La Turque

Part 3

Chapter 34,014 wordsPublic domain

La femme avait pris maintenant la rue de Clichy, elle descendait dans le noir. Il n’était pas tard, dix heures, mais avec cette pluie le trottoir était vide. Elle ne croisait, de loin en loin, qu’une ouvrière attardée, qui, la longue journée finie, rentrait, impatiente de sa chambre.

Elle longeait les boutiques fermées, le bas de sa jupe trempée battait ses jambes, une gêne vague lui serrait l’estomac. Le patron d’hôtel l’avait dit: si demain elle n’avait pas d’argent, il la mettrait dehors en gardant sa malle... Mon Dieu! depuis qu’elle faisait ça, elle ne rencontrait que des hommes qui partaient sans rien lui donner! Est-ce qu’elle était plus bête que les autres? Demander, elle ne pouvait pas...

D’abord, elle avait eu de la chance--toujours la même chose: quand elle ne cherchait pas...--une fois, elle sortait d’une maison où l’on venait encore de lui répondre qu’on ne pouvait pas l’employer, un monsieur lui avait parlé, elle l’avait suivi, et il lui avait laissé vingt francs... Elle avait eu d’autres occasions... Toujours pas de travail... Et, lasse à la fin de monter des étages avec espoir pour les redescendre découragée, lasse de s’entendre faire la même réponse partout, elle n’avait plus cherché de travail; maintenant elle ne sortait que pour trouver des occasions. Seulement, à présent qu’elle les désirait... Les hommes, auparavant, la regardaient, lui souriaient, ils la suivaient; maintenant ils la regardaient rapidement et passaient. Et Sophie comprenait: avant, ils la voulaient, parce qu’elle ne les recherchait pas; ils ne la voulaient plus, à présent, parce qu’elle les recherchait; c’était à séduire qu’ils aimaient, c’était à vaincre. Devenue quelque chose à acheter, elle avait perdu pour eux son attrait... Et quand faire ça devient un métier pour une femme, c’est bien plus difficile. Alors, il faut savoir: elle, elle ne savait pas, elle n’avait pas la routine. Et puis elle avait peur; s’arrêter, elle n’osait pas: les femmes lui en voulaient, elles l’auraient fait emballer. On dit aux mœurs: Et elle! Pourquoi que vous n’y touchez pas?... Et après il paraît qu’on écrit au maire chez vous, et c’est fini, tout le monde le sait...

Cependant il y avait une femme qui était bonne, P’tit-Jy, elle lui donnait bien des conseils.

P’tit-Jy faisait les boulevards et la Chaussée-d’Antin depuis cinq ou six ans, jamais on ne l’avait chauffée. Ce soir-là, Sophie la retrouva sous une porte, rue de Provence: «Eh bien! dit P’tit-Jy, ça va?» Sophie ne répondit pas. «Et hier soir?» Sophie baissa la tête. «Je parie que tu t’es encore fait poser un lapin.--Oui, fit tout bas Sophie.--Ah! ben vrai! j’te cause pus, t’es trop gourde!--Oh! P’tit-Jy!...--C’est vrai, tu te dessaleras jamais alors!»

P’tit-Jy avait un parapluie, elles remontèrent ensemble jusqu’au boulevard, et là, P’tit-Jy quitta Sophie: «Quand je te le dis, Fifi! Fais-les payer d’avance...»

Le boulevard était presque désert. Quelques passants se hâtaient. Sous la marquise d’un café, deux agents et des camelots s’abritaient. Le trottoir mouillé, plein de reflets, indéfiniment s’allongeait sous les pas des filles. De temps en temps, au trot lourd de ses trois chevaux qui flaquaient dans les mares, un omnibus passait.

Sophie marchait, les bottines gonflées d’eau, elle avait froid. Devant elle, une femme posait sa main sur le bras d’un passant. «Tu viens, mon loup?» Il ne répondait pas... Ah! ce soir, c’était sûr! elle ne trouverait rien--et demain: à la rue! Que ferait-elle alors?...

Mais un homme l’a regardée, au prochain réverbère, sous la lumière, il l’examine... «Eh bien! oui, venez, venez donc!»... Il s’en va! Ce n’est pas ainsi alors qu’il fallait s’y prendre avec celui-là; oui, il y a des hommes qui n’aiment pas qu’on soit trop hardie, oui, mais comment le savoir? Il serait peut-être venu... Ah! dire qu’il y a si peu d’hommes, et en rater un par bêtise! Que je suis fatiguée, mon Dieu! ah! je suis malheureuse!... Tiens! Mais cet homme-là qui me regardait, c’était peut-être un mœurs? S’il me regardait pour me reconnaître un jour? Un peut-être à qui une aura parlé!... Bon! une voiture! De la boue sur la joue!... Comme il pleut! j’ai les cheveux mouillés et des gouttes dans le cou... froid... Celui-là, avec son mégot, qu’est-ce qu’il veut? il rit. «Ça irait bien mieux, Fifi, si tu prenais un petit homme.» Laissez-moi tranquille!... Et celle-là qui vient, elle va me dire quoi?--Elle ne m’a rien dit...

... Ah, quelqu’un! oui, il me dépasse, il me regarde.--Mais il a l’air bien cet homme-là! Il se retourne. Attention de ne pas le manquer celui-là, pas le regarder trop, je le laisse venir... Qu’est-ce qu’il fait? Il ralentit: il va me parler. Non. Alors il veut que je le dépasse?... Mais j’ai peut-être eu tort de ne pas lui parler, peut-être un pas comme l’autre, un avec qui il faut être hardie. Non: il est derrière moi. Quoi faire?... Mais pourquoi me suit-il sans parler? Un mœurs! Dieu! un mœurs! Oh non! il a l’air bien; oui, mais les airs, on ne sait jamais, faut pas s’y fier... Je vais prendre à gauche, il aime peut-être les petites rues... On dirait qu’il hésite. Est-ce qu’il me laisserait là, oh! pourvu qu’il ne s’en aille pas! Non, ça y est! il vient!

L’homme a rejoint Sophie. Maintenant c’est un couple, un homme et une femme qui marchent l’un à côté de l’autre, dans la rue ténébreuse. Il lui demande si elle rentre, si c’est bien loin, et Sophie ne sent plus qu’elle a l’estomac vide et qu’elle est trempée, la joie chante en elle, tout l’espoir. Elle est sauvée. Ah! cette fois-ci! je ferai comme dit P’tit-Jy, je lui demanderai d’avance! «C’est trop loin, disait l’homme, si tu veux, nous irons par ici, dans un hôtel que je connais.»--«Je veux bien, mon chat.» Cependant elle pensait que s’il payait l’hôtel, il lui donnerait moins. C’est vrai que chez elle, ce n’était pas assez bien pour lui...

Arrivé sous la lanterne, il entrait le premier, cognait à la vitre de la loge, et le garçon ensommeillé sortait, prenait une bougie au râtelier et montait, les précédant dans l’escalier tournant au tapis café au lait. «Au premier, Monsieur, Dame», disait le garçon qui pénétrait dans une chambre, découvrait le lit, puis attendait. «C’est trois francs», faisait-il au bout d’un moment, l’air discret, et payé, il sortait. Le client mettait le verrou derrière lui.

Sophie pensait: Il faut que je lui dise... Elle n’osait pas.--Il faut, il faut que je lui dise... Impossible!--Alors elle se donnait des raisons; il était très bien cet homme-là, ça le fâcherait de lui demander avant, on dirait qu’on n’a pas confiance. Il était très bien, il n’était pas comme celui d’hier, qui n’avait pas l’air franc, et qui, après, était parti si précipitamment qu’il avait laissé ses bretelles.

«Qu’est-ce que tu attends pour te déshabiller?» disait le Monsieur.--«Rien», faisait Sophie.--Puis elle s’étendait sur le lit froid... Oh! comme elle avait froid!... Oh! ses pieds glacés dans ses bas mouillés!... Oui, il avait de l’argent cet homme-là: le joli caleçon de couleur, et des bottines neuves... C’est un homme du grand monde. Sûr, il la paierait en la quittant... Et, après, il ne se dépêchait pas de se rhabiller pour être prêt avant elle, il l’attendait, il n’allait pas ouvrir la porte et descendre très vite, ayant bredouillé qu’il l’attendait en bas. Non, il l’aidait à passer son corsage. Il était très comme il faut vraiment. «Là! tu es prête, tu n’oublies rien; va, je prends la bougie.» Il descendait derrière elle. Il demandait le cordon, mais, aussitôt la porte ouverte, d’un mouvement brusque il poussait Sophie dehors, et la porte se refermait sur elle, sur elle toute seule dans la rue, dans la nuit.

II

Elle se réveillait. Elle voyait la fenêtre étroite et le mur sale de la petite cour, sur laquelle ouvrait sa chambre. Enfoncée dans son lit, la tête seule découverte et ses jolis yeux fripés, elle restait là, ne bougeant pas. Elle repassait sa soirée.

Quand la porte s’était refermée, elle avait eu un saisissement, puis elle avait voulu appeler, crier, dénoncer l’injustice dont elle venait d’être victime, mais elle s’était écroulée près de la porte et s’était mise à pleurer. Appeler!... Qui?... Elle était là, couverte de boue, la tête dans les mains, échouée, et comme une épave lamentable. La pluie tombait, sombrement. Quelquefois un fiacre survenait, le cocher jetait un vague regard sur cette chose noire, inerte, et passait. Elle pleurait, pleurait, dans un désespoir infini.

Une main, tout à coup, lui toucha l’épaule, elle leva la tête; au milieu de ses larmes, elle vit alors, éclairée par la lanterne de l’hôtel, une vieille barbe grise penchée sur elle. C’était une sorte de camelot misérable. «Reste pas là, petite, dit-il, ils t’emballeraient.» Et le vieux mit entre ses doigts une pièce de cinq sous, puis il s’éloigna d’un pas fatigué... Quand Sophie comprit, il était loin déjà. Oh! elle aurait voulu courir après! elle aurait voulu s’attacher à lui, ne pas le quitter, pareille au chien perdu qu’on a caressé. Il était loin. Elle se leva et rentra, machinalement, la tête vidée par les larmes. Elle s’était endormie tout de suite.

Sophie entendait la pluie qui dégouttait sur le rebord de zinc de sa fenêtre, elle voyait ses vêtements couverts de boue sur la chaise, et, par terre, ses chaussures informes... Elle se trouvait dans une courte chambre, un cabinet. La logeuse la lui louait vingt francs par mois, et chaque fois que Sophie amenait quelqu’un, réclamait deux francs. Elle la volait. Sophie devait trente et un francs. Il n’y avait là pour meuble et ornement qu’une mince descente de lit tachée d’huile et usée, une table couverte de toile cirée, garnie d’une cuvette, et sur la commode deux ou trois fioles de pharmacie, un éventail réclame, le portrait de Scholch, et un bout de bougie.

Sophie pensait à Scholch. Elle n’y comprenait rien. Le lendemain de son arrivée là-bas, il avait écrit, puis, après, jamais plus. Elle avait attendu tous les jours une lettre, de plus en plus inquiète, de plus en plus anxieuse... Mais les journées s’étaient écoulées, rien n’était venu. Rien! Scholch avait disparu comme s’il était mort... Que s’était-il passé? Était-il malade? L’avait-il oubliée? Sa famille le forçait-elle au silence?... Mais s’il avait voulu... Non, il fallait que, de lui-même, il se fût laissé vaincre, il fallait qu’il en fût arrivé à ne plus aimer Sophie,--davantage: à se reprocher de l’avoir aimée... Sans doute que son milieu l’avait ressaisi; repris par une vie régulière, une vie de bourgeois, il avait détesté son existence passée. Il devait penser qu’avec sa maîtresse il avait couru un péril, et se montrer pour elle plus dur d’autant qu’il se sentait au fond moins fort contre elle...

Mais ne pas avoir pitié!... Il fallait donc qu’il ne l’eût jamais aimée!... Car il savait bien qu’elle n’avait que lui au monde, il savait que son abandon la tuerait... Hélas! il ne l’avait pas aimée!... Non, Sophie s’était trompée: il n’y avait rien eu. Tandis qu’elle se donnait, lui se gardait,--ainsi pensait-elle... Et tous les délicieux souvenirs de l’amoureuse étaient gâtés, son rêve était ruiné par l’idée que Scholch ne l’avait pas partagé avec elle comme elle l’avait cru. Ah! c’était affreux! Cela ouvrait au centre d’elle-même une profonde blessure! Elle ne pouvait plus croire à rien, aimer rien; le monde n’était que mensonge et que méchanceté...

Rester à Grenoble, où tout lui parlait de Scholch... Elle était venue à Paris... On dit que dans ce grand Paris chacun trouve sa vie, cependant elle n’avait point trouvé la sienne. Et puis elle n’avait plus de courage. Alors, peu à peu, elle était tombée, elle s’était laissée aller... D’abord cela lui avait fait très mal, elle pensait que si Scholch la voyait!... En même temps, c’était comme une vengeance. Ah! salir ce qu’elle lui avait donné de pur, ce qu’elle lui avait donné de bon! Oui, perdre ça à jamais, n’être plus rien de la femme de Scholch!... D’ailleurs elle ne croyait plus à rien. Ah! qu’importait!... Elle se serait tuée si, par une obscure contradiction, elle n’avait conservé au fond d’elle-même l’espoir vague et inavoué de le retrouver un jour.

Mais maintenant, ce matin, dans son lit, elle revoyait sa vie, sa vie lamentable depuis qu’elle était à Paris, sa vie de faim, de honte et de misère. Marcher, marcher, toujours! Et les hommes qui ne la regardent point, parce qu’elle est mal habillée, et parce qu’elle ne sait pas les provoquer! Quand un homme venait avec elle, il la volait! Et combien de soirs elle avait marché, marché sans trouver personne, se sentant devenir folle, finissant par s’arrêter au coin d’une porte, attendant obstinément, comme une mendiante, étourdie, prête à tomber...

Ah! non! C’était fini! Pour les pauvres la vie n’est qu’un supplice interminable. Quelle joie avait-elle eue? Elle avait bien souffert aussi à Grenoble... Scholch seulement,--et c’était mensonge!--Il valait mieux en finir. D’ailleurs on allait la jeter à la rue. Le sort décidait, on ne voulait plus d’elle nulle part: c’est la vie qui ne voulait plus d’elle. Dans ce grand Paris, il y a une rivière: voilà ce qu’on y trouve.

Sophie, sans bouger, réfléchissait. On faisait du bruit dans l’hôtel, des gens passaient dans le couloir, descendaient l’escalier, mais elle n’entendait pas. Cependant, à côté, il y eut un homme et une femme qui se disputèrent.--«Tu n’es qu’un mac!» disait une voix plaintive. Une grosse voix éclata: «Veux-tu te taire, saleté! j’te vas réveiller les sangs!»--Puis un bruit de chaises qui tombent, un vacarme de coups. Sophie entendit cela, écouta... Ah! elle enviait la femme dans la chambre voisine, la femme battue, celle-là, elle n’était pas seule! Elle restait avec un homme qui la battait, c’est qu’elle l’aimait; elle aimait, elle croyait! Sophie l’entendait pleurer, des gros sanglots d’enfant; l’homme s’était tu, et ne bougeait plus. Ça doit être bon de pleurer ainsi, près d’un homme violent qui vous prendra dans ses bras, tout à l’heure, et vous consolera. Jamais elle n’avait été battue par un homme, elle,--mais elle, elle serait toujours seule... Elle ressentait une immense fatigue de la vie... Elle allait donc enfin mourir!...

La porte s’ouvrit, et un homme roux, très haut, en pantalon de toile et chemise de flanelle, s’y encadra. C’était le garçon. Il avait à trimer dur, et on le voyait dans le même costume toute la journée. Il était le maître ici, on disait qu’il couchait avec la patronne. Il entra, l’air oblique et louche des hommes qui, le matin, au petit jour, pénètrent dans la cellule du condamné. Puis il se planta devant le lit de Sophie: «Ben quoi! n’y a pus d’amour? A quelle heure que vous allez vous en aller?...»

Sophie le regarda, et docilement, sans rien dire, elle sortit un bras de son lit et tira à elle les bas qui se trouvaient sur la couverture.

L’homme parut étonné, il reprit un peu plus doucement: «Vous n’avez pas d’argent hein? pas du tout? Vous savez bien ce que la patronne a dit hier?» Sophie fit signe de la tête que oui, et elle retourna ses bas.

Le garçon sortit, et Sophie se leva. Elle était en jupon, quand, à son tour, la logeuse entra. C’était une petite grosse, ronde comme une boule. Elle cria tout de suite: «Ah! elle s’habille! N’emportez rien, vous savez. Où qu’est la malle?... Malheur! Y en a pas seulement pour dix balles!... Trente et un francs qu’elle me doit!... Est-ce que vous pensiez que j’allais vous garder sans payer? Dites donc, vous ne savez pas travailler, alors c’est moi qui dois pâtir?»--Sophie ne répondait rien, et mettait son chapeau encore tout mouillé de la pluie d’hier. Son silence et cet air indifférent inquiétaient la logeuse. «Vous savez, quand vous me donnerez mon argent, je vous rendrai votre malle. Je ne veux rien vous prendre.»--«Sûrement», ajouta le garçon qui était revenu, et qui dépassait la patronne de tout le buste, «sûrement, mais on ne peut pas vous loger pour rien, pas?»

Sophie prit sur la commode le portrait de Scholch. Puis elle descendit l’escalier sombre et gras.

III

«Fifi, où vas-tu? cria P’tit-Jy. Comme t’es pâle! Je vois ce que c’est, ils t’ont fichue dehors. T’as encore rien fait hier, hein, ma gosse? Et où que t’allais à présent?... Bien, me le dis pas, mais je veux pas que tu me quittes, t’entends! D’abord, tu vas venir manger avec moi, y a combien de temps que t’as pas bouffé?... Ah! comme c’est bête ces mômes-là!... Allons, fais pas ta figure. J’te prends avec moi, tu ne t’en iras pas, ou j’te colle un jeton. Comme elle est mouillée! Si c’est pas malheureux!...»

P’tit-Jy conduisait Fifi chez un marchand de vin, Chaussée-d’Antin: «Qu’est-ce que c’est pour ces dames?» Elle lisait la carte: «Tu mangeras bien une gibelotte, Fifi,--avec une chopine de blanc... T’entends, Alfred?»

Autour, c’était de bonnes gens, des cochers qui cassaient la croûte, au comptoir trois maçons qui prenaient un verre. Il faisait chaud, ça sentait bon la cuisine. Du gros tube en cuivre tout brillant, avec des robinets, où chauffe le café, une vapeur s’échappe. La patronne tricote un fichu. Fifi regardait P’tit-Jy, sa gueule de bon chien et de bonne fille, avec des grosses lèvres, un gros nez et des beaux yeux. Elle se sentait pénétrée de douceur, elle n’avait plus envie de mourir, elle aurait voulu embrasser P’tit-Jy, là, devant tout le monde. Elle lui prenait la main. «Eh bien! qu’est ce que c’était? demandait P’tit-Jy. On voulait se laisser glisser? En v’là des bêtises!...» La pluie avait cessé; dehors, le trottoir étincelait, couvert de soleil.

P’tit-Jy emmena Sophie chez elle, elle la coucha dans son lit. Sophie murmurait: «Oh! P’tit-Jy! Oh! P’tit-Jy!»

P’tit-Jy dit: «Bouge pas. Reste là. Roupille, ma gosse. Je rentrerai ce soir, t’entends. T’occupe pas...»

* * * * *

Un calme délicieux. L’aube... Une clarté pâle s’étend sur la campagne; un champ de marguerites s’éveille, et, dans un buisson frais, du chèvrefeuille et des liserons. D’ailleurs des ramiers blancs s’envolent, et ils font un grand bruit d’ailes; ils vont se poser près d’un rossignol qui songe, et le rossignol commence à chanter... Il chante si fort que Sophie ouvre les yeux: Comme il fait sombre ici! Oh! c’est qu’il y a des rideaux à la fenêtre, de beaux rideaux!... Et sur la cheminée ces machins en bronze. Et un grand lit. Et un couvre-pied de soie... Un tapis...

Où était-elle donc? On l’avait enlevée, ou bien elle dormait encore?... Dans la chambre, elle entendit respirer, et regarda du côté d’où cela venait. Il y avait sur la chaise longue une forme de femme enveloppée dans une couverture. Mais c’était P’tit-Jy. Oh! P’tit-Jy!

Sophie se leva en chemise et alla embrasser P’tit-Jy. P’tit-Jy fit un mouvement, elle grommela: «Ah! zut! la barbe! laisse-moi dormir.» Mais elle dit, tout de suite après, joyeusement: «Ah! c’est toi, Fifi? Bonjour, ma gosse! T’as bien dormi?»

--Oui, P’tit-Jy! Oh! oui! Mais toi, pourquoi tu t’es mise là? Pourquoi que tu ne t’es pas couchée dans le lit?

P’tit-Jy avait eu peur de lui faire froid et de la réveiller. Elle qui était si fatiguée hier!...

--Tu ne vas pas rester là?

P’tit-Jy alla se coucher près de Fifi. Elle la prit dans ses bras avec des petits mots: «Bonjour, bonjour, ma jolie gosse; bonjour, ma choute...» Puis elle dit: «Je ne veux plus que tu pleures, Fifi. Quand on te fera des misères, tu viendras me le dire...»

Sophie se serrait contre P’tit-Jy:

--Comme c’est gentil ici!

--C’est un bath meublé, fit P’tit-Jy. Mais cher. Faut pas être manchote pour rester là. J’y ai pas toujours été, tu sais. J’ai couché sur les bancs. Tiens! les commencements!

--T’as été bien malheureuse aussi?

--Naturellement. On peut bien dire d’abord que je suis venue au monde dans les gifles, et ça se comprend. Pour une femme, c’est pas drôle de se voir enceinte. L’ouvrière qui se dit un matin: bon dieu, je suis pincée! qui de mois en mois grossit, qui se serre pour qu’on ne s’aperçoive de rien, qu’est malade, et continue--faut bien--à turbiner, elle ne peut guère aimer le gosse qui lui arrive là, comme ça, en vrai malheur... j’ai été bien reçue!

--Et ton père?

--Ton père! Est-ce qu’on a un père, nous autres? Tu ne connais donc pas encore les hommes!... Il n’y a rien de lâche et de cochon comme un homme, Fifi! Ils vous plantent là, avec votre môme sur les bras, et ils se défilent. C’est toujours la même histoire.

--Pauvre P’tit-Jy!... Alors ta mère à toi t’aimait pas?

--Pas des tas! Quelquefois elle disait: j’aurais mieux fait de t’étrangler quand tu es venue au monde. Elle était comme ça, ma maman à moi.

--Y a-t-il des gens méchants quand même! dit Sophie.

--Alors, dis donc, il y avait un jeune homme très gentil qui me faisait la cour. Je le rencontrais tous les jours, et il me répétait tellement que nous serions si heureux tous les deux, et qu’il m’aimait tant, un jour que maman avait encore été très méchante avec moi, je suis partie.

--Quel âge t’avais?

--Seize ans! J’avais seize ans, t’entends! Pendant huit jours, ah! une vie charmante! théâtres, restaurants, promenades en voitures, et des toilettes et des chapeaux... P’tit-Jy, qui n’avait jamais rien vu, ouvrait de grands yeux, croyait rêver, et elle était en train de se répéter qu’elle était joliment bien tombée, qu’elle en avait une chance, quand un beau matin mon ami me dit: «Ma petite chérie, je n’ai plus d’argent, tu vas aller faire la petite fille aux Champs-Élysées.»

Sophie, étendue sur le ventre, la tête appuyée sur ses mains, écoutait P’tit-Jy. Elle était reposée. P’tit-Jy sourit à ses cheveux blonds, à ses jolis yeux... Sophie ne se sentait plus malheureuse. Ses yeux flânaient par la chambre, rencontrant sur le fauteuil la dépouille de P’tit-Jy, le jupon de soie rose, maniéré et provocant, la chemise, le pantalon, le corset qui, dans son étoffe à ramages et l’emmêlement de ses lacets, paraît toujours tiède; un peu plus loin, il y avait une petite table, garnie de mousseline, sur laquelle les brosses, les peignes, les tubes, les boîtes à poudres et les flacons était alignés soigneusement. Par la porte entr’ouverte de l’armoire, apparaissaient des piles de linge frais. Le chapeau de P’tit-Jy coiffait tout le buste du chanteur florentin debout sur une console. Au-dessus de la chaise longue, sur une gravure très noire, Mazeppa, ficelé sur un cheval sauvage, subissait son affreux supplice, avec un visage sombre et deux yeux lançant des éclairs...

Sophie se retourna vers P’tit-Jy. P’tit-Jy bâillait et s’étirait paresseusement; Fifi bâilla, elle aussi, et se sentit l’âme molle. On gratta à la porte; une petite femme noiraude et maigre entra. Elle apportait le café au lait. «Bonjour, madame P’tit-Jy», dit-elle, elle tira les rideaux de la fenêtre, le grand jour envahit la chambre. Une boule de fourrure blanche, qui l’avait suivie, sauta silencieusement sur le lit, et vint se blottir en ronronnant contre l’épaule de P’tit-Jy: «Moute, fit P’tit-Jy, bouzou, gôsse bête» et elle souffla chaudement dans le ventre du chat.

Là-dessus, ayant déjeuné, P’tit-Jy allongea son bras brun vers la table de nuit, et y prit un jeu de cartes. Elle cueillit de même une cigarette, l’alluma, et elle en tira plusieurs bouffées, pendant qu’elle disposait les cartes sur le lit entre elle et Sophie. «Tous les jours, je me les fais pour savoir ma chance», dit-elle. Elle regarda le jeu d’un air de réflexion. «Me voilà, moi, la femme de cœur, pas mal entourée: trèfle et cœur. Valet de carreau: une lettre; de qui donc? Ah! peut-être le type de l’autre jour, il a dit qu’il m’écrirait... Mais pas beaucoup d’hommes dans tout ça: y aura pas grand’chose à faire aujourd’hui, Fifi!...»

Elle détacha de l’ongle un léger brin de tabac collé à sa lèvre... Puis, les yeux clignés, à cause de la fumée de sa cigarette, elle prit le gros chat blanc et se mit à jouer avec lui. Sophie la regardait en rêvant.

--Tu veux que je te les fasse, Fin? demanda tout à coup P’tit-Jy.

--Je veux bien.

--On ne te les a pas encore faites?

--Jamais, dit Sophie.