La Turque

Part 1

Chapter 13,817 wordsPublic domain

EUGÈNE MONTFORT

LA TURQUE --ROMAN PARISIEN--

PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1906 Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Sylvie ou les Émois passionnés (Les Marges). Chair (Les Marges). Exposé du Naturisme (épuisé). Essai sur l’Amour (Stock). La Beauté moderne (La Plume). Les Marges (Floury). Les Cœurs malades (Bibliothèque-Charpentier). Le Chalet dans la Montagne (Bibliothèque-Charpentier). La Maîtresse américaine (Herbert, à Bruges).

PROCHAINEMENT

Montmartre et les Boulevards. Le Fruit défendu. La Chanson de Naples.

Il a été tiré de cet ouvrage: 6 exemplaires numérotés sur papier de Hollande et 3 exemplaires numérotés sur papier du Japon.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

A LOUIS CODET

Mon cher ami, vous avez assisté à la mise au jour de ce livre. Vous l’avez vu se développer, grandir, chapitre par chapitre, et presque page par page. Vous lui avez témoigné un intérêt constant, et vous l’avez défendu, quand, parfois, avec la fureur pleine d’amour d’un père, je l’accusais. Vous m’avez soutenu dans les heures de lassitude et de découragement, et vous m’avez réconforté.

Je ne pouvais donc inscrire ici qu’un nom: le vôtre.

Je le fais, en vous remerciant de votre active et efficace amitié.

E. M.

LA TURQUE

PROLOGUE

I

Sophie Mittelette arriva à Grenoble vers trois heures. Elle avait quitté Genève de bon matin. Selon son ordinaire, levée à l’aube pour achever le ménage pendant que son tuteur dormait, elle avait ouvert la porte de la maison, poussé les volets du rez-de-chaussée, et posé un balai contre le mur, dans la rue. Puis, panier au bras, elle avait été jusque chez l’épicière, encore toute ensommeillée, et--comme partant pour les provisions--lui avait emprunté une pièce de vingt francs. Elle courait alors à la gare, où elle retrouvait son petit baluchon, apporté déjà la veille pendant un tour de promenade de M. Bourdit, et montait dans le train. Aujourd’hui ce n’était pas elle qui réveillerait son tuteur.

Elle avait attendu une heure à Culoz, et deux à Chambéry, aux changements de train. Dans les salles, patiemment assise sur une banquette, à côté de son paquet enveloppé dans un torchon propre et de son panier, Sophie suivait sans bouger le tohu-bohu des arrivées et des départs. Elle mangea un peu de lard et de pain qu’elle avait emportés de la maison, et but de l’eau fraîche à la fontaine. Car il fallait économiser le trésor de l’épicière.

En arrivant à Grenoble, toute sa fortune montait donc à quatorze francs environ. Quant à son espoir, il s’appuyait sur une amie, Juliette, avec laquelle elle avait travaillé autrefois au couvent. Celle-ci s’était bien mariée, ayant épousé un coiffeur de la place Grenette... C’est vrai qu’elle était jolie, et puis, dame! il y a la chance... Juliette--Madame Devaux--reçut Sophie non sans étonnement. C’était une blonde soignée, rose et inexpressive comme une des têtes de sa devanture. Sophie lui ressuscitait les jours pénibles, où elle taillait des chemises chez les sœurs, qui la payaient à peine et la nourrissaient mal. Elle menait maintenant une vie honorée et confortable. Par tous les clients, elle se sentait entourée d’hommages. Pour dire: «taille et shampoing... soixante-quinze...» en découvrant ses dents blanches d’un sourire mécanique, il n’y avait qu’elle. Un groupe important de bourgeois, qui faisaient chaque jour la manille au café du Grand-Hôtel, pensaient à elle avec amour et considération. Elle était connue dans la ville. Et vraiment, à sa caisse, dominant les trois garçons en manches de chemise et son mari frisé, elle était des plus distinguées.

Elle conduisit Sophie dans l’arrière-boutique où l’on voyait quelques crânes en bois supportant d’abondantes chevelures, et par terre, dans un coin, un tas de peignoirs et de serviettes sales. Sur une table, des pots de pommade vides et des fioles sans bouchon s’amassaient. Cela fleurait la parfumerie et un peu le rance. Sophie parlait: «J’entends encore mère Félicité quand elle disait: Cette Juliette, comme elle fait des gros points, elle a pourtant de tout petits doigts!... Dis donc, tu sais: Jeanne Grand?... Elle est à Lyon... Tu te souviens d’elle qui suçait toujours des boules de gomme?...» Madame Devaux se rappelait. Elle faisait oui de la tête... Cela lui paraissait drôle que cette espèce de bonne la tutoyât... Tout ça, c’était si vieux, d’une autre vie vraiment...

Sophie racontait maintenant ce qui lui était arrivé. Après la mort de ses parents dans la catastrophe de Saint-Gervais, elle avait été placée à Lyon chez un apprêteur. Mais, n’est-ce pas, elle était si jeune, elle ne savait pas... le fils du patron l’avait séduite... Le patron, alors, l’avait renvoyée à Genève à son tuteur. Mais M. Bourdit ne l’aimait pas, il lui donnait des gifles, et il lui rendait la vie dure. Pour être domestique, elle préférait l’être ailleurs, elle serait libre, au moins, pas battue, et aurait des gages... ou ouvrière... elle savait coudre... Elle s’était enfuie.

Madame Devaux souriait, d’une grimace. Le regard limpide et confiant de Sophie la troublait, tout à coup une bouffée de choses anciennes et oubliées était montée, elle avait revu un jour d’été dans une grande salle blanche, toutes, elles étaient penchées sur leur ouvrage, on ne parlait pas, et, par les fenêtres ouvertes, une rumeur de voix d’oiseaux et de chants de cigales entrait, envahissant le silence,--et des odeurs... Ah! un grand soupir vous gonflait la poitrine!... Mais voyons, maintenant elle était la femme du coiffeur de la place Grenette, quelque chose d’inquiétant se levait avec cette réapparition subite du temps passé, avec cette Sophie... et puis, une fille pas trop convenable, à en juger par son histoire. Pourquoi venir troubler son existence? Elle lui donna dix francs et une liste d’adresses où l’on aurait peut-être du travail pour elle. Et Sophie la quitta en lui disant vous et en l’appelant Madame.

Sophie, sortie de la boutique, suivit la rue au hasard. Ces maisons qu’elle ne connaissait pas, les passants indifférents... quelle solitude! Elle avait le cœur gros. Arrivée place Victor-Hugo, elle s’assit sur un banc. Qu’allait-elle devenir?... Elle qui croyait que Juliette se réjouirait de la revoir. Ainsi, Juliette ne se souvenait plus! Ah! comme sont les gens!... Mais elle ne lui en voulait pas, ses illusions étaient tombées dès son entrée dans la boutique, elle avait compris qu’il ne pouvait plus y avoir d’intimité entre ce que Juliette était devenue et ce qu’elle était restée. Juliette était riche, elle était pauvre: c’est tout naturel que les riches n’aillent pas avec les pauvres... Mais où se diriger maintenant? Il n’y avait personne dans la ville, pas un cœur pour elle, pas une parole... Aussi, elle aurait dû s’y attendre. Elle n’avait pas bien réfléchi en partant... Ah! jamais elle n’avait eu de chance! Et elle repassait sa vie... la catastrophe, et ce détail horrible qu’on n’avait retrouvé de sa mère, de sa maman, qu’une main, reconnue à cause de l’alliance passée à l’un des doigts... depuis ce jour où elle avait perdu tout, les siens et sa maison, elle errait, pauvre être en deuil, trompé par les uns, battu par les autres... Elle avait connu un peu de joie avec celui qui l’avait prise, mais comme vite elle était retombée au malheur! Elle se rappelait les détails. Le patron avait une fille, Marcelle, et un fils, Félix. Sophie étant gentille, on la traitait en amie plutôt qu’en ouvrière, elle couchait dans la chambre de Marcelle,--la chambre de Félix était à côté... Ça avait commencé à table, il lui faisait les yeux doux, puis il traqua son pied... Un soir, comme il y avait du monde, on les avait envoyés tous les deux, Sophie et lui, chercher des gâteaux; dans l’escalier, il l’embrassa sur la bouche, et elle trouva que c’était bon. Puis il l’embrassa dans la rue pendant tout le chemin... Après, au magasin, il l’appelait toujours dans son bureau, et il l’embrassait... Un jour, il lui dit: «Ce soir, à dix heures, tu me rejoindras dans ma chambre.--Et Marcelle?--Ça ne fait rien, Marcelle.» A dix heures, toutes les deux entrèrent à pas de loup dans la chambre de Félix. Il dit à sa sœur: «Toi, tu peux t’en aller.» Puis il porta Sophie sur son lit, et bientôt il la fit pleurer... Donc elle était sa maîtresse!... Cela dura deux mois, puis, un matin que le père, du dehors, avait appelé Félix--celui-ci dormait--il entra. Il les vit tous les deux couchés. Il restait là, les bras croisés. «C’est du joli!» dit-il à son fils, et il renvoya Sophie chez son tuteur.

Assise sur un banc, dessinant des ronds dans le sable du bout de son parapluie, Sophie Mittelette retrouvait tout... M. Bourdit, depuis, la maltraitait, il l’insultait, ou bien il ne disait rien, et la regardait d’un air méprisant. Cependant la pauvre fille, maintenant, pensait qu’elle aurait mieux fait peut-être de rester avec lui, elle travaillait comme un cheval du matin jusqu’au soir, on n’avait jamais un mot agréable pour elle, mais du moins là-bas elle connaissait sa vie, elle y était pliée, elle n’avait pas d’imprévu à redouter, et puis dans la maison les choses lui étaient familières, et elle était habituée aux gens du quartier, et encore, par la ville, elle savait bien des endroits où elle passait avec plaisir...

Le jour tombait, elle se remit à marcher. Elle revenait sur ses pas. Heureusement il ne faisait pas encore froid, on n’était qu’au commencement d’octobre, mais à l’approche de la nuit, que tout était sinistre!... il lui vint un sanglot. Sur les quais de l’Isère, elle s’accouda au parapet, elle regardait couler l’eau... Oui, c’était bien simple... Et après, tout serait fini... Cependant, elle s’arracha à cette idée. Elle alla à la gare reprendre son paquet, trouva un logeur, mangea un peu de son pain et de son lard dans une petite chambre noire, et, très lasse, se coucha.

Le lendemain, elle se rendit aux adresses que Madame Devaux lui avait indiquées. Mais elle n’offrait pas de références, on lui demandait d’où elle arrivait, pourquoi elle venait à Grenoble, elle répondait qu’elle était de Lyon et racontait une histoire; on l’examinait des pieds à la tête, et on ne la prenait pas. Enfin, au bout de deux jours qu’elle courait, elle se désespérait, on lui offrit un salaire dérisoire: un franc cinquante, sur lequel elle laisserait un franc pour sa nourriture: elle accepta. Ah! travailler, causer, n’être plus seule! Elle ne toucherait que quinze francs par mois, et sa chambre lui en coûtait douze...--mais elle n’avait rien à dépenser, puisqu’elle avait apporté de Genève son linge et ses effets.

II

Elle demeurait rue Saint-Laurent, sur la rive droite de l’Isère, où l’on ne voit qu’une ligne de maisons pauvres, adossées au pied de la montagne. Tous les matins elle traversait le pont en pressant le pas, car ça piquait, et elle se retournait pour regarder le Saint Eynard, pareil à une calotte râpée, et le fort Rabot. Il y avait les jours où la brume enveloppe tout, et les jours de temps clair... Elle se dépêchait, suivait la file d’ouvrières minces et vêtues de sombre qui couvrait le trottoir. A l’atelier les jeunes filles étaient aimables, et puis on bavarde, le temps passe. C’est l’après-midi qui paraît long. D’abord elle s’était sentie étrangère, elle l’était d’ailleurs, on s’occupait d’un tas de choses qu’elle ne connaissait pas, elle était là, bête, et personne ne lui parlait, ou bien on la plaisantait. Peu à peu elle s’y était mise... Mais, le soir, quand elle rentrait, les doigts piqués et le dos qui fait mal, elle était très triste. Seule dans sa petite chambre, avec sa pauvre bougie, elle avait toujours envie de pleurer. Elle se couchait tout de suite, et elle s’efforçait de s’endormir vite, de ne penser à rien...

C’est le dimanche qui était dur! elle restait chez elle pour se raccommoder (et puis, où aller, toute seule?--c’est encore plus mauvais quand on voit les autres qui sont heureux, deux par deux, ou en famille), et elle réfléchissait: Qu’est-ce qu’elle avait donc fait au bon Dieu pour être si malheureuse? Il n’y avait eu au monde que sa mère pour l’aimer. Elle repassait son enfance, Saint-Gervais, les baigneurs en été--les jolies dames qu’elle venait regarder à la porte du casino--et l’hiver avec la neige dans les montagnes. Elle se rappelait la maison, la mère qui tricotait et parlait, le père qui fumait sa pipe et écoutait. Elle se rappelait comment sa mère la prenait dans ses bras, quand elle était petite, et la baisait doucement sur les yeux. Et un jour son père--elle avait treize ou quatorze ans--lui caressait les cheveux, il avait dit: «C’est une belle fille, notre Fifi»... Elle revoyait Félix quand il l’appelait ma chérie. Une fois il lui avait donné de l’odeur, elle avait encore le petit flacon, elle le plaçait sur sa table à côté d’elle. Puis elle pensait à son tuteur: rester chez lui, non, elle ne pouvait plus! Il était glacé cet homme-là. Jamais un mot! Elle conservait le poids de son regard sur la tête; si elle s’arrêtait un instant, son ton dur pour dire: Eh bien Sophie!... Et comme il la surveillait! Quand elle allait aux commissions, il ne pardonnait pas un retard d’une minute... Il n’avait donc pas vécu, M. Bourdit, pour ne pas comprendre qu’elle n’était pas si coupable qu’il le croyait? Certainement, elle l’était--mais n’avait-elle aucune excuse? Il était vertueux, oui, cependant ne peut-on pas être bon aussi? Ah! avec sa méchanceté, il l’aurait plutôt poussée au mal que retenue; il l’exaspérait!

De Genève, elle gardait l’impression d’avoir été comprimée, étouffée. Elle revoyait la maison silencieuse, les murs froids, et elle avait un serrement de cœur... Mais maintenant est-ce qu’elle n’était pas aussi malheureuse?... Travailler, être pauvre, bien sûr! mais vivre pour quelqu’un, avoir un but, ne pas se sentir seule... Hélas! elle n’avait aucune affection, personne ne s’intéressait à elle.--Un grand découragement l’envahissait. Elle s’abandonnait sur sa chaise, ses yeux se brouillaient, elle aurait voulu mourir.

Elle alla ainsi trois mois, elle passa la Noël, puis le Jour de l’An où celles qui ont de la famille sont heureuses. On voyait maintenant de la glace dans les ruisseaux, il faisait un froid sec, les rues étaient nues, et quand le vent soufflait, on ne sentait plus sa figure. Sophie rencontrait quelquefois dans l’escalier une petite vieille proprette qui habitait dans la maison. Elle lui disait: «Bonjour, ma belle... Comme vous êtes courageuse!» Sophie répondait: «Il le faut bien, Madame»... Le dimanche elle ne travaillait pas à l’atelier, donc n’était pas nourrie. Elle ne mangeait pas le dimanche. Elle avait dû acquérir une pèlerine chaude pour l’hiver, ce qui avait ruiné ses économies. Ses bas étaient tout reprisés et ses chaussures percées à la semelle. Elle se demandait comment elle allait payer son mois, elle n’osait pas penser à l’avenir.

Quand le premier arriva, aucun argent. Elle alla chez Madame Devaux qu’elle n’avait pas revue depuis son arrivée. Celle-ci n’écouta pas son récit, elle n’avait pas le temps, tira trois francs de sa caisse, les lui donna, et lui dit un au revoir très significatif. Sophie porta les trois francs au logeur, et lui demanda de patienter quinze jours, jusqu’à sa paye... Mais maintenant elle était en retard, elle ne remonterait jamais le courant, et il fallait encore absolument qu’elle s’achetât une paire de bottines!

Elle rencontra un jour dans la rue Lafayette, en revenant de l’atelier, la vieille de sa maison: «Vous rentrez, ma belle? Moi aussi.» Et la vieille marcha à côte de Sophie. Elle la fit entrer dans sa chambre, elle avait du feu, elle l’invita à boire un peu de rhum et d’eau sucrée chaude pour se réchauffer. Elle la regardait: «Vous êtes jolie, petite.» Puis elle lui demanda si elle était contente... Sophie raconta ses misères. «Ah jeunesse!... marmotta la vieille. Moi aussi j’ai été comme vous, et je le regrette bien à présent. On laisse passer son beau temps, les années courent, on perd ses couleurs. Quand on est gentiment tournée et intelligente, on pourrait être si heureuse.» Puis elle laissa Sophie remonter chez elle.

Le hasard, sans doute, voulut que depuis ce jour-là la mère Rançon se trouvât à plusieurs reprises sur le chemin de l’ouvrière; la petite l’intéressait, elle lui parlait chaque fois avec bienveillance, elle lui prêta cinq francs pour acheter des bottines. Puis un peu de temps passa. Puis elle réclama l’argent. Sophie était toujours gênée, elle ne pouvait pas rendre. «Cela vous serait facile, mon enfant, disait la vieille, on vous remarque beaucoup en ville. Je connais des Messieurs qui vous ont rencontrée...» Sophie rougissait... Elle ne s’étonna pas autrement cependant de trouver chez la vieille, un soir, un Monsieur d’un certain âge, bien habillé, en chapeau haut de forme, qui paraissait très convenable et qui la regardait avec bonté.

«Ah! ma foi tant pis, j’en ai assez! dit Sophie Mittelette un dimanche. Et puisque je ne peux pas arriver...»

Et elle quitta l’atelier.

III

Il avait une cinquantaine d’années. C’était un magistrat. Il était marié.

Il avait meublé d’un lit, d’une commode, et d’une toilette, une chambre, dans une rue écartée, et y avait installé l’ouvrière. Il venait la voir deux fois par semaine, le mardi et le samedi, et il lui remettait quatre-vingt-dix francs tous les mois.

Les premiers temps furent difficiles. Sophie, tout de suite, avait regretté son coup de tête. Ce fut en tremblant qu’elle vit M. Pampelin s’approcher d’elle, il avançait un visage poivre et sel, il souriait, avec des mouvements doux, épouvantables... Il la toucha, elle frissonna, éprouva une angoisse, un mal au cœur, et lorsqu’il la prit, toute contractée et suffocante, elle fondit en larmes.

Il s’était relevé. Elle pleurait silencieusement, étendue sur le lit, le bras gauche remonté et la main sur les yeux, inerte, la jupe retroussée, les jambes découvertes, lamentable, molle, comme une assassinée. Elle sentait un chagrin immense et que rien jamais ne pourrait consoler. Des sanglots la parcouraient... M. Pampelin, très contrarié, allait et venait à travers la chambre; après son premier mouvement, qui avait été de ramener la jupe de Sophie sur ses bottines, il était resté indécis, il était pris de court. Que faire? De temps en temps, il s’arrêtait, et la regardait avec inquiétude. Il se demandait comment endiguer ce déluge... Il avait toujours détesté les larmes. Au tribunal, quand un condamné se les permettait, il le faisait vivement enlever par les gardes...

Il prit la main de Sophie, la droite, et il la tapota en murmurant: «Allons! allons!... mon enfant...» Sophie ne se calmait pas, rien sur la terre ne subsistait plus. Elle sentit seulement qu’on tenait sa main, et voulut la retirer. «Tu as donc tant de chagrin... ma Sophie?...» articula pauvrement M. Pampelin. Maintenant, noyée dans ses larmes, étourdie, sans pensée, elle ne savait plus pourquoi elle pleurait, et continuait machinalement. Elle avait de la fièvre, les mains très chaudes, à ce contact M. Pampelin soupira. Puis il se pencha sur elle, la baisa dans les cheveux, et se mit à la déshabiller.

* * * * *

Mais c’était une vie nouvelle: elle ne travaillait plus! Et quatre-vingt-dix francs! Jamais elle n’avait tenu pareille somme. Elle acheta des bas et du linge. Un instant, son éloignement pour M. Pampelin s’atténua, elle éprouva de la gratitude. Elle possédait un poêle, il faisait bon dans sa chambre. En se levant, elle frottait (ses trois meubles brillaient comme glace) puis elle préparait son déjeuner,--et l’après-midi travaillait pour elle: elle se confectionnait des chemises. Elle jouissait d’un fauteuil Voltaire, où le magistrat s’asseyait quand il arrivait... Il désirait qu’elle n’interrompît pas son ouvrage; vêtue d’une petite robe noire, elle était sous la lampe et tirait l’aiguille, tête baissée, attentive à son ourlet. Le réveil-matin faisait un fort tic-tac: elle était seule. Lui ne bougeait pas, épiait, comme caché, buvait son corsage vivant, son cou, ses doigts agiles, et tout son air honnête et laborieux. Puis, sans parler, il avançait une main et la promenait sur elle.

M. Pampelin venait dans le plus grand mystère, et la mère Rançon seule connaissait son secret.

* * * * *

Sophie voulut sortir, se promener... Mais dans les rues, il lui semblait que tout le monde la dévisageait... Elle alla sur les quais où presque personne ne passe. Cependant, le fleuve était gris, les montagnes sombres, le ciel couvert; elle sentait peser son cœur, elle rentrait.

Alors elle s’ennuya. Ce n’était pas là ce qu’elle avait imaginé. Elle croyait qu’un changement dans sa vie serait la fin de son malheur. Mais non! hors l’abattement de la misère, c’était toujours la même chose: pareil isolement, pareille absence d’affection... Elle eut un grand malaise. Elle n’eut plus l’idée au travail. Elle restait au lit jusqu’à midi. Elle avait beau se secouer, s’efforcer d’envisager froidement son existence, se répéter qu’à présent elle était tirée du besoin, elle n’arrivait pas à chasser sa tristesse...

Qu’était-elle devenue? Une chose. Car elle n’avait pas un ami: elle avait seulement pris un maître. M. Pampelin restait toujours lointain, étranger, il ne parlait jamais de sa vie, il ne racontait rien. Et il ne lui demandait rien... Dès qu’il était là, elle ne se sentait plus vivre, son cœur s’arrêtait, ses idées tombaient, elle ne sentait que des yeux sur elle qui la violaient, qui lui faisaient mal: qu’une présence ennemie. Il avait des façons d’être là qui disaient qu’il était chez lui, et que tout était à lui. Il poussait la table, il dérangeait les meubles, il laissait son eau sale dans la cuvette. Elle lui disait vous et il la tutoyait... Sophie était offusquée par chacun de ses gestes. Et l’amour!... Ah!... Pour elle c’était comme si son père s’était glissé dans sa chambre la nuit. C’était sale et infâme... Baisers horribles!... Elle ne se donnait pas, elle se livrait.

Elle souffrait trop. Un jour, elle mit la clef sur la porte et s’en alla.

IV

Qu’allait-elle faire?

Reprendre sa vie. Elle se remettrait au travail, le travail lui paraissait maintenant plein de bonheur. Elle redevenait pauvre. Misérable, non pas: puisqu’elle rentrait en possession d’elle-même, de ses sentiments, de tout son être. Elle se sentait délivrée, elle respirait.

Cependant, à la maison qui l’occupait naguère, on lui répondit qu’elle était remplacée, on ne pourrait plus l’employer à l’avenir... Elle se trouva, pour savoir, à la sortie des ouvrières: «Tiens! v’là Sophie! Ah! Sophie!... s’écrièrent les jeunes filles. Comment! mademoiselle nous connaît encore!»

Elles entouraient leur ancienne compagne, elles la regardaient avec curiosité. Sophie, troublée, tout de suite les avaient senties loin d’elle.

«Enfin, si ça te plaisait... t’as bien fait...» disait une petite blonde d’une voix fausse, dans un rire aigrelet.

Et Sophie, soudain, saisissait qu’elle s’était séparée des honnêtes filles... Elle n’avait pas encore pensé à cela, c’est une idée qui lui venait maintenant. Alors elle eut une grande envie de pleurer... Elle aurait voulu parler, expliquer, mais ces sourires... Elle restait là, muette et toute pâle. On chuchotait: «Dis donc, elle s’en est fait des mains blanches!» Elle avait tiré son mouchoir, le cœur gros; on reniflait: «Ça sent bon!»

Ah! leur dire que cette vie, à elle plus qu’à personne, répugnait, leur dire tout ce qu’elle avait souffert!... leur dire qu’elle aussi elle était honnête, et qu’elle voulait travailler... et qu’elle ne pouvait que travailler!...