La Turque

Part 6

Chapter 63,806 wordsPublic domain

Sophie était allé voir P’tit-Jy le jeudi qui avait suivi son entrée à l’hôpital. Cela lui avait fait un drôle d’effet. Elle était entrée sous une grande voûte froide. On se trouve ensuite devant un immense monument sombre, avec une horloge au milieu, et beaucoup de fenêtres. Elle avait traversé une cour plantée de petits arbres. Et alors l’odeur du phénol, le cœur serré: elle était dans la salle où P’tit-Jy était couchée. Il y avait là un parquet très ciré et brillant, Sophie avait eu peur de salir. Et puis ses pas faisaient du bruit sur le parquet, tandis qu’on n’entendait pas du tout les infirmières en chaussons. Tout le monde la regardait. Elle s’était sentie honteuse.

Elle était passée devant toutes les malades rangées dans leur lit, immobiles, et était arrivée devant P’tit-Jy... Oh! pauvre P’tit-Jy! qu’elle avait mauvaise mine!... Et comme c’était triste de la voir là, dans ce petit lit blanc, pauvre, elle qui était si bien chez la mère Giberton! P’tit-Jy avait essayé de sourire, elle avait pressé la main de Fifi, quand celle-ci avait posé sur le lit du chocolat et des oranges. L’infirmière s’était approchée: «Il ne faut pas parler, numéro 17. Il ne faut pas s’agiter.»

... Les deux lits voisins, c’était un cancer et une cirrhose du foie. La cirrhose, une femme assez jeune, à la longue figure jaune creusée, avait aussi des visiteurs. Un homme, l’air d’un ouvrier, en complet noir bien propre, tournant entre ses doigts son chapeau melon, et regardant sa pauvre femme sans mot dire d’un air apitoyé, et un petit garçon en tablier bleu examinant tout, bouche ouverte, et yeux écarquillés... Le cancer, c’était une vieille à cheveux gris qui respirait fort... Sophie parlait à P’tit-Jy à voix basse. Elle lui donnait des bonnes nouvelles de tout, de Mme Giberton, du boulevard, du travail. Elle lui disait: «Tu as bonne mine», et qu’elle allait vite guérir, et qu’il ne fallait pas se faire de mauvais sang, que c’était un petit moment à passer. P’tit-Jy entendait à moitié. Elle souriait vaguement. Elle était affaiblie et devenue enfant. Ses mains maigres, longues sur le drap, Sophie les regardait, et cela lui mettait le cœur à l’envers.

... Quand P’tit-Jy était arrivée à l’hôpital, lundi dernier, il faisait déjà nuit. On l’avait couchée aussitôt. Tout ce qu’elle vit alors fut extraordinaire. Sa fièvre sans doute grossissait tout. Une femme qui s’approcha de son lit, pour la faire boire, lui sembla une apparition. Une petite lampe à essence, placée sur une table au milieu de la salle, répandait une lumière vacillante qui faisait danser, s’étirer, et s’écraser des ombres fantastiques sur le mur... On respirait: oh! une foule de respirations bruyantes! cela se changea en un bruit de soufflet de forge, et les malades crachaient, et d’autres remuaient dans leurs draps... au fond de la salle s’élevait une plainte, un gémissement très régulier...

Quand le jour parut, ce fut la salle cirée, brillante et froide comme une glace, l’alignement des lits blancs, le silence, le repos, l’air engourdi de toutes les choses. En face d’elle, P’tit-Jy voyait sur un oreiller une tête pâle, deux yeux qui la regardaient dans un visage muet. Et c’était deux longues séries de malades, couchées les unes en face des autres, et se regardant sans parler. Par la fenêtre sans rideaux, on voyait sous un ciel sale une rangée de platanes amputés, qui tordaient leurs moignons comme des suppliciés. Puis une haute maison à sept étages, aux étages tous pareils. Muette, P’tit-Jy, les yeux ouverts, écoutait le silence, regardait l’immobilité. Des figures étaient venues près de son lit, avaient parlé, P’tit-Jy dans une torpeur, n’avait perçu cela qu’à moitié. C’était trois convalescentes qui étaient levées... Le médecin était passé avec ses élèves et l’avait examinée. Il ressemblait à un homme chic, qu’elle avait fait l’été dernier aux Champs-Élysées. Alors elle pensa à l’été. Elle se rappela les fleurs, les soirs où les équipages glissent dans une poussière d’or, les marronniers couverts de feuilles, et quand il y a tant de monde aux terrasses des cafés. Elle revit aussi le ciel bleu de Meudon, et elle entendit dans un bois un concert d’oiseaux. On lui avait donné de la quinine, sa fièvre tomba un peu. Alors elle sentit que la chemise de grosse toile, la chemise d’hôpital qu’on lui avait mise, la grattait. Elle pensa qu’elle aurait la peau rouge. Puis elle pensa qu’elle devait être laide, et elle demanda une glace à l’infirmière, elle se fit donner un petit paquet que Fifi lui avait préparé, il contenait des rubans, de la poudre de riz, du rouge, et un polissoir à ongles. Elle noua un ruban bleu dans ses cheveux, elle se mit de la poudre sur les joues et du rouge aux lèvres. Les trois convalescentes étaient revenues près de son lit. Elles regardaient les mains blanches de P’tit-Jy, ses ongles soignés. Elles se sentaient pour elle un peu de répugnance et beaucoup d’admiration. «Vous êtes bien chez vous, hein!... Où donc que vous habitez?» Mais P’tit-Jy ne répondait pas, elle était fatiguée, elle s’endormit, son ruban bleu sur l’oreiller...

* * * * *

Sophie rentra chez elle découragée. P’tit-Jy, si pleine de vie toujours, lui avait paru bien éteinte, bien faible, bien changée.

Cependant P’tit-Jy avait pensé à demander du chypre.

Fifi ne mangea pas, et n’eut pas le courage de sortir. Elle se coucha, appelant le sommeil de toutes ses forces, elle souffrait trop quand elle ne dormait pas.

Elle n’avait pas d’argent. Et il fallait manger, et il fallait apporter à P’tit-Jy du chypre, des oranges, des fleurs; il fallait que P’tit-Jy ne devinât rien, il fallait aussi que les autres malades ne soupçonnassent pas qu’on était sans argent à la maison, car elles respectaient P’tit-Jy parce qu’elles la croyaient riche: si P’tit-Jy avait été pauvre, elles auraient trouvé son métier tout à fait honteux... Sophie voyait maintenant que la situation de son amie, qui l’avait tant éblouie naguère, n’était guère brillante en réalité. C’était le dénûment doré. Elle vivait bien, mais elle ne mettait rien de côté: au premier accroc, c’était la misère.

Ce jour-là, le froid avait commencé, il gelait, les rues étaient arides, nettes et droites comme des lignes géométriques. Les gens passaient, à petits pas pressés, se dépêchant, en soufflant. Les agents se promenaient sur les trottoirs vides, la tête dans leurs capuchons, et, aux stations de voitures, les cochers battaient la semelle. Sur le boulevard, rien à faire, qu’à prendre mal.

Il restait le linge de P’tit-Jy et deux robes assez bonnes. Sophie pensa qu’on pouvait lui prêter quelque chose dessus, et alla au clou avec un paquet... Des bancs où l’on s’asseoit pour attendre son jugement. La salle est sombre, par les vitres dépolies entre une lumière de pauvre. Plusieurs commis, assis derrière un comptoir, griffonnent. Un autre annonce les prêts. Les petites gens, sur les bancs, sont minces et prennent très peu de place. On entend: quatre francs, six francs, des sommes infimes. Les têtes sont baissées. On répond timidement au commis brusque...

Fifi, coiffée d’un chapeau, des perles fausses aux oreilles, était la misère fardée au milieu de misères en tablier et camisole. Elle s’était glissée le long du mur, timide, humble, les yeux tristes. Mais on la regarda sans méchanceté, car les autres, sous sa friperie moins sombre que leurs pauvres costumes, distinguaient la même âme que la leur, une âme pitoyable de hasard et de malheur.

On lui donna quinze francs. C’était après-demain dimanche. Hier elle avait mangé, en prenant un petit pain aujourd’hui, et un bon repas demain à midi, elle irait bien jusqu’à la visite à P’tit-Jy. Après, elle ferait peut-être quelqu’un. Elle acheta un flacon de chypre de six francs. Et le dimanche six belles oranges et des fleurs. Il lui restait une pièce de cinq francs, elle la gardait pour P’tit-Jy, pour l’infirmière...

Le dimanche, en allant à l’hôpital, Fifi avait un peu mal à l’estomac. Pour ne pas avoir trop envie de manger les oranges, elle les avait enveloppées dans un journal, et en les portant, elle se forçait à se figurer que c’était des boules de n’importe quoi. D’ailleurs, elle y pensait à peine: elle pensait qu’elle allait voir P’tit-Jy, et qu’elle voudrait bien que P’tit-Jy fût guérie.

P’tit-Jy ne parlait plus. Elle était oppressée; la fièvre l’avait abattue. Elle vit les oranges, les fleurs, le flacon, avec indifférence. Tout autour du lit, c’était une odeur de sueur. P’tit-Jy avait des étouffements, des suffocations. Sophie la regarda, et fut consternée. C’était fini!... Le soir, chez la mère Giberton, elle eut une faiblesse. On lui donna du bouillon, qui la remit un peu.

«Mon Dieu! Mon Dieu! P’tit-Jy allait mourir!» Angoisse! Cette pensée pourtant ne la surprenait pas; depuis que P’tit-Jy était partie, Sophie savait qu’elle ne reviendrait pas, elle l’avait senti, rien en elle ne s’était formulé, mais elle avait eu une chute, puis une immobilité, un refus devant la vie qui venait bien de ce qu’elle _savait_.

P’tit-Jy allait mourir! P’tit-Jy qui était si bonne! P’tit-Jy qui l’avait sauvée! Sophie n’eut plus qu’une seule idée: avoir beaucoup de fleurs... Il faisait moins froid; elle sortit. Qu’est-ce donc qui lui portait bonheur? Jamais elle n’avait tant travaillé. Dès qu’elle était dans la rue, elle trouvait quelqu’un!

Le jeudi elle alla à l’hôpital. Elle avait de l’argent. Mais on lui dit que P’tit-Jy était morte. Elle avait été emportée à l’amphithéâtre, et il n’y avait pas d’enterrement.

DEUXIÈME PARTIE

I

L’âme de Sophie fut sombre, sombre sans violence, sans fracas, sombre comme un pays dont le soleil décidément s’est exilé. Sophie ne poussa pas de cris, elle ne se révolta pas. Et cela était plus poignant. Aucun silence n’est morne comme celui des grandes plaines sur lesquelles s’étendent des cieux uniformément gris. P’tit-Jy lui avait refait une existence, elle l’avait ramenée à la surface; P’tit-Jy morte, Sophie retomba au fond. Elle n’eut plus de force, ni pour se rebeller, ni pour fuir. Elle avait le sentiment que quelque chose de supérieur à elle-même la voulait douloureuse, qu’elle était faite pour le malheur, que la fatalité la poursuivait, qu’elle ne pouvait échapper. Et définitivement vaincue, elle s’abandonnait.

Elle s’était crue sauvée: sans doute elle allait pouvoir vivre sans souffrance, sa destinée s’éclairait... Mais non! C’était une ruse de l’existence, qui, un instant, l’avait laissée libre, pour la rattraper ensuite et l’étrangler plus fort.

Il aurait mieux valu qu’elle ne rencontrât pas P’tit-Jy. Aujourd’hui elle aurait fini de souffrir. La Seine l’aurait guérie... Mais maintenant, elle ne pensait plus à faire cela; le ressort était brisé, elle ne pouvait même plus réagir: elle cédait tout entière, elle tendait ses poings à la chaîne. Peu à peu elle devenait l’esclave, la bête de somme qui accepte tout sans ruades, qu’on a tellement battue, qu’on a tellement lassée, qu’elle est matée définitivement.

La jeunesse de Sophie disparaissait. Son espoir avait été trop souvent trompé, elle avait été trop déçue. Elle continuait à vivre par habitude, mais elle ne croyait plus à la vie, et ne comptait plus sur elle. Elle acceptait. Ce qui n’est pas la résignation de la raison, mais l’épuisement des facultés de lutte: la défaite.

Elle avait passé un triste jour de l’an... Les jours de fête sont tristes. Il y a tant de gens contents dans les rues. Et puis les hommes restent dans leur famille. Et après, c’est le mois de janvier qui est mauvais, parce qu’ils ont tout dépensé pour les étrennes.

Sophie avait dû quitter la mère Giberton: sa chambre était trop chère. Et elle était allé se loger dans un mauvais garni de la rue Saint-Roch, auquel attenait un caboulot, et qui ressemblait à l’hôtel où elle était descendue en arrivant à Paris. Ainsi, rien ne subsistait plus des trois mois qu’elle avait passés avec P’tit-Jy; elle croyait quelquefois qu’elle avait rêvé, P’tit-Jy lui apparaissait alors comme une figure idéale, comme une création chimérique: elle était trop bonne, P’tit-Jy, pour être vraie!

Le patron de l’hôtel, en gilet de laine, fumant éternellement sa pipe en terre, se tenait derrière son comptoir. Quand on entrait dans l’hôtel, on frappait au carreau qui donnait sur le débit, et le patron sortait dans le corridor. Un bec de gaz éclairait avec hésitation l’escalier en tire-bouchon dont les marches étaient couvertes d’une toile cirée usée. Le mur était sale, couvert de traînées noires... Dans la chambre de Sophie, il y avait des rideaux de cretonne rougeâtre, une petite toilette, un lit dur, un fauteuil auquel manquait un pied, et, sur la cheminée, une misérable petite tête en plâtre; même à midi, il y faisait à peine clair. L’hôtel, toute la journée, sentait le vin et le graillon. Quelquefois, des discussions s’élevaient chez le bistro, et les femmes sortaient sur le carré pour mieux entendre.

Sophie avait rencontré des types bien rigolos. L’un, surtout, l’avait étonné. Elle était sur le boulevard, après dîner. Un homme à cheveux roux, vêtu d’une sorte de lévite, était passé près d’elle, et il l’avait regardée en dessous d’un air honteux, tandis qu’un sourire nerveux relevait le coin de sa lèvre, pareil à la grimace d’un chien. Elle l’avait déjà remarqué tout à l’heure, ce type-là, il tournait, il rôdait autour des femmes, il lui avait fait un peu peur. Cependant elle lui avait souri machinalement, et il l’avait suivie chez elle, sans rien dire, en rasant les murs.

Quand il avait été dans la chambre, il avait poussé de profonds soupirs, ses yeux brillaient d’un feu extraordinaire, ses mains tremblaient. Il éclata de rire. «T’énerve pas, mon coco, t’énerve pas...», disait Sophie inquiète. Mais dès qu’il vit sa chair, il devint fou. Il se jeta sur elle avec une fougue inouïe, il soufflait comme un sanglier, il buvait, il aspirait, il possédait de tous ses sens. Et Sophie l’entendait mâcher entre ses dents des mots dont elle comprenait mal la signification: «Infâme! infâme! assouvis-toi!»

Puis il retomba sur le lit, à côté d’elle, comme assommé. Il avait les yeux grands ouverts, et fixait dans le vide... Sophie, toute remuée par cette scène, ne savait pas si elle allait rire ou pleurer. Mais le profond silence de l’inconnu la glaça. Elle pensa qu’il devait être très malheureux, qu’il avait des peines de cœur, puis elle pensa qu’elle-même était très malheureuse.

L’homme roux s’était levé. Maintenant il s’habillait discrètement, pudiquement, avec une singulière modestie. Il approcha de Sophie la lumière, et il l’examina. Il était métamorphosé, il regardait Sophie doucement, il paraissait très bon. Il souriait avec tristesse. Il ne lui dit rien, mais il la baisa chrétiennement sur la joue, et lui donna tout son argent. Et comme il se retournait pour partir, Sophie vit qu’il avait une tonsure au sommet de la tête.

* * * * *

Un soir, vers cinq heures, Sophie qui allait à la Samaritaine, fut suivie par un jeune homme blond qui paraissait timide. Il s’approchait, et, croyait-elle, pour lui parler, mais il n’osait pas, et recommençait à marcher derrière elle. Sophie s’arrêta devant un magasin; il s’arrêta; mais comme elle l’avait regardé, il pensa sans doute qu’il était importun, car il se troubla et se détourna. Il fallut qu’elle laissât tomber son parapluie, et qu’elle le remerciât en souriant de l’avoir ramassé pour qu’il comprît que Sophie ne le repoussait pas. Sophie était flattée parce qu’on la prenait pour une personne sage, elle se sentait toute rajeunie. Sans qu’elle sût pourquoi, tout-à-coup, elle avait songé à Félix, à autrefois... Une impression très lointaine lui était revenue... Ils marchèrent l’un à côté de l’autre, au milieu de la foule, et sans faire attention à rien. Le jeune homme tournait des phrases embarrassées pour dire des choses simples. Il finit par l’inviter à dîner, avec beaucoup de précaution. Sophie disait: Mes parents... C’est bien difficile... Puis, à la fin, elle trouva une façon de s’arranger.

Sophie avait déjà dîné avec des michets. Elle s’était ennuyée. Elle était comme un soldat en service commandé, à un travail. Le michet est agaçant. Il faut se surveiller, faire attention à ce qu’on dit, à la manière dont on mange. Avec cela, tenir la personne à distance pour qu’elle n’ait pas l’idée de se conduire autrement qu’en michet. Ce n’est guère plaisant...

Ce soir-là, ce ne fut pas cela du tout. Sophie s’amusait, en jouant sa petite comédie. Et ce jeune homme était gentil; un regard caressant, une jolie barbe blonde. Sa timidité avait disparu. Maintenant il parlait à Sophie très simplement, et avec confiance. Il lui faisait la cour. Il était tendre, et plein de tact. Il souriait. Il ne semblait pas du tout brutal comme les hommes... Il racontait sa vie: il était musicien,--Sophie lui demanda s’il connaissait _la Polka des Trottins_? Non, il ne connaissait pas. Elle était étonnée: «Pour un musicien!»--Il habitait avec son père, un petit vieillard têtu avec lequel il ne s’entendait pas toujours... Il demanda à Sophie comment elle s’appelait. Sophie trouvait que son nom n’était pas joli; elle répondit: «Rolande.» Lui il s’appelait Gaston. Maintenant il se tenait contre elle, il avait pris sa main, la serrait, elle sentait qu’il était nerveux.

Quand ils furent sortis du restaurant, et que, dans la rue noire, Gaston embrassa Sophie, elle frissonna. Il lui parlait chaudement, tout près de l’oreille; il parlait, parlait: il demandait. Elle ne voulait pas, et cherchait des prétextes... C’est qu’il n’était pas comme les autres, lui, ce ne serait pas la même chose: non, elle ne pouvait pas avec lui, comme ça, tout de suite... Cependant, il finit par la convaincre, et elle le conduisit chez elle...

Après, elle lui dit: «J’aurais voulu, pas ce soir, tu sais... Plus tard...»--«Pourquoi?»--«Pour que tu me fasses encore la cour, mon chéri...»

Comme elle était dans ses bras, elle se sentit le cœur débordant, elle eut envie de tout lui dire: Pourquoi mentir?... Elle lui dévoila donc sa vie, et elle faisait: «Tu comprends?... Tu comprends, pas?» Elle disait la mort de ses parents, les méchancetés de son tuteur, M. Bourdit. Elle ne parlait pas de Scholch... Elle décrivait son existence à son arrivée à Paris, puis P’tit-Jy et la mort de P’tit-Jy. Elle pleurait... Mais elle disait à travers ses larmes: «Maintenant que je t’ai dit tout ça, je ne vais plus te plaire?»

Gaston était ému, il rassurait Sophie. D’ailleurs, avant ses aveux, il avait bien deviné. Il serrait sa petite amie contre lui, il essuyait ses yeux mouillés: «Pleure pas, ma gosse.» Mais elle se souvint que P’tit-Jy lui parlait ainsi, et repartit.

Le jeune homme ne s’était pas senti séparé de Sophie par ses confidences, au contraire il voyait là un cœur solitaire, avide d’affection, injustement dédaigné. Il voyait là beaucoup de souffrance. La pauvre chambre, où ils étaient couchés, l’apitoyait. Avant de quitter Sophie, il lui dit des paroles tendres et consolantes.

Gaston Pinson était un grand garçon pâle, d’âme maladive, sans mesure, ni équilibre. Il était très impressionnable, extrêmement nerveux, de nulle volonté, d’un cœur singulier par le raffinement et la fragilité. En sortant de chez Sophie, il était navré; ce désarroi, cet abandon où il l’avait vue... Vraiment elle était tout à fait innocente! La destinée s’était acharnée contre elle... Quel charmant petit être!... Et pourquoi le hasard s’était-il plu à la détourner de sa voie naturelle: une vie honnête, heureuse, avec quelque brave homme qui l’aurait aimée? Gaston était indigné contre l’injustice du sort et sa stupidité.

Le lendemain, il courut chez Sophie. Sophie n’osait pas croire qu’il reviendrait. Elle se disait: «Je n’ai pas assez de chance.» Elle s’ennuyait. Elle pensait à lui! Comme il était doux et gentil! Comme il était bon!...

Quand il entra, elle se jeta dans ses bras.

Maintenant elle le regardait: il l’intimidait. Il était si distingué! Un jeune homme, aussi bien, penser à une femme comme elle! Non, c’était ou de la curiosité ou un caprice. Il était revenu par passe-temps... Il y avait une certaine question qu’elle brûlait de lui poser.

Longtemps elle hésita. Enfin:

--Vous n’avez pas une petite amie? demanda-t-elle.

--Non, répondit Gaston...

Mais il disait cela. Naturellement, s’il en avait une, il n’allait pas lui raconter...

Elle lui dit, après:

--Dites? Vous avez pensé à moi? Qu’est-ce que vous avez pensé?

--Que tu es très gentille...

--Et quoi encore? Je veux savoir tout ce que vous avez pensé...

Mais Gaston aimait mieux l’embrasser que d’analyser ses sentiments.

Et d’abord, il voulait qu’elle lui dît «tu» comme hier... Et puis on allait aller se promener. Cette chambre l’assombrissait, il avait hâte de sortir.

Sophie était prête. Il faisait sec, on prit la rue de Rivoli pour gagner les Champs-Élysées. On voyait en face le jardin des Tuileries aux arbres noirs et sans feuilles. Gaston parlait, il disait sur tout, sur le soleil, sur les voitures, sur les passants, des choses délicates. Sophie ne savait pas comment répondre. Elle restait toute bête à côté de lui. Elle pensait seulement, avec un grand regret: «Il est trop bien, il est trop bien pour moi.» Puis, en regardant ses mains blanches et sa jolie barbe, elle murmurait: «Comme on doit vous aimer, vous!»

Il récita des vers. Puis se tut. Sophie lui demandait: «A qui pensez-vous?» Il répondait exprès, par taquinerie: «A personne.» Alors elle disait: «Monstre!» en lui serrant le bras.

Il voyait tout cela. A propos d’une chose insignifiante, elle avait remarqué: «Hier, vous avez dit ceci». Ainsi, elle se souvenait de tout ce qu’il avait dit, seule elle avait repassé toutes ses paroles, jusqu’aux moindres. Elle avait pensé à lui si fort! Il la regardait: «Petite Sophie!» Elle avait vraiment des yeux très purs, des yeux d’enfant. Il observait aussi que son visage était déjà un peu fané, cela l’émouvait. Ah! la vie! Comme le jour tombait, on y voyait à peine, il l’embrassa. Après un long baiser, elle restait silencieuse. «A quoi penses-tu quand je t’embrasse?» demanda-t-il.--«Au ciel», répondit très doucement Sophie.

Ils dînèrent, et puis ils rentrèrent.

Sophie paraissait toute drôle, elle tournait dans la chambre, elle était agitée. Elle dit à Gaston: «Assois-toi là.» Elle mit les mains sur ses deux épaules, et le regarda comme si elle allait lui parler. Mais elle ne dit rien, et se remit à marcher dans la chambre. Il la considérait avec étonnement. Enfin elle s’approcha de lui: «Tu veux que je te montre quelque chose?»--«Qu’est-ce que c’est?» fit Gaston. Elle était penchée sur sa malle et l’ouvrait. Elle en sortit une vieille petite boîte en bois blanc, et revint près de son ami. Elle leva le couvercle, en tremblant, puis elle tira de là, lentement, une à une, plusieurs choses, un gant d’enfant en laine rouge, le portrait d’une femme jeune encore qui lui ressemblait, un petit livre de messe, et une alliance. C’était les reliques de son enfance: «Tu vois, dit-elle, je n’ai jamais montré cela à personne», et, les larmes aux yeux, elle l’embrassa. Elle était à la fois triste et joyeuse, triste de tous les souvenirs qui repassaient devant elle, joyeuse d’avoir un ami avec qui les regarder. Elle avait montré cela à Gaston, parce que c’était ce qu’elle possédait de plus précieux, les seules choses qui fussent bien à elle. Se donner à lui, ce n’était rien, puisqu’elle se donnait aux autres. Mais cela, son trésor, le montrer, c’était vraiment ouvrir, donner son cœur.