La Turque

Part 2

Chapter 23,887 wordsPublic domain

Mais Sophie se taisait, car on ne l’aurait pas comprise, elle le devinait; on aurait dit: «Qu’est-ce que tu racontes? Tu ne savais donc pas ce que tu faisais? Mais tu es folle!» Ou bien à part soi: «Ah! voilà! elle n’a pas réussi...» Non, les cœurs étaient prévenus, c’était fini... Quoiqu’elle fît, qu’elle le voulût ou non, maintenant, aux yeux de toutes celles-là, elle était devenue l’une de ces femmes pour lesquelles on éprouve à la fois envie et mépris, un mélange singulier de fascination et d’éloignement... Et tous ses efforts ne pourraient jamais aboutir qu’à amoindrir l’admiration sans diminuer le dégoût. C’était fini!

Elle ne disait rien; elle éprouvait un deuil affreux. Il y avait, au milieu de ces sourires aigus, son pauvre sourire douloureux.--«Adieu», murmura-t-elle, et elle partit. «Amuse-toi bien, Sophie!» lui cria une voix... Mais elle ne se retourna pas, elle avait les larmes aux yeux.

Au milieu de son chagrin, la mère Rançon arriva. Visiblement la vieille était envoyée par M. Pampelin; elle commença par reprocher son ingratitude à Sophie: Un homme si généreux et distingué, qui l’avait mise dans ses meubles! Parole, elle était folle! Profiter de cette façon-là d’une chance pareille!...

Quand Sophie, frissonnant encore au souvenir de M. Pampelin, lui apprit qu’elle voulait travailler, elle tomba des nues: Travailler! Mon Dieu! mais c’était du délire! Voyons, Sophie savait pourtant bien que ça ne remplit pas le ventre de travailler!... Voulait-elle encore marcher sur ses bas, porter des chemises trouées, et jeûner tous les dimanches? Elle savait bien qu’elle ne s’en tirerait jamais sans un ami; ce n’était pas possible... Alors... M. Pampelin... est-ce que ce n’était pas le rêve pour une petite femme raisonnable?...

La mère Rançon partit, convaincue qu’on avait fait des propositions à sa protégée et que le magistrat allait être remplacé.

Aussi, trois jours après, quand elle revint, fut-elle profondément étonnée de retrouver Sophie en train de sangloter. Sophie, depuis trois jours, cherchait du travail, et n’en trouvait pas. Au spectacle de ces larmes, une idée traversa Mme Rançon: elle est amoureuse... «Mon enfant, allons, est-il possible de se mettre dans des états pareils! dit-elle en la cajolant. Ah là! là! les hommes n’en valent pas la peine!...» Sophie la regarda avec étonnement. La mère Rançon continua... «Mais oui, ma chatte... Comment! quitter M. Pampelin pour ça! Oh!... Bien sûr, vous trouverez peut-être plus jeune, mais aussi bon?... Voilà un homme qui me disait hier: «Tenez, Madame Rançon, elle a peut-être envie de petites choses qu’elle ne me dit pas; je connais bien les femmes... ah! je ne voudrais pas qu’elle se refusât rien, cette chère enfant... eh bien, si elle pensait, des fois, que quatre-vingt-dix francs par mois ce n’est pas assez, je ferais un sacrifice, ma foi! je lui en donnerais cent.»

De l’œil elle guettait Sophie, Sophie insensible répéta seulement qu’elle voulait travailler.

Une semaine passa. Et la mère Rançon proposa une place de bonne dans une brasserie. La pauvre fille, qui n’avait rien trouvé, accepta.

V

Elle descendait le matin, encore presque assoupie, et fatiguée des quatre membres comme si on l’avait battue, car on se couchait tard et après être resté toute la journée sur ses pieds. On commençait à nettoyer; mettre les chaises sur les tables, arroser, balayer; cela sentait le tabac froid, la sciure et les crachats. Un jour sombre entrait par les vitraux, de l’air sur glissait par la porte, ouverte. On avait le patron sur le dos: «Un coup de foulard ici! Et ce que vous laissez dans les coins, ma fille!» On mettait les mégots dans un sac.

A onze heures, les premiers clients arrivaient. Il y avait le bon homme: «Bonjour, mon enfant; et les amours?» Il y avait celui qui veut toujours toucher, qui vous prend à la taille, ou vous caresse la main, le commis voyageur: «Oh! là! là! t’en fais des yeux cochons!» Et l’employé... Parler, s’approcher et s’échapper, servir, sourire.

Le soir c’était des cris dans la fumée, des manilles, coups de poing sur la table, discussions, jurons... Dans le coin des étudiants, on chantait... Sophie était étourdie, avec un mal de tête horrible; ses jambes pliaient sous elle; mais il fallait s’empresser, et de l’adresse.

Pendant deux semaines, elle ne sentit rien. Elle était abrutie de fatigue et comme stupéfiée. Et tout de suite debout, à l’aube, et occupée, elle n’avait pas le temps de penser. Quand, enfin faite un peu à toute cette nouveauté, elle commença à en prendre conscience, elle fut désespérée.

Elle se sentait déchue.

D’abord, quel travail! Quand elle cousait, elle avait l’orgueil de ses doigts; ils usaient d’habileté, d’intelligence. Mais porter des chopes sur un plateau!...

Et ces hommes qui lui donnaient des sous en disant lâchement une saleté! Les autres bonnes prêtes à tout!... Et coucher là, être comme une brute attachée à la maison, ne plus avoir de vie à soi!... Et encore, dans la brasserie, il y avait une atmosphère énervante. Ah! Rien que des hommes!... Des regards d’hommes, des bouches et des mains d’hommes! Elle dormait mal... Des hommes qui vous plantent un regard dans le cœur comme un couteau, ou qui parlent doucement avec une furieuse envie, on le sent bien, de se ruer... Ces yeux, ces yeux qui se collent à votre corsage! Les autres bonnes riaient, riaient, roucoulaient, riaient, hennissaient...

Un matin, le patron bouscula Sophie dans la cave, sur un sac de charbon. Alors elle oublia tout, elle ne voulut plus se souvenir d’elle-même; elle eut une folie, vécut dans un vilain rêve. Elle le rejoignait, là, dans le noir, elle sentait des mains sur elle, elle entendait haleter un souffle, une bouche humide et chaude la parcourait, une flamme la pénétrait, l’embrasait, et dans un éclair, elle s’évanouissait... L’homme disparaissait dans l’ombre... Sophie était seule; elle avait honte. Mais remontée aux lumières, au bruit, elle ne savait plus rien; tout s’effaçait, elle se remettait à circuler à travers les tables en portant ses bouteilles.

* * * * *

Dans le coin des étudiants, trois Allemands venaient tous les jours. Ils ne jouaient pas aux cartes, et ils ne chantaient pas. Presque sans rien dire, ils fumaient des pipes. L’un d’eux, quelquefois, se mettait à parler: il parlait longtemps, et les deux autres l’écoutaient, en faisant par moments un signe de tête. Le plus grand et le plus large, le plus blond, appelait toujours Sophie «Fraulein»; il la regardait d’un air rêveur et sérieux. Sophie ne l’aimait pas, parce qu’il était trop poli... Qu’est-ce qu’il veut, cette choucroute-là! pensait-elle... Avec sa tête fadasse, il l’effrayait un peu... Il parlait doucement, timidement.

Celui-là se mit à arriver chaque matin à dix heures, avant tout le monde. Il s’asseyait à l’une des tables de Sophie... Le v’là encore! murmurait-elle, de mauvaise humeur. «Bonchour, Fraulein», faisait-il. Là-dessus, il s’arrêtait, il était gêné... Elle s’adossait à la boiserie; la serviette au bras, debout, de ses mignons yeux bleus, cernés de noir, elle le regardait, indifférente. Alors, tout troublé, il tirait un journal de sa poche et se cachait derrière.

Elle s’amusait maintenant tous les matins à l’embarrasser ainsi. Elle le trouvait si bête et si ridicule. Il avait pris l’habitude de ne pas parler. Il s’asseyait, lisait, la regardait parfois à la dérobée et rougissait. Un imbécile... Cependant, un jour qu’elle toussait, il leva les yeux sur elle avec une expression d’inquiétude si singulière qu’elle en resta tout étonnée. Et comme une bonne lui disait en déjeunant: «Et ta gourde de Boche?--Quoi! ta gourde!» fit Sophie.

Une idée nouvelle, extraordinaire, tout d’un coup l’avait frappée, et la rendait comme grise. Ça l’avait prise subitement; subitement elle avait eu le cœur à l’envers, tremblante. Il m’aime!... Il y avait quelqu’un qui pensait à elle, pas pour monter dans sa chambre la nuit, pas comme à une bête, quelqu’un qui rêvait en pensant à elle!

Toute la journée elle fut absente; elle n’entendait pas les clients l’appeler, elle se trompait en servant... Quand enfin elle remonta pour se coucher, la journée finie, elle tomba sur son lit et pleura. Elle pleurait à sanglots, à chaudes larmes, avec des soupirs profonds, ah! de tout son cœur à vider!

Le lendemain, le commencement de la matinée fut interminable. Dix heures ne sonneraient donc jamais? Enfin l’instant arriva, mais Scholch n’était pas là... Mon Dieu! est-ce que maintenant il allait ne plus venir, avait-elle compris trop tard!... Cependant il parut. Alors elle le servit, n’osa pas le regarder, puis alla se cacher.

Cela dura plusieurs jours, le pauvre garçon se désolait. Il avait bien senti qu’il ne plaisait pas à Sophie, mais lui était-il devenu si insupportable qu’elle ne pût même plus souffrir sa vue? Avant, au moins, si elle ne l’encourageait guère, elle restait là, près de sa table, il pouvait de temps en temps se risquer, d’un œil. Pourquoi fuyait-elle à présent? Il aimait encore mieux quand elle avait l’air de se moquer de lui, mais qu’elle était là.

Un jour, un samedi, Scholch se montra seulement à dix heures et demie, Sophie depuis longtemps ne vivait pas. «Vous êtes bien en retard», fit-elle, malgré soi. «Comment donc! vous avez recardé cela, Matemoiselle?» demanda-t-il... Elle se tenait devant lui, mince, avec sa figure douce et ses jolis yeux d’enfant. Elle le regardait comme jamais elle ne l’avait regardé. Il se sentit bouleversé. Que se passait-il?... Comme elle le regardait, mein Gott!! «Sophie!» balbutia-t-il. Elle recevait sa voix avec ravissement, il n’avait plus d’accent, ou bien il était joli son accent... Il avait l’air troublé, des yeux éperdus: Sophie se sentait heureuse... Ils se mirent à parler par petites phrases, à mots détachés, des mots timides, des mots rougissants, puis, peu à peu, le cœur ouvert, il aurait voulu parler, parler, parler pendant toute sa vie... Sophie écoutait, délicieusement. Ah! ce langage jamais entendu encore et désiré toujours!... Il lui disait qu’il avait bien compris qu’elle n’aimait pas le voir, et cela lui était si douloureux! Il disait comme elle l’avait intimidé, qu’il voulait lui parler et n’osait pas, que tous les mots l’abandonnaient quand elle était là... Il disait comme il pensait à elle, qu’il n’avait tous les jours qu’un désir, venir ici et la voir, qu’il ne travaillait plus et ne pouvait plus travailler, que la seule pensée dans sa tête c’était elle, et que, ces derniers jours, quand il avait remarqué qu’elle le fuyait, il était devenu trop malheureux, et il ne savait plus comment faire, et il souffrait, et il l’aimait...

Sophie avait envie de pleurer en entendant cela. Elle aurait voulu baiser la main de Scholch. Elle se sentait les jambes molles. Elle ne disait rien. Elle écoutait, elle soupirait... Oh! c’était bon, mais cela remuait trop! Elle manquait défaillir.

VI

C’était son dimanche de sortie.

D’habitude, elle restait dans sa chambre, elle dormait toute la journée. Aujourd’hui, à huit heures, elle était prête, elle avait mis du beau linge blanc, passé un ruban bleu ciel autour de son cou; et elle ne tenait plus en place... Comme, afin de n’être pas en retard, elle s’était levée tôt, elle était très en avance. Ils avaient rendez-vous à neuf heures: ce n’était pas la peine de déjà descendre pour attendre sur la place. Elle aurait voulu s’occuper, ranger, pour tuer le temps, mais elle était trop énervée, elle aurait cassé tout ce qu’elle eût pris dans ses mains; elle s’assit. Elle était là, dans sa toute petite chambre, sur une chaise au pied de son lit, regardant un bout de ciel bleu qui passait par la tabatière. Elle était là, en chapeau, en gants de fil blanc, comme une petite fille bien sage que sa mère a habillée le dimanche pour aller à la messe, et qui attend l’heure, rangée dans un coin de la salle à manger, et ne bougeant pas du tout, de peur de se salir.

Elle pensait qu’il allait faire très beau. Quand elle s’était levée, elle avait vu, étendue sur les toits, une brume blanche qui se dissipait peu à peu, paresseusement. Il est des matins pareils à ces femmes qui ne se décident que lentement à découvrir leur corps magnifique.

Sophie entendait les cris des moineaux qui jouaient sur les toits, et toutes les voix fraîches de la journée nouvelle montant de la rue. Elle ne s’était jamais sentie ainsi. Son cœur était gonflé de petits sanglots, elle avait une âme attendrie et neuve, elle souriait. Elle sentait venir pour elle un grand bonheur. Avant de descendre, elle se regarda dans la glace, et elle eut envie de s’embrasser.

Scholch l’attendait. Il lui prit la main, il la regarda, et devint pâle. Il aurait voulu parler, il ne pouvait; il eut un soupir profond qui parut à Sophie plus doux qu’aucune parole.

Maintenant ils marchaient à côté l’un de l’autre, sagement, d’un pas égal, et sans regarder autour d’eux... Tout le dimanche les croisait: des dames en noir avec des chapeaux à brides et un livre de messe à la main, des petits garçons vêtus en marins, des petites filles en rose, des Messieurs rasés de frais dans des redingotes boutonnées. Mais tous les deux ne voyaient rien; ils allaient, innocents, au milieu du monde, et la main du Seigneur était sur eux.

Quand ils furent arrivés au cours Saint-André, dans la large et superbe avenue d’où l’on découvre un si beau paysage, Sophie se mit à rire. Elle avait des chansons plein les veines, elle eût voulu danser, sauter, en marchant elle se levait sur ses pieds et se dandinait, et elle balançait ses mains, comme une pensionnaire contente.

Ils s’arrêtèrent pour regarder le soleil sur la montagne; un éblouissement de lumière glorifiait l’espace, c’était un triomphe, une allégresse énorme, un chant radieux de renaissance qui montait de la terre jusqu’au ciel, et tout semblait paré d’une éternelle jeunesse. Ils contemplaient, aspirant ce bonheur, sentant glisser dans leur sang un peu de cette lumière... Tout près, on voyait le vert tendre et nouveau des arbres, et la rosée de l’herbe.

Ils prirent un sentier qui menait au bord de l’eau; Scholch, à cause de la main de Sophie sur son bras, frissonnait. Elle poussa des cris de joie, tout à coup, parce qu’un gros insecte précautionneux faisait d’un air pressé le tour d’un petit arbre. Puis elle partit en courant: «M’attrapera pas, m’attrapera pas!» Scholch l’avait rejointe, il la tenait, et il n’osait pas l’embrasser. Alors elle dit. «Je ne veux pas que vous m’embrassiez!» Il l’embrassa donc, mais gentiment, sur la joue, bien que déjà elle eût fermé les yeux, frémissante.

Ils avançaient maintenant dans le sentier, enlacés, parmi les louanges des fleurs et des oiseaux. Enivrée, respirant le ciel, elle laissait sa tête aller sur l’épaule de son ami, et marchait comme dans un rêve.

Des parfums flottaient dans l’air pur, mêlés à une légère odeur qui montait du corsage et des cheveux de Sophie, odeur de blonde, odeur de chair claire et douce. Il la regardait: elle était rose, les yeux alanguis, la bouche entr’ouverte, et ses lèvres étaient délicates comme des pétales. De sentir si près de lui, si à lui, toute cette petite vie ardente et fragile, il fut alors pris d’une angoisse et d’un attendrissement délicieux. Il eût voulu l’absorber, l’entrer en lui-même, vivre toutes ses sensations, tous ses gestes, toutes ses faiblesses. Il était amoureux d’une veine qu’il voyait sur son poignet, entre son gant et sa manche, de l’ambre de son cou, de la cernure de ses yeux, d’un pli qu’elle avait au front, du bruit que faisait sa jupe; il l’adorait.

Comme ils s’étaient assis, il murmura, toute son âme murmura: «Je t’aime!» et elle crut qu’elle mourait de bonheur.

VII

Ce fut une saison en paradis... Elle habita avec Scholch. Il avait vingt ans, il avait une âme tendre. Il l’aima de toute son adolescence et de tout son exil.

Envoyé de Mulhouse par son père pour faire son droit à Grenoble, il s’y ennuyait profondément. Il se donna à Sophie entièrement, de son cœur vierge et solitaire, parce qu’elle était blonde et qu’il l’avait devinée rêveuse comme une Allemande. Il était à l’âge ou la femme est un ange, à l’âge où dans toutes les caresses on caresse l’âme. Il ne s’éleva pas un nuage entre eux, l’un pour l’autre ils étaient clairs comme une source. Ils se disaient tout.

Sophie s’était senti naître. On eût dit un éveil. D’elle, tout son passé récent était tombé. Elle avait retrouvé son âme d’enfant, son âme vraie. Elle existait enfin selon elle-même, voilà ce qu’elle avait toujours pressenti, la vie de tendresse vers laquelle elle tendait si fort, et dont la privation jusqu’alors l’avait désespérée! Scholch lui apportait la vie. Elle fut dans le ravissement, dans l’extase. La fleur d’elle-même s’était épanouie, elle vivait de tout l’être. Quel bonheur!... Jusque-là elle avait existé dans un rêve, inconsciemment, sans vérité. Elle se rappelait comme un cauchemar les jours passés. Ces matins sombres de la brasserie: des moments dans une caverne, et le soir avec la fumée, et ces ombres brutales, ah! l’enfer!... Et la cave!... Elle frissonnait... Elle se tournait vers Scholch, elle lui passait ses bras autour du cou, elle l’embrassait. Il était là! Il était là!... Rien de tout cela n’était vrai.

Ils habitèrent une petite maison aux Ponts-de-Claix, avec un jardin. Le matin elle descendait en peignoir, le tenant par la taille, pressée contre lui, et ils flânaient en regardant les fleurs au doux soleil. Des moucherons, des poussières d’or, tournaient dans l’air limpide. Devant une toile d’araignée tendue dans un rosier, et où des gouttes de rosée semblaient des perles prises dans le filet d’une fée, on s’arrêtait longtemps. On ne parlait presque pas. C’était un muet émerveillement, que tout était joli!... «Regarde, ma Fine», murmurait-il. «Regarde, Mimi», murmurait-elle.

Quelquefois, dans leur grand lit, ils se réveillaient en même temps. «Bonjour toi!» disait Fine.--«Bonjour, bonjour!» disait Mimi. Il l’embrassait. Puis, sous prétexte que les cheveux de Fine l’avaient frôlé, et qu’ils l’avaient fait exprès, il la chatouillait. Alors, elle riait, mais bientôt elle se défendait, elle criait «Laissez-moi! Voulez-vous!... mais je vous défends! Horreur!...» Quand il se réveillait avant elle, il ne bougeait pas: il la regardait dormir. Il arrivait qu’elle faisait semblant, et à travers ses cils baissés, elle le regardait qui la contemplait.

Ils allaient se promener dans les champs. Au village, tout le monde les voyait passer en souriant, on les trouvait si gentils... Ils longeaient souvent le bord de l’eau. Ils aimaient les nuées blanches des beaux matins, les légères nuées qui roulent sur le fleuve et s’accrochent aux roseaux des rives, et qui, tout à coup, comme un rideau qu’on a tiré, se dispersent pour découvrir la splendeur renouvelée des choses. Ils suivaient du regard le vol des libellules, ils s’amusaient du saut des poissons; et des oiseaux qui boivent d’un plongeon soudain, à ras d’eau... Ils connaissaient un terrain semé de pierres, couvert de broussailles, où abondaient les lézards. Sophie s’exclamait à leurs fuites instantanées, au bruissement subit et au court frisson des feuilles. On marchait dans les labours, au milieu des grands paysages, et le soleil vous entrait dans le cœur, et s’y étalait, éblouissant comme à la surface d’un lac.

Et puis, le déjeuner. C’était toujours la dînette. Ils étaient à côté l’un de l’autre, ils s’embrassaient, ils ne savaient pas ce qu’ils mangeaient. Déjeuner, c’était plutôt jouer. «Veux-tu des fraises, monsieur Mimi? disait Fine... Ah! oui! bien sûr! vous êtes un vieux gourmand!»

Après, ils retournaient au jardin. Sophie paraissait travailler à quelque broderie, Scholch paraissait lire. Leur repos n’était troublé par rien. Le soleil, filtré par les feuilles, tombait en petite pluie sur le gazon, et l’inondait de gouttes d’or. Un merle sautillait dans l’allée. La voix fraîche d’une fontaine voisine qui bavardait dans le silence, faisait sentir toute la joie et le calme du village assoupi. Quelquefois, un bruit de grelots passait sur la route, ou la trompe d’un marchand; Sophie levait la tête et disait entre haut et bas: «Tiens! voilà Cagny!»

Cette vie-là dura un an. Ce fut un bonheur délicieux, le bonheur d’êtres très jeunes, très purs, qui s’aiment sans soucis et sans arrière-pensées, qui ont des âmes d’enfant, et qui entrent dans le monde en chantant la plus jolie de toutes les chansons.

* * * * *

Mais Scholch n’étudiait plus. Par les Allemands, ses camarades à Grenoble, son père sut la vie qu’il menait et lui coupa les vivres. Il fallut revenir à Mulhouse.

La catastrophe éclata soudainement. Ce fut pour Sophie comme si, marchant paisiblement au milieu d’une plaine verdoyante, la terre tout à coup, devant ses pieds, s’était ouverte. Elle se sentit prise d’un vertige, l’abîme l’attirait, le malheur l’appelait... Elle n’était surprise qu’à demi; vraiment, elle était trop heureuse, ce n’était pas naturel d’être si heureux. Malgré tout, et jusque dans le ciel où elle planait, elle avait une appréhension sourde; elle s’était étourdie, elle avait fermé l’oreille aux voix qui lui disaient que ce bonheur ne durerait pas toujours, mais maintenant elle se répétait: je le savais bien, il fallait un jour que tout s’écroulât... Scholch, en pleurant, lui avait dit qu’il reviendrait; elle le sentait, elle en était sûre, elle ne le reverrait jamais.

Elle quitta la gare, le cœur en lambeaux... Elle se retrouvait seule! Il était parti! Elle pensa à se tuer... Elle errait dans la ville comme une bête perdue. Solitude! visages durs. Elle marchait, marchait, pour se fuir!... Elle se disait tout à coup: mais non! croyait qu’elle avait rêvé, et pour le retrouver rentrait en courant dans la chambre qu’il avait louée, et où il avait mis ses meubles... Si! c’était vrai! elle était bien toute seule! Sur cette chaise il ne s’assiérait plus, ces rideaux-là jamais plus il ne les verrait! Tout cela était abandonné... Elle aurait voulu, alors, ne toucher à rien, pour conserver aux choses tout ce qui restait de son amant sur elles.

Ah! s’il lui avait laissé quelque chose de lui! une chose vivante à regarder, à embrasser, en se rappelant tout!... Un petit!... Si elle avait eu un enfant de Scholch!... Elle rêvait à cela en pleurant.

Le soir, elle allait au jardin public. C’était, l’été, la musique jouait. Elle s’accoudait au balcon qui domine l’orchestre, et elle écoutait, devenue absente. Elle ne voyait pas la foule qui passait devant elle, sous les arbres. La musique avait pris son âme, la musique lui faisait revivre toute sa vie d’amour. Là, accoudée, immobile, elle était toute en elle-même... Et quand la musique était finie, elle continuait à écouter...

PREMIÈRE PARTIE

I

Il y en avait trois sur le trottoir, place Clichy, à côté du bureau d’omnibus. Il faisait nuit, et il pleuvait. Elles étaient arrêtées sous le renfoncement d’une porte, devant un réverbère, et attendaient. De temps en temps, un tramway arrivait, le contrôleur sortait du bureau, suivi d’un groupe noir, puis le tramway repartait, et l’homme au capuchon regagnait son bureau en courant. On voyait en face l’éclairage du café Wepler, et au fond du boulevard, la lumière changeante des enseignes de Bostock.

Une femme avait tourné le coin de la rue de Douai, et suivait le trottoir, se dirigeant vers la rue de Clichy. Elle fut rouge, puis verte, devant la pharmacie de la place. Elle arrivait à la hauteur des trois: «Tiens! dit l’une, tiens, la v’là la bath! Ils ne vont donc pas l’emballer!»

La passante ne fit aucun geste, mais elle pressa le pas; elle courbait son dos étroit sous la pluie, on la sentait toute mouillée, frissonnante et lasse; les trois filles la suivaient du regard. «Penses-tu qu’elle va faire quelqu’un ce soir!... Mais elle est enragée c’te môme-là! On peut pas remuer sans se buter dans elle. Avec son air de pas vous regarder...»