s’assit. Sophie, dans son lit, songeait à la lassitude qui endolorissait légèrement ses membres. Elle murmura:

--C’est drôle d’aller comme ça chez les femmes... Tu ne trouves pas que c’est drôle pour un homme, P’tit-Jy? Tu ne trouverais pas cela drôle, s’il y avait des hommes comme nous chez qui les femmes iraient?

--Bien sûr, dit P’tit-Jy. Mais tous les hommes ne vont pas chez les femmes. Il n’y a que le michet. Le michet, c’est un homme à part.

--Pourquoi ça? demanda Sophie.

--Oh! tous des hommes à qui il manque quelque chose! Les hommes sans femmes! Ou bien pas riches, ou bien pas jeunes, ou bien bêtes, ou des cochons.

--Comment! t’as jamais vu de michets vraiment gentils?

--Rare. Pas l’habitué. Quelquefois un vadrouilleur. Non, les gentils, ils sont mecs.

--Alors, les michets, c’est comme un hospice, dit Sophie en bâillant.

--Bah! ma choute, il y en a encore qui ne sont pas mauvais... Mais tu parles d’hôpital... A propos de ça, une fois il m’est arrivé quelque chose de crevant...

Un jour, comme P’tit-Jy passait devant le Grand Hôtel, un garçon en tablier, qui, arrêté au milieu du trottoir, cherchait des yeux parmi les femmes qui passaient sur le boulevard, lui avait dit: «Vous ne faites rien? Venez donc. Il y a le 29 qui voudrait voir une femme. Et c’est pas purée.» Sans doute que le garçon l’avait distinguée, parce que ce jour-là elle était vêtue discrètement, et qu’elle pouvait entrer dans l’hôtel sans se faire remarquer. En effet, on n’avait pas fait attention à elle, et elle avait gagné l’ascenseur.

Le 29, c’était un jeune homme de Lille, de passage à Paris, tombé malade ici depuis quelques jours...

Le pauvre 29! Quand il était petit, autrefois, quelle fête pour lui d’être malade! Il se souvenait, dans ces longues journées de solitude... Quand il était petit garçon, et qu’il était malade, il restait à la maison au lieu d’aller au lycée... Au lieu de partir le matin par le froid d’hiver, s’étant levé à la bougie, et de passer des heures tristes et frileuses, de la classe à l’étude, de l’étude à la gymnastique, et de la gymnastique au réfectoire, il restait dans son lit, et c’était comme un dimanche: on lui apportait son chocolat... Sa maman se penchait sur lui avec ses beaux yeux inquiets, et le regardait d’un air pensif en lui demandant où il avait mal. On le levait, on le mettait dans un fauteuil au coin du feu, il feuilletait des grands livres à images, ou bien sa collection de timbres, ou bien il jouait tout seul aux billes sur le tapis.

Il avait la fièvre, sa tête était tout endolorie, ça ne fait rien, il était content, il se sentait protégé, aimé, soigné, sa mère lisait, en le regardant souvent, et souvent elle s’approchait de lui, elle lui tâtait le pouls, ou bien mettait sa jolie main sur le front de son chéri pour voir s’il n’avait pas trop chaud. Il aimait le doux contact de la peau fine, et se laissait faire comme si on le caressait.

Aujourd’hui, il était malade comme autrefois, mais ce n’était plus comme autrefois, dans sa maison: il était en voyage, seul, à l’hôtel! Couché dans une grande chambre, il entendait tout le va-et-vient des voyageurs, étendu quelque part, n’importe où, comme un blessé abandonné au milieu de l’agitation d’un camp. Il regardait, l’un après l’autre, les meubles de sa chambre,--mais il ne les connaissait pas, ces meubles! Ses regards se perdaient dans cette pièce anonyme, comme dans un désert. Il grelottait de fièvre, il se sentait dans une grande détresse. Il sonnait le garçon de temps en temps, quand rester seul lui était devenu tout à fait insupportable. Mais ce garçon insouciant, pressé, le décevait chaque fois, le blessait. Ah! son impatience, qu’il dissimulait à peine! Et tout à coup, le pauvre 29 avait eu le désir infini d’une présence féminine...

Après un long couloir, où deux Anglais avaient croisé P’tit-Jy suivant le garçon, on était arrivé devant une porte. P’tit-Jy était entrée. Elle ne s’étonnait pas souvent, P’tit-Jy, mais ça, ça lui en avait bouché un coin! Il y avait dans un grand lit une pauvre figure pale qui, se tournant vers elle, essayait de sourire. Le fiévreux tout brûlant avait rejeté ses couvertures, et son long corps maigre était moulé par le drap; des mains de squelette sortaient de ses manches; son linge livide, ses cheveux ébouriffés sur l’oreiller, sa barbe pas faite, sa sueur, ses lèvres blanches, et les fioles sur la table de nuit, tout cela avait saisi P’tit-Jy. Il la regardait avec des yeux de bête malade, en silence, comme pour demander aide... «Ça va pas, mon petit?» avait fait P’tit-Jy, tout émue de pitié. Et elle lui avait parlé, tout de suite trouvant dans son cœur des mots caressants de mère. Elle qui n’avait jamais eu personne à soigner, qui n’avait jamais eu à se dévouer, voilà que son instinct de femme se réveillait tout entier, et aussitôt, tout naturellement, elle s’était installée à ce chevet, elle n’avait plus quitté ce malheureux qui avait besoin d’elle. Comme elle portait une jupe neuve, elle l’avait retirée. Et dans cette chambre de malade allait et venait une infirmière en jupon vert pâle, des froufrous avec un violent parfum de chypre. Elle le veillait... Elle disait après, racontant l’histoire: «Ce n’était pas la passe avec lui, c’était pour la nuit.» Lui, adouci, calmé, ne la quittait pas des yeux. Dans sa chambre, un grand apaisement était entré avec P’tit-Jy. Elle mettait ses doigts frais sur les paupières du malade et le rafraîchissait. Il ne savait plus, il était heureux, il murmurait: ma-man, ma-man... Et, un soir, tout doucement, comme on s’endort, il mourut...

* * * * *

Oh! cela commençait si bien, si joliment, et d’une façon étonnante, comme les belles histoires qui finissent par des mariages! Sophie, surprise par l’affreux dénouement, restait immobile dans son lit, silencieuse, avec une grosse envie de pleurer.

P’tit-Jy vit cela, se reprocha d’avoir attristé sa petite amie, s’approcha d’elle et l’embrassa.

--Allons, ma Fifi, il est onze heures, faut se lever, dit-elle.

Obéissante, Sophie se dressait sur son séant, mais triste et muette.

P’tit-Jy chercha à la distraire: «Dis donc, Choute, on va en acheter des affaires avec tout cet argent-là!» fit-elle en touchant le billet.

--Ah! il faut que je retire ma malle! dit Sophie.

Elles s’habillèrent et déjeunèrent. Puis elles prirent une voiture pour aller chercher la malle. Ensuite elles visitèrent les magasins, et choisirent un chapeau et un manteau pour Fifi. Le soir, Sophie tint absolument à payer à dîner à P’tit-Jy.

Après cela, rien ne lui restait plus de l’argent du capitaine.

--Mais t’inquiète pas, dit P’tit-Jy. On travaille bien quand on est nouvelle. Il y a des hommes qui les font toutes.

VII

Il était midi, et P’tit-Jy n’était pas encore entrée chez Sophie. Elle avait pris cette habitude-là, et tous les matins, en se levant, avant de commencer sa toilette, elle venait s’asseoir un quart d’heure dans la chambre de son amie. Cela semblait très bon à Sophie: c’était une gâterie. Il était midi... «Vrai! il reste tard, celui-là!» pensa Sophie; elle gagna le couloir, et s’approcha de la porte de P’tit-Jy; elle écouta, on n’entendait rien: «Il doit dormir.» (On a des michets comme ça, ceux qui, vivant seuls, ne sont pas accoutumés à dormir avec une femme; ceux-là, toute la nuit, ils se tournent dans le lit, se retournent, et ils s’endorment au petit jour.)

Sophie, ayant écouté, rentra dans sa chambre et se mit à s’habiller. Mais quelqu’un passait devant chez elle: elle ouvrit sa porte. C’était la mère Giberton: «Dites donc, madame Giberton, il n’est pas du matin le monsieur de P’tit-Jy!» fit Sophie. «Quel monsieur, madame Fifi? Mme P’tit-Jy est rentrée seule hier soir.»

Comment! P’tit-Jy était toute seule! Mais alors qu’est-ce qu’il y avait? Pourquoi ne bougeait-elle pas?... Inquiète, Sophie se précipita chez son amie. Il y faisait nuit, les rideaux étaient fermés, et dans l’obscurité, s’élevait un ronflement de mauvais sommeil. P’tit-Jy se réveilla au bruit, et remua. «T’es donc malade?» dit Sophie, en se penchant sur elle. «Rien... fit P’tit-Jy. Suis enrhumée...» Et elle referma les yeux. Sophie l’embrassa. Oh! elle brûlait! «Ce que tu as chaud! Qu’est-ce que t’as pris là, bon Dieu!» Mais P’tit-Jy répétait: «Rien du tout. Le rhume.» En effet elle toussa. Une petite toux sèche. Et elle respirait très court, très vite...

Elle ne se leva pas de l’après-midi. Fifi joua aux cartes avec elle pour tuer le temps. Moute était couchée sur le lit, mais elle était étonnée, elle était inquiète, elle se passait la patte sur l’oreille, comme quand il va pleuvoir... P’tit-Jy avait bien soif. Sophie lui versait du vermouth qu’elle avait acheté l’autre jour, pour quelqu’un qui était venu dans la journée. P’tit-Jy buvait et s’arrêtait pour tousser. Là-dessus, elle fit une mauvaise nuit avec des cauchemars et un peu de délire. Il y avait une colonne qui partait de son front et qui montait jusqu’au plafond, cela tournait, tournait, avec une rapidité vertigineuse. Et cela l’étourdissait et l’épuisait.

Le lendemain matin, elle était abattue. Sophie demanda à la mère Giberton d’aller chercher un médecin dans le quartier.

Le médecin vint, il ausculta P’tit-Jy: «Respirez bien.» Puis il regarda autour de lui, puis il dit: «Est-ce que vous voulez entrer à l’hôpital?» En entendant dire cela à P’tit-Jy, Sophie devint pâle. Elle prit la main de son amie. Le médecin continuait: «Oh! ce n’est pas grave! Ce ne sera pas long, mais vous seriez mieux là-bas, vous savez.»

... L’après-midi, une voiture d’ambulance attendait dans la rue devant la maison. Sophie et Mme Giberton habillèrent P’tit-Jy. On l’assit d’abord sur la chaise longue, elle était oppressée, elle ne pouvait pas parler. Elle jetait sur tout ce qui l’entourait des regards tristes, jamais sa chambre ne lui avait semblé si à elle, si précieuse, elle était attendrie par chaque chose. Elle regardait machinalement Mazeppa: son supplice tout à coup lui parut épouvantable, et elle eut du remords de ne pas avoir éprouvé plus tôt une grosse pitié pour lui. Elle demanda son chat et le caressa; puis elle dit: «Fifi, c’est aujourd’hui que la teinturière doit rapporter mon cache-corset rose.» On lui mit ses bas; ses jambes avaient déjà maigri. Elle fut prise de frissons et toussa. Sophie l’embrassait; P’tit-Jy, les yeux brillants, parlait d’une voix saccadée: «Choute, ma Choute, t’inquiète pas, mon petit. Je vais bientôt revenir. Et toi, Choute, fais bien attention, fais bien attention à toi, prends pas froid.» Le cocher de la voiture d’ambulance était monté pour aider la malade à descendre l’escalier, chacun de ses pas lourds sur le plancher frappait au cœur Sophie: on aurait dit qu’il venait, cet homme, pour emporter pour toujours P’tit-Jy!... P’tit-Jy, appuyée sur lui, descendit lentement, reprenant son souffle à chaque marche... Quand elle fut couchée dans la voiture, elle tint la main de Sophie dans sa main, elle ne dit plus rien, elle avait des larmes plein les yeux et un sourire infiniment triste.

Fifi regarda la voiture s’éloigner, comme frappée de stupeur.

«Allons, faut pas rester là, madame Fifi», dit la mère Giberton, et elle la fit rentrer.

* * * * *

Que la maison fut vide tout à coup, et la vie morne! Comme tout ce qui parait et déguisait cette vie s’effaça soudain! Sophie se retrouva dans la réalité de son existence. Dans une chambre meublée, toute seule, livrée à des hommes qui passent: une fille dont le cœur fut déjà déchiré. Cela, P’tit-Jy l’avait entouré de son existence à elle-même, de sa façon confiante et heureuse de vivre, de ce qu’elle racontait, de son amitié. Mais maintenant Sophie se retrouvait seule, seule avec sa tristesse, avec les déceptions et les malheurs de son passé. Elle traversa une période de dégoût.

La vie, à côté de P’tit-Jy, ne l’ennuyait pas: P’tit-Jy l’encourageait, et Sophie, s’appliquant, cherchait à comprendre et à bien faire, afin de reconnaître toute la bonté de son amie. Ainsi, elle avait un but qui dépassait ses actions quotidiennes, qui la forçait à voir plus loin qu’elle et hors d’elle. Quand P’tit-Jy fut partie, tout cela disparut.

Pour P’tit-Jy, son métier était un métier comme les autres. Aucune idée particulière de déconsidération ne s’y attachait. D’ailleurs être considérée, qu’est-ce que c’est? Et peut-on désirer de l’être universellement? La juste et bonne P’tit-Jy était estimée de sa corporation. Ce n’est pas un regard méprisant de quelque grosse boutiquière qui allait la toucher; on sait bien que tous les corps d’état se dédaignent et se jalousent: les charcutiers méprisent les tripiers, dans la vie chacun passe son temps à mettre ce qu’il fait au-dessus de ce que fait le voisin.

P’tit-Jy avait intéressé Sophie au métier, et le lui avait bien appris. Maintenant Fifi savait sortir, et ce n’est pas si ennuyeux, même les jours où l’on ne fait rien, on cause avec les copines en traversant, on se distrait à voir les boutiques (sans s’arrêter, et de loin, à cause des mœurs), on remarque les changements, les nouvelles et celles qui manquent; en passant on dit bonjour à l’une, à l’autre. Fifi connaissait maintenant le boulevard, ses heures, l’heure de _la Patrie_, l’heure de la fermeture de la Bourse, l’apéritif, _la Presse_, enfin la sortie des ouvrières où il n’y a plus rien à faire, soit que le michet aille dîner, ou bien parce qu’il est perdu dans l’affluence des femmes qui surviennent tout à coup. Fifi connaissait les jours, les jours où l’on a la veine, où l’on ne peut pas faire un pas: ça y est,--où ils en veulent tous. Et les autres jours, les jours monotones et qui n’en finissent pas. C’est la pêche: ça mord à tous coups, ou l’on peut bien rester là une journée sans rien prendre. Il y a des jours où le poisson reste au fond, il n’a pas faim, et d’autres jours où même ceux qui ne savent pas pêcher en prennent un plein panier...

Sophie connaissait maintenant le plaisir du travail qui ressemble à celui du jeu, l’écœurement et la ruine de rentrer seule, semblable à l’affaissement d’avoir perdu, la joie de revenir accompagnée, qui est un triomphe comme d’avoir gagné! Elle connaissait aussi les clients, elle savait ce qu’on dit: «Comme t’es beau de figure, toi!...» et «T’es pas comme y en a» et «Ça me fait plaisir avec toi.» Et elle savait qu’ils n’y croient pas, et qu’ils y croient tout de même.

P’tit-Jy partie, tout cela disparut, la vie s’éteignit. Le boulevard devint morne, fatigant, les jours gris, les michets rares ou bien brutaux...

Ce qui, entre autres, décourageait Sophie, c’était de manger seule. A table avec P’tit-Jy, c’était gai; on causait, on blaguait. Elle se retrouva comme une abandonnée en face des vagues poulets marengo et des bœufs mode à longue sauce. Elle tomba dans l’atonie, et rien ne l’intéressa plus. Avec cela, on était au commencement de décembre, il pleuvait, il faisait nuit à quatre heures. Sophie eut le dégoût de tout.

Ce qui la faisait souffrir encore, c’est qu’une autre femme eût pris la chambre de P’tit-Jy, cela avait été comme si P’tit-Jy ne devait plus revenir. Et la vie continuait dans la maison, indifférente à l’absente. Sophie entendait le bruit de clé introduite dans la serrure, à côté, et la femme qui allume la lampe, pendant que le monsieur retire son chapeau et son par-dessus. Et cela, auquel elle ne faisait pas attention quand c’était P’tit-Jy, lui semblait maintenant d’une tristesse affreuse--elle ne savait pas pourquoi--et lui faisait mal.

Elle restait dans sa chambre, assise, les mains vides, regardant la petite flamme de sa bougie, et songeant, infiniment triste et sombre. Elle entendait le bruit d’un fiacre dans la rue: le pauvre cheval qui trottine misérablement, aveuglément, dans la nuit, sans savoir pourquoi, comme les femmes. Elle ne bougeait pas, elle rêvait. Quelquefois la mère Giberton ouvrait la porte et disait: «Eh bien, madame Fifi, vous ne sortez pas?» La mère Giberton, maintenant que P’tit-Jy n’était plus chez elle, en parlait avec assez d’insouciance, comme d’une parmi les innombrables locataires qui s’étaient succédées dans la maison. Et Sophie, ayant compris que l’amitié de la mère Giberton pour P’tit-Jy était toute superficielle, pensait que personne ne vous aime, n’est occupé de vous, et qu’on est toujours seule.

Alors le michet la dégoûtait. Elle disait d’une voix colère: «Ah! dis donc! tu me fais mal!» Si on l’embrassait sur la bouche, elle crachait. Eux pensaient: «C’est une rosse.» Certains lui disaient: «Tu cherches un marron?» Elle avait envie aussi de les mordre et de les griffer, tous. «Me serre pas comme ça, hein!»... «Me lèche pas comme ça!...»

D’ailleurs, elle n’avait plus de chance. C’était sans doute le temps. Avec ces mauvais temps-là, on ne travaille pas. Elle restait des trois jours sans ramener personne. Elle en était malade d’énervement, d’attente vaine, de fatigue.

Il fallait pourtant de l’argent. Il fallait payer la chambre, et puis il en fallait pour P’tit-Jy, pour la gâter un peu là-bas.