La Turque

Part 4

Chapter 43,766 wordsPublic domain

P’tit-Jy, tout à fait grave, jeta sa cigarette. Elle demeura silencieuse un instant; puis, subitement, elle éclata de rire et embrassa son amie. Elle s’écriait: «Quand je te le dis, Fifi, que tu réussiras!... Roi de cœur, dix de cœur, dix de trèfle. Et pas un carreau, ni un pique! Quelles cartes! Eh bien, tu en as une veine, ma choute!...» Cependant Sophie restait impassible. Elle murmura:

--Mais... il n’y a pas un jeune homme, là-dedans, P’tit-Jy?

--Un jeune homme!

--Oui... à l’étranger?

--Non, fit P’tit-Jy. Qu’est-ce que c’est que ce jeune homme-là?

--Oh! Une idée que j’avais...

Il y eut un silence; puis P’tit-Jy dit, d’un ton sérieux. «Ne t’occupe pas des jeunes gens, va, Fifi. Le meilleur d’eux tous ne vaut rien, t’entends... J’espère bien que t’es chipée pour personne, Fifi?»

Sophie fit non de la tête. Ses yeux étaient tristes. Elle pensait à Scholch. Elle venait de décider qu’elle ne parlerait pas de lui à P’tit-Jy.

D’ailleurs, P’tit-Jy n’insistait pas. Mais, après avoir allumé une autre cigarette, elle reprit:

--Bien sûr! rester toute seule, c’est pas drôle. C’est bon d’avoir un petit homme. Seulement, quoi! C’est la misère un homme. Il te sucera les moelles. Et il se fiche de toi par derrière. Et mets qu’il te trompe, tu souffres et tu fais des bêtises! Faut rester seule, Fifi!

--Oh! murmura Sophie involontairement, c’est dur quand on a goûté au ménage!

Alors P’tit-Jy se mit sur son séant, regarda Sophie, et dit:

--Raconte-moi donc un peu ta vie, ma choute.

Sophie, pour avoir repensé à Scholch, était triste, en outre elle était dominée à présent par une sorte d’étonnement, de stupeur... P’tit-Jy... Ce changement de vie... Elle ne s’était pas encore ressaisie: elle rêvait. Elle commença, pour plaire à son amie, à dire son histoire, mais elle parlait mollement. Pourtant, comme elle rapportait la mort de ses parents, elle s’anima... Puis, bientôt, elle ne sut plus où elle était--P’tit-Jy ne fut plus là--elle revivait dans le passé, et par toutes leurs pointes, ses malchances, ses désillusions, ses efforts stériles vers le plus honnête, de nouveau lui perçaient le cœur... Elle revoyait entière sa misérable existence de fille pauvre, le fils du patron à Lyon, Genève, la vie chez M. Bourdit, Grenoble, ses dimanches découragés dans sa petite chambre froide, et ses inquiétudes parce qu’elle n’avait plus de chaussures et pas d’argent, et la mère Rançon, et M. Pampelin...

Là, elle s’arrêta. Quelque chose l’étouffait, la serrait dans la poitrine. Ah! avoir été toujours si seule et si abandonnée, toujours un tel objet d’indifférence! elle revoyait la réalité, elle était reprise par son désespoir, elle regrettait de ne pas être morte hier... Cachant sa figure dans le traversin, elle se mit à sangloter; tout son menu corps était secoué, en reprenant sa respiration, elle faisait le bruit de gorge désolé des petits enfants qui ont un gros chagrin. P’tit-Jy l’avait prise dans ses bras, elle baisait ses joues mouillées, sa bouche crispée: «Pauv’Fifi! Pleure pas, pleure pas comme ça, mon mignon. Là! là! petit, petite choute...» Elle se sentait vers Sophie comme un élan maternel, elle avait envie de la protéger... Quelle jeunesse, quelle douceur! un petit agneau! Et en la voyant pleurer là, si malheureuse, voilà qu’elle pleurait aussi... Mais elle l’embrassait, disant d’une voix troublée: «Là! là! C’est fini, Fifi! c’est fini!...»

Sophie, maintenant, rendait avec attendrissement ses baisers à P’tit-Jy. Sa peine perdait son âcreté. Elle éprouvait pour son amie une reconnaissance infinie, elle l’aimait de tout son cœur, elle n’osait pas croire à tant de bonté. Jamais personne, excepté Scholch--Scholch!--ne s’était encore penché sur elle avec un pareil sentiment, jamais personne ainsi ne s’était intéressé à elle. Elle n’avait encore jamais raconté son histoire: nul n’avait désiré la connaître. Et P’tit-Jy l’écoutait, P’tit-Jy s’attristait avec elle et la réconfortait. Sophie prit la main de P’tit-Jy et la baisa.

--Tu vois, tu as été plus malheureuse que moi, Fifi... dit P’tit-Jy.

On entendait dans la rue un grand bruit de voitures; les marchands des quatre saisons ne criaient plus, ils étaient passés depuis longtemps: il était midi. P’tit-Jy se leva. Et comme Sophie était à genoux sur le lit, ainsi qu’une petite qui fait sa prière, mince et frêle dans sa chemise blanche, toute blonde, pareille à une enfant de quinze ans, avec ses clairs jolis yeux bleus, elle la regarda avec attendrissement:

--Ce que t’es môme, Fifi!... dit-elle.

Elle avait ouvert l’armoire à glace, elle en sortait des bas de soie, une chemise fine avec un joli ruban rose, un cache-corset bleu ciel, elle avait tiré de la commode un jupon de soie et un corsage clair.

--En v’là des jolies affaires!... dit Sophie.

Tu vas te frusquer avec ça, Fifi... répondit P’tit-Jy.

IV

Le repas tirait à sa fin. Trempant dans son verre un biscuit, P’tit-Jy le mangeait avec gourmandise. Elle venait de commander au garçon deux cafés filtre et de la fine; elle se sentait dans le bien-être.

Le restaurant, à cette heure un peu avancée, s’était tout à fait vidé. Mais, à travers les rideaux de la baie, on voyait tout le mouvement de la rue, les voitures et les passants, le trottoir qui vivait, avec ses chances et ses hasards. P’tit-Jy considérait en face d’elle Fifi, gentille, discrète, et remplie du désir de bien faire. Vraiment elle était charmante Fifi! elle devait réussir... Elles prirent leur café tranquillement.

Cependant le garçon, ayant demandé si ces dames désireraient une voiture, P’tit-Jy, magnifique, répondit oui, puis, laissant un bon pourboire, se leva.

--Tiens, Fifi! s’écria-t-elle dans le fiacre, aujourd’hui, en dépit des cartes, on ferait quelque chose. C’est quand on est comme ça, quand on s’en fiche, qu’on a la veine. Mais zut! on ferme! Aujourd’hui, vacances en l’honneur de Fifi!

L’été, on serait allé au Bois. Mais c’était novembre. P’tit-Jy avait pris une voiture, pour le seul plaisir de se croire riche et de mener grand train. Dans la voiture elle s’étala, elle lançait aux passants des regards de triomphe, elle trouvait qu’on n’allait pas assez vite. Sophie, à côté d’elle, n’osait pas bouger de peur de se salir. On gagna les Champs-Élysées. Au milieu des beaux équipages insolents, Cocotte allait son petit train. P’tit-Jy regardait à droite, regardait à gauche, et réfléchissait tout haut à ces types du grand monde qui dépensent mille francs par jour, et qui ne connaissent pas leur fortune. Sophie n’écoutait pas, elle ouvrait ses yeux, admirait la mêlée des voitures, était étourdie, et se rappelait que, pendant quinze jours, à son arrivée à Paris, elle n’avait pas pu dormir, un rien l’éveillait, tout ce bruit, tout ce tohu-bohu, il fallait venir ici pour s’imaginer ça!

Mais bientôt P’tit-Jy s’ennuya... D’ailleurs il faisait beau, c’était une de ces jolies journées d’automne qui ressemblent aux tristes sourires des poitrinaires qui se voient. Tout dans le ciel et sur les choses est regret, tout sent l’adieu. On est enveloppée d’une mélancolie dorée... Elles descendirent et revinrent à pied vers la Concorde.

P’tit-Jy tout à coup montra un fiacre:

--Tu l’as vue? Chichinette!... Depuis un mois elle ne se balade qu’en sapin!... T’as remarqué le beau garçon qui est avec elle? Un caprice: elle a le moyen...

Et P’tit-Jy raconta que Chichinette, au mois de septembre, avait rencontré un Américain; ils étaient partis ensemble rigoler à Londres, chez les Englishes. Après, le type voulait emmener Chichinette en République Argentine. Mais elle avait eu peur du mal de mer, et elle était restée. L’Américain lui avait laissé trois mille balles... Depuis, elle était en bombe. Un jour elle avait voulu louer une auto: le chauffeur lui avait plu, maintenant elle faisait la noce avec lui. C’était le beau brun qui était dans le fiacre.

--Mais, dit Sophie, son argent ne durera pas toujours. Elle aurait mieux fait de le mettre de côté pour si elle tombait malade.

La nuit était venue très vite. Sur la chaussée, ce ne fut plus qu’une course de lumières dans un bruit de sonnettes, au milieu de deux lignes de réverbères.

On traversa la place de la Concorde, suivit la rue Royale, et l’on arriva aux boulevards.

* * * * *

Il semblait à Sophie qu’elle voyait Paris pour la première fois. Jusqu’à ce jour, tout lui était resté vague et brumeux; perdue dans un dédale de rues, pressée par une foule sans nom, elle éprouvait de l’angoisse, était enveloppée de misère. Aujourd’hui, à côté de P’tit-Jy si belle et elle-même si bien habillée, elle ne se sentait plus toute humilité et crainte; elle était redevenue une personne.

--Tu vois, Fifi, par ici c’est bon, dit P’tit-Jy devant le café de la Paix. C’est par ici les Américains. Ça vaut la peine.

Et P’tit-Jy raconta:

--Je m’en rappelle toujours, c’est là que j’ai trouvé mon meilleur micheton, ça m’a donné du cœur. C’était comme toi, à présent, c’était dans les commencements... Il pleuvait à verse... Comme je passais devant le café, le gérant--il avait le béguin pour moi, il me parlait chaque fois (il aurait été d’un autre café, j’aurais peut-être marché, mais c’était pas un café pour moi ce café-là)--le gérant me dit: «Abritez-vous un peu là, les femmes doivent pas s’asseoir à la terrasse, mais mettez-vous dans le coin.» Il y avait un Américain, il m’offre quelque chose. Et il fait: «Volez-vô venir prendre un bouteille champêgne hôtel Continental?» Et le chasseur va chercher un sapin. On nous regardait. J’entendais les femmes: elle en fait un chopin! L’Américain donne dix francs au cocher. «Oh!!!» que je me dis. A l’hôtel, dans une chambre superbe, il fait monter du champagne, des cigarettes. On boit, il commence à m’embrasser; il me mordait, il me pinçait, je ne disais rien, je me cramponnais: c’était son plaisir à c’t’homme-là. Après, je me rhabille, et j’allais m’en aller, tellement saoule que je ne pensais plus à rien demander. Il m’arrête «le petit cado», qu’il dit--il savait dire ça--et il me met deux cents francs dans la main, du papier, et des francs, un tas de pièces, pour la voiture. En fiacre, j’étais malade. Mais je n’ai rendu que chez moi. Puis je me suis couchée. Mais c’est le lendemain que j’ai été contente en voyant mes billets et toute ma monnaie! Deux cents balles!

--Ce qu’il fallait qu’il soit riche! fit Sophie.

* * * * *

--Tiens, dit P’tit-Jy, tiens, on les voit tout de suite celles qui ne savent pas travailler... Celle-là, elle devait tourner rue Taitbout. Le bonhomme qui la suit va pas l’accoster sur le boulevard, ça se voit ça: c’est un homme marié.

Elle ajouta:

«C’est pas une mauvaise heure avant le dîner: on a les hommes mariés... Tu vois, par ici, c’est toujours assez bon. Y a du boursier. Ça a de l’argent et ça ne flâne pas. Seulement ils sont à passions. Ah! dame! y a le pour et le contre! C’est comme les juifs. Le fameux Drumont qu’est antisémite!... C’est pourtant des bons clients, les juifs; tout ronds: c’est ça, c’est ça. T’as pas à discuter: c’est agréable.»

On arrivait rue Drouot, et P’tit-Jy fit demi-tour en disant: «Oh! on ne va pas plus loin, par là, c’est le pays du gigolo!»

Elle avait souri à une grande femme qui passait:

--C’est Tartine... En v’là une qui connaît le truc! Elle suivra pas tout droit quand il faut tourner, Tartine... Dame! les boulevards, c’est comme autre chose, c’est bon et c’est pas bon: faut savoir faire.

Elle réfléchit:

--Au fond, voilà. Le client ose pas. D’abord il croit toujours un peu que tu lui as fait de l’œil parce qu’il est beau. Ça le flatte, il tient à ça. Il voit bien que tu ne marches pas pour la rigolade, il t’a numérotée, eh ben! tout de même!... Alors il ose pas t’aborder,--ah! c’est tordant!--tu comprends, ça l’embêterait que tu le rembarres, là, devant le monde... Il te suit, mais il attend la petite rue.

Sophie écoutait en regardant de loin les étalages flamboyants. P’tit-Jy lui donnait le bras... Le temps était sec, on n’était pas encore aux grands froids, et les terrasses des cafés restaient peuplées. P’tit-Jy mena Sophie dans un endroit du boulevard qui tenait le milieu entre le caboulot et la brasserie, on voyait à l’intérieur un comptoir comme chez les marchands de vins, mais dehors c’était une terrasse comme devant un café. P’tit-Jy commanda un vermouth fraisette, et conseilla la même chose à Fifi. Puis, bien posées, les jupes étalées, toutes les deux regardèrent la vie qui défilait sous leurs yeux... C’était tout un mouvement qui surgissait, éclairé soudain, dans un rectangle lumineux pour retomber quelques pas plus loin, dans la nuit; foule qui se faisait et se défaisait sans cesse: des couples... un passant seul... tout à coup un groupe compact... puis rien... puis beaucoup de monde... et encore... et encore... Cela n’arrêtait jamais.

Sophie, étourdie, suivait distraitement tout ce brouhaha, elle entendait le tumulte des gros attelages courant sur le pavé de bois, accompagné de toutes les voix mutines des petites sonnettes. Et le long du trottoir, comme au bord d’une berge, un fleuve de voitures dévalait, roulement et galopade... Sophie ne disait rien. Ses yeux étaient tirés par une annonce lumineuse, qui, en face, à la hauteur d’un deuxième étage, par intervalles réguliers, mécaniquement s’allumait, peu à peu, lettre à lettre, pour, complète, s’éteindre subitement. Elle avait mal à la tête... Elle se sentait toute petite, elle se sentait faible, le découragement qui vous abat devant les choses immenses ou magnifiques la prenait. Et maintenant tout ce que disait P’tit-Jy ajoutait à sa fatigue; tant de conseils et de réflexions nouvelles lui montraient difficile et compliquée la vie où elle allait entrer. Toutes les femmes qui passaient lui semblaient supérieures à elle: tout ce qu’elles savaient celles-là! à combien de choses elles avaient pensé!

Elle dit, d’une voix triste:

--Ah! P’tit-Jy, je ne saurai jamais! J’ai pas assez de présence d’esprit.

--Laisse donc, ça viendra. On travaillera ensemble, répondit P’tit-Jy.

V

Sophie eut chez Mme Giberton une jolie chambre; pas si jolie que celle de P’tit-Jy, pas si grande, on n’y voyait ni chaise longue, ni armoire à glace, mais il y avait un beau tapis, des rideaux épais à la fenêtre, un lit de milieu, et, à la place de la gravure qui représentait chez P’tit-Jy le malheureux Mazeppa, on trouvait chez Fifi un tableau en tapisserie, figurant un bouquet de roses, avec, en exergue, cette inscription, tracée d’une laine appliquée et naïve:

Offert à la plus tendre des mères. Elisa Iridon, âgée de onze ans.

Jamais Sophie n’avait été si bien logée. Elle se rappelait son triste trou de Grenoble, puis le sale cabinet qu’elle avait habité jusqu’ici à Paris, et son cœur se fondait de reconnaissance pour P’tit-Jy.

Elle passa une heure à admirer le dessin compliqué de son tapis, et le motif en cuivre de la pendule posée sur la cheminée et qui représentait Mars et Vénus. Elle ouvrit et referma cinq ou six fois chaque tiroir de la grande commode qui était à côté de la fenêtre. Elle se regarda dans la glace.

P’tit-Jy, dès qu’elle s’était sentie éveillée, était entrée, en peignoir, dans la chambre de Fifi, et jouissait de son bonheur. Sophie lui avait sauté au cou. Mais pour couper court aux émotions, P’tit-Jy, qui avait apporté son _Petit Parisien_, commençait à Fifi la lecture du feuilleton, quand Mme Giberton entra pour savoir si sa nouvelle locataire était satisfaite.

La mère Giberton dit les nouvelles: «La femme du fruitier qui faisait le coin avait accouché cette nuit. Un garçon. C’était son huitième. Avoir tant d’enfants! Quand on n’est pas riche, c’est la misère! En v’là un avec un sabot, l’autre avec un soulier... Le dix-huit avait ramené quelqu’un qui n’était pas encore parti... Il y avait un grand enterrement à la Trinité, on posait des tentures noires dans tout l’intérieur, ça allait être superbe, on disait dans le quartier que c’était un général...»

P’tit-Jy et Sophie déjeunèrent de bonne heure, et à une heure et demie, elles étaient devant la Trinité au milieu de la foule. Des soldats occupaient la place; tout rouge; des lieutenants passaient d’un air affairé; quand le cercueil sortit, porté par quatre hommes, avec un bruit de grandes orgues venant du fond de l’église, que des commandements furent jetés, que des éclairs de sabre tiré jaillirent, que des chevaux d’officiers se cabrèrent... un petit monsieur barbu, derrière Sophie, qui déjà l’avait regardée beaucoup, dit: «Mademoiselle, pardon, le nom du militaire?» P’tit-Jy poussa le coude de Sophie. Sophie sourit gentiment et répondit: «Je ne sais pas, monsieur...»--«Ah! ah! dommage! dommage!» répéta plusieurs fois le petit monsieur barbu avec un sourire nerveux... On le sentait timide et un peu bizarre. Il avait des yeux bleus clairs de rêveur dans un visage encore jeune, mais creusé de rides, hâlé, tanné et bruni. Il était vêtu d’une redingote démodée, mais parfaitement propre; le col qui bordait son cou était très blanc. «Province, souffla P’tit-Jy dans l’oreille de Sophie. Très bon.» Puis P’tit-Jy dit tout haut avec cérémonie: «Ah! mais! voilà l’heure! Au revoir, je ne dois pas faire attendre mon amie Marguerite...» et, avant salué le petit homme timide, elle s’en alla. Elle ne voulait pas gêner Sophie, elle était contente qu’elle eût déjà trouvé quelqu’un...

«Mademoiselle, si vous permettez, voulez-vous que nous nous promenions, voulez-vous que nous allions au Bois de Boulogne?» dit le petit homme avec hésitation. Ils restaient là tous les deux en face l’un de l’autre. Enfin il se décida et fit signe à un cocher.

Dans la voiture, il s’épongeait le front. Le silence de Sophie le gênait, et il était troublé par son parfum. Tout à coup il s’approcha d’elle et la baisa dans le cou, puis il se recula d’un air craintif. Sophie aurait voulu parler pour être aimable, mais les manières de son compagnon la déroutaient. Maintenant il regardait par la portière. Il dit: Bon sang! que de voitures!... Sophie approuva, elle remarqua que c’était incroyable le mouvement qu’il y avait à Paris. Puis elle lui demanda s’il venait de loin.--«Oh oui! fit-il, de loin!» Il garda le silence un instant, puis ajouta: «Je suis marin.»... Alors il raconta qu’il était toujours en mer, qu’il commandait un cargo-boat: _La Ville de Cette_, qui faisait le service entre Marseille et Tunis, et qu’il avait un congé d’un mois, et qu’il était venu à Paris pour prendre un peu de bon temps. Puis il se mit à rire, et il embrassa Sophie.

Le fiacre entrait dans le bois, on ne croisait plus que, de temps en temps, une voiture au pas, quelque cycliste, ou bien une troupe de jeunes anglaises coiffées de casquettes-bérets et vêtues d’amples manteaux verts. Quand on fut au bord de la Seine, le capitaine voulut marcher; la vue de l’eau l’animait. Sophie descendit. Le fiacre suivait. Il y avait du vent, des feuilles tournoyaient sur la chaussée, on en écrasait d’autres qui étaient collées dans la boue, les arbres étaient jaunes et le ciel gris. Le petit homme en redingote marchait à côté de Sophie en la tenant par la taille. Maintenant il était apprivoisé, un bon sourire nichait dans son collier de barbe. «Tu ne ressembles pas aux autres femmes.»--«Pourquoi donc?» demanda Sophie.--«Tu n’as pas encore dit miel», dit le capitaine, et il réfléchit.

Il était surpris de la douceur de Sophie, il n’avait pas envie d’être brutal avec elle, comme avec celles qu’il rencontrait dans les brasseries, dans ses bombes, après ses jours de solitude et de silence, quand il avait envie de vin, de bruit et de violence. Çà, elle était bonne! Il la raconterait à son second. Il n’y a qu’à Paris qu’on trouve des femmes comme ça.--Sophie s’intéressait à son compagnon. Elle lui demanda s’il avait fait de grands voyages.--Ah! pour sûr! il avait navigué dix ans dans l’Océan Indien et dans les mers d’Orient. C’est là qu’il y en avait des sales coups de temps et qu’on reconnaissait les matelots! Il avait vu des hommes et des poissons de toutes les couleurs, les Chinois qui sont mous comme des chiques et qu’on fait travailler à coups de pied. Il avait fumé l’opium. Il avait roulé dans les sales rues de Canton, et s’était battu avec des Anglais et des Allemands saouls, pour de toutes petites femmes jaunes aux yeux bridés. Et puis il avait vu tous les nègres de l’Afrique, des forêts vierges, des grands déserts et des grands lacs. Il avait entendu chanter des oiseaux gros comme le petit doigt. Il avait vu sur la Fille des Indes (un trois-mâts barque, capitaine Ploumach) un singe grand comme un homme, qui servait à table, et qui frappait avant d’entrer, et qui comprenait tout ce qu’on lui disait.

Sophie songeait à ces pays auxquels jamais elle n’avait pensé. Elle marchait à côté du capitaine, sans mot dire, et tout étonnée comme un petit enfant.

Le capitaine voulut remonter en voiture, il était grisé par l’évocation de tous ces souvenirs étonnants, il prit Sophie dans ses bras et l’embrassa goulûment. Elle se laissait faire, sans révolte et sans dégoût, reprochant seulement à cette barbe rude de la gratter un peu fort. On descendit à la Cascade et on commença à boire. Le capitaine tapait sur la table criait: «Eh! le mousse! un verre de schnick!» Il fit boire le cocher. Il était gai et embrassait Sophie sans vergogne. Le garçon raide et solennel le dévisageait d’un air méprisant. Mais le capitaine lui donna deux francs de pourboire, et le garçon le reconduisit jusqu’à la voiture, en le saluant au moins dix fois.

Maintenant le capitaine se taisait. Il avait pris dans sa grosse patte la main de Sophie, et touchait chacun de ses doigts avec précaution: comme elle avait une petite main! Il considérait cela avec étonnement. Ça lui rappelait une nuit à Buenos-Ayres, où il avait été chez une femme, et, dans un coin de la chambre, il y avait un petit lit où dormait un bébé... Il demanda: «Comment vous appelez-vous?» Elle dit: «Sophie»... Ah! quel joli nom! Et il dit que, d’ailleurs, de toutes les choses qu’il avait vues, il n’avait jamais rien vu d’aussi joli que Sophie. Puis il lui baisa la main maladroitement et avec émotion. Sophie était flattée, elle était contente. A ce moment, le capitaine pensa qu’il avait une vie bête, que c’était bête d’être toujours sans femme, comme un vieux loup.

Mais il voyait un café, on descendit et on but. Il entrait le premier d’un pas balancé, comme s’il s’était promené sur un quai, les mains dans ses poches sur le ventre, et coiffé de sa casquette de capitaine marchand... On reprit la voiture, on repartit, et on s’arrêta sur le boulevard dans un café à musique; on resta là une heure, le capitaine fredonnait avec l’orchestre; le fiacre attendait à la porte... Il faisait nuit depuis longtemps, on alla donc dans une brasserie pour dîner. Il y avait pour treize francs de voiture, le capitaine donna un louis au cocher, et l’on s’installa devant une belle nappe blanche parée de fleurs...

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