La troisième jeunesse de Madame Prune
Chapter 7
Le Yochivara est, bien entendu, le quartier où l'animation et la douce gaîté extérieures se prolongent le plus tard dans la nuit, en ce moment surtout, car nombre de marins étrangers, qui hivernent à Nagasaki, ont regardé comme un agréable devoir de se faire présenter à ces jeunes dames. A l'heure où nous passons (onze heures du soir à peu près), la fête quotidienne bat son plein, malgré cette neige vraiment anodine, qui nous fait plutôt l'effet de s'amuser, elle aussi. Des messieurs japonais circulent en foule, vêtus de robes de soie ou de petits complets charmants, coiffés, qui d'un melon, qui d'un fashionable canotier, et presque tous, abritant leur vue délicate sous des lunettes bleues, que de solides mais à peine visibles crochets maintiennent derrière les oreilles. Beaucoup de matelots aussi, faisant leurs visites en pousse-pousse, groupés par nation et circulant à la file: cortège de Russes, cortège d'Allemands, etc.; même,--j'ai le regret de le constater,--ils manifestent leur joie d'une manière trop bruyante peut-être, qui risque de n'être pas appréciée dans ces milieux si courtois, et de jeter un discrédit sur nos éducations occidentales.
Maintenant voici, je crois, un cortège de Français qui s'avance! Une douzaine de permissionnaires du _Redoutable_, leurs pousse-pousse alignés comme à l'école de peloton. Et, si je ne m'abuse, le premier, celui qui mène la bande, l'oeil au guet, examinant les numéros inscrits sur les lanternes des portes, c'est 233 Legall, fusilier breveté, mon ordonnance!
Malgré la pureté de mes intentions, j'avoue que cette rencontre me gêne: est-on jamais sûr de n'être pas jugé sur les apparences, surtout lorsqu'on a affaire à des âmes naïves, comme doit être celle de 233? A Nagasaki cependant, tout le monde passe par le Yochivara; les mères les plus timorées le traversent avec leurs filles; c'est une artère de communication très avouable...
--Par le flanc droit! Halte! commande 233, qui a sans doute enfin trouvé la maison amie.
Alors, tant mieux, nous ne nous croiserons pas.
Lestes à sauter à terre, ils entrent tous, s'essayant, non sans quelque succès, à des révérences dans le plus haut style local, et c'est au moment précis où nous passons devant le vestibule largement ouvert. J'ai donc la double satisfaction, et de garder mon incognito, et de m'assurer, à l'empressement flatteur de l'accueil, que mes hommes ont su se créer de sérieuses sympathies dans ces salons.
Au prochain tournant de rue, je dois me séparer du prince et des deux autres convives de la dînette, qui remonteront vers l'hôpital russe, tandis que je m'en irai solitairement tout le long des quais, jusqu'à l'échelle coutumière. Là, je réveillerai, pour qu'il me ramène à bord, quelqu'un de ces bateliers nippons, qui se tiennent blottis jusqu'au matin dans la cabane de leur sampan.
Minuit à peu près, quand j'arrive aux escaliers de granit qui descendent dans la mer, et la neige tombe plus fort; la rade, emplie de lourdes ténèbres, entre les montagnes de ses rives, semble un bien sinistre gouffre. J'appelle dans l'obscurité:
--Sampan! sampan!
D'en bas répond une voix étouffée, et puis une trappe s'ouvre, dans une espèce de petit sarcophage qui flottait sur l'eau sombre, et la tête d'un sampanier se montre éclairée par une lanterne.
--C'est pour aller où?
--Là-bas, au grand cuirassé français.
Mais, tandis que nous parlementons, je distingue une forme humaine, qui gît par terre et sur laquelle un peu de poudre blanche est tombée. Un col bleu! Un matelot de chez nous peut-être: cela leur arrive... Non, un allié seulement. L'allumette, qui brûle une demi-seconde et que le vent de neige m'éteint aussitôt, me montre dans un éclair une figure de Russe, à belle moustache jaune, ivre-mort. Que faire pour ce pauvre diable, que de vilains petits rôdeurs japonais sont capables de noyer, comme cela s'est vu plus d'une fois depuis l'arrivée des escadres?... Bon! voici maintenant, deux autres silhouettes humaines qui se dessinent et s'approchent. Encore des grands cols. Ah! je les connais, ceux-là: deux du _Redoutable_. Un peu gris, ayant envie de rentrer à bord et ne sachant comment s'y prendre. C'est bien, je leur donnerai place, mais ils emporteront le Russe, qu'en passant on déposera à bord d'un bateau quelconque de sa nation. Un par les pieds, un par la tête, ils le descendent pendant que le sampanier, tenant au bout d'un bâtonnet le petit ballon rouge de sa lanterne, éclaire de son mieux, sur les marches où l'on glisse, cette scène d'ensevelissement.
Insinuons-nous donc tous au fond du sarcophage, fermons au-dessus de nos têtes la petite trappe, car on gèle, et, à la grâce de Dieu et du sampanier, en route sur les lames sautillantes, dans ce noir d'Érèbe où tourbillonnent des flocons blancs.
XXX
Février.
Madame Ichihara la marchande de singes, et mademoiselle Matsumoto sa fille, revenaient aujourd'hui d'une promenade à la campagne, en robe de soie claire, rapportant de longs rameaux tout blancs de fleurs: c'étaient de ces pruneliers sauvages que l'on appelle chez nous de l'épine noire et dont la floraison, dans nos haies et nos bois, précède toujours le printemps. (Je suis en coquetterie, depuis une quinzaine de jours, avec madame Ichihara.)
Ces dames avaient été cueillir leurs gracieuses primeurs dans un vallon abrité, connu d'elles seules. Sur leurs instances aimables, j'ai accepté de leurs mains quelques-unes de ces nouveautés de la saison, que j'ai installées à bord dans des vases de bronze, en m'efforçant de donner à ces frêles bouquets une grâce japonaise.
Nulle part les fleurs des arbres précoces ne sont guettées avec plus d'impatience qu'au Japon, fleurs de cerisier, fleurs de pêcher ou d'abricotier, que tout le monde cueille par grandes branches, sans souci des fruits à venir pour les mettre à tremper dans des potiches, et s'en réjouir les yeux pendant un jour.
Madame Ichihara, ma nouvelle connaissance, tient un commerce de macaques apprivoisés, de ces gros macaques de l'île Kiu-Siu, qui ont toujours la fourrure usée et la chair au vif, à la partie de leur corps sur laquelle ils s'asseyent. Cette dame, qui doit être contemporaine de madame Renoncule, est restée dans sa maturité l'une des plus jolies personnes de Nagasaki; il est regrettable que ses fréquentations si spéciales imprègnent ses vêtements d'un pénible arôme: madame Ichihara sent le singe.
Chaque fois que ma fantaisie me pousse vers la grande pagode du Cheval de Jade, je m'arrête en chemin chez elle, pour flirter quelques instants. Tout le bas de sa maison est occupé par ses nombreux pensionnaires, les uns en cage, les autres simplement enchaînés et batifolant de droite et de gauche; en passant par là, on est toujours exposé à quelque avanie: une petite main leste et froide se faufile entre deux barreaux et vous attrape l'oreille, ou bien un jeune espiègle, perché sur une solive d'en haut, vous jette à la figure l'eau de son écuelle à boire. Mais quand on a réussi, par l'escalier du fond, à atteindre le premier étage, on est en sécurité dans une sorte de petit boudoir fort accueillant, où reçoivent ces deux dames.
Madame Ichihara, qui s'est enrichie dans les singes, vient d'ajouter à ce commerce un intéressant rayon d'antiquités. Elle tient surtout les vieux ivoires, risqués ou drolatiques, et, pendant qu'elle s'occupe, sans avoir l'air de rien, à vous préparer le thé, sa fille ne manque jamais de vous en faire admirer quelques-uns: ivoires articulés, truqués, groupes de personnages à peine longs comme la dernière phalange du doigt, et qui remuent, qui se livrent entre eux à des actes, hélas! souvent bien répréhensibles. Cette mademoiselle Matsumoto, une mousmé de seize ans; qui sent le singe comme sa mère, mais qui est la candeur même, peut sans inconvénient manier de tels sujets, parce qu'elle n'en saisit pas la portée; les yeux baissés et mi-clos, aux lèvres un pudique sourire, elle donne le mouvement aux subtils mécanismes; plus délicats que des ressorts de montre, et s'y entend à merveille pour mettre ainsi en valeur de menus objets d'art, qui feraient certainement rougir dans leurs cages les pensionnaires du rez-de-chaussée...
De l'obscène et du macabre; amalgamés par des cervelles au rebours des nôtres, pour arriver à produire de l'effroyable qui n'a plus de nom: c'est ainsi qu'on pourrait définir la plupart de ces minuscules ivoires; jaunis comme des dents d'octogénaire. Figures de spectres ou de gnomes, si petites qu'il faudrait presque une loupe pour en démêler toute l'horreur; têtes de mort, d'où s'échappent des serpents par les trous des yeux; vieillards ridés, au front tout bouffi par l'hydrocéphale; embryons humains ayant des tentacules de poulpe; fragments d'êtres qui s'étreignent, ricanent la luxure, et dont les corps finissent en amas confus de racines ou de viscères...
Et cette mousmé si agréablement habillée, à côté d'une fine potiche où des branches de fleurs sont posées d'une façon exquise, cette mousmé au perpétuel sourire, étalant avec grâce tant de monstruosités qui ont dû coûter jadis des mois de travail, cette mousmé est comme une vivante allégorie de son Japon, aux puériles gentillesses de surface et aux inlassables patiences, avec, dans l'âme, des choses qu'on ne comprend pas, qui répugnent ou qui font peur...
XXXI
14 février.
Cette grande pagode du Cheval de Jade où j'allais si souvent jadis, à la splendeur étoilée des nuits de juillet, et qui est cause aujourd'hui de mes stations chez madame Ichihara, elle a pris un air de vétusté, d'abandon, elle me fait l'effet d'avoir vieilli, depuis quinze ans, de deux ou trois siècles. Les immenses marches de granit, les escaliers de Titans qui y conduisent, à mi-montagne, je me souviens d'y être monté jadis, aux musiques, aux lanternes, aux milliers de lanternes étranges, presque porté par des foules qui se rendaient en pèlerinage. Aujourd'hui quand j'y vais, je n'aperçois guère d'autre visiteur que moi, du haut en bas de ces escaliers superbes où je suis comme perdu. Et combien ils sont frustes, usés, disjoints, les granits des dalles, les granits des portiques religieux, échelonnés sur le parcours,--ces portiques de tous les abords de temple, toujours pareils, et toujours si en contraste avec le Japon, simples et rudes, grandioses comme des pylônes égyptiens. Tout en haut dans la dernière cour, devant l'énorme pagode en bois de cèdre, qui a pris une couleur plus grise et plus éteinte, le cheval de jade médite solitairement sur son vieux socle effrité. L'herbe pousse et les dalles mêmes verdissent. Chaque fois, je le trouve clos et silencieux, le sanctuaire au fond duquel je me souviens d'avoir aperçu jadis, par-dessus la foule prosternée, les grands dieux d'or entourés de lotus d'or... Ce Japon, qui me paraît en voie de renier tous ses vieux rêves, que va-t-il faire bientôt de ses milliers de pagodes, dont quelques-unes étaient si merveilleuses, et qui occupent infiniment plus de place que chez nous les églises?...
En sortant par la gauche de cette cour, où l'antique cheval de jade trône encore, on arrive comme autrefois sur l'esplanade aux maisons-de-thé et aux petits berceaux de verdure, d'où la vue embrasse tout Nagasaki, et sa baie profonde. Il y a même toujours cette «maison-de-thé des Crapauds[2]» où je venais avec madame Chrysanthème et la fine fleur des mousmés de son temps; les crapauds sont restés aussi, ces mêmes crapauds-monstres qui étaient la gloire de l'établissement, et comme jadis leurs grosses voix de basse font couac! couac! dans les rocailles du gentil bassin. Ce qui a changé seulement, c'est le matériel de la maison; on y voit aujourd'hui des tables de cabaret, des bouteilles de wisky, alignées avec du gin du de l'absinthe Pernod, enfin tous les breuvages civilisateurs dont notre Occident a doté le monde.
Plus haut que l'esplanade; des sentiers montent vers une région de calme et d'ombre qui a des airs de bois sacré. Des camélias à fleurs simples, presque grands comme nos ormeaux, qui sont en ce moment sur la fin de leur floraison hivernale, y jonchent la terre de leurs pétales rouges; d'autres arbres, au feuillage persistant, des arbres immenses qui ont peut-être l'âge du temple, font voûte au-dessus des tapis d'herbe fine ou de petites plantes rares. A mesure que l'on s'élève, on voit s'élever aussi dans un demi-lointain, au delà de cette vallée enclose où Nagasaki a groupé ses milliers de toitures grises, les montagnes d'en face, celles qui sont couvertes de bois funéraires, de pagodes et de tombeaux, celles dont le terrain est si mêlé de cendre humaine et d'où s'exhale éternellement le parfum des baguettes brûlées pour les morts. Plus loin, la grande échancrure bleue de la rade s'ouvre entre les escarpements et les complications charmantes de ses rives. Et enfin, tout là-bas, à peine dessinés, presque perdus dans ce bleu qui devient de plus en plus souverain, apparaissent les îlots avancés qui terminent le Japon, ces îlots que l'on dirait trop confiants en l'immensité liquide alentour, et trop jolis, avec leurs cèdres des bords, qui se penchent sur la mer...
Vers ces sommets, au-dessus des temples, on est dans un Japon admirable, quintessencié, suprêmement élégant, recueilli, presque religieux, et l'on cesse de sourire, pour admirer.
XXXII
15 février.
A la réflexion, cette maison si austère, au bout de la montée du Yochivara, m'intriguant davantage, je m'en suis d'abord ouvert à 233, qui est un observateur subtil:
--Peuh! m'a-t-il répondu, une boîte comme les autres!... Seulement c'est des bonnes femmes qui fait sa duchesse et sa marquise; ça ne reçoit pas le pauv' matelot.
Cette première appréciation ne m'ayant pas suffi, j'ai eu recours aux lumières de M. Marouyama, notre interprète officiel, un jeune Japonais aussi érudit que mondain, et très au courant des choses galantes.
--Monsieur, m'a-t-il dit, c'est en effet une maison habitée par des dames, et où les messieurs sont admis à venir chercher le soir quelques distractions payantes. Mais toutes les pensionnaires sont des jeunes personnes d'excellente famille et principalement de race noble, que des revers momentanés ont contraintes à se faire une position; aussi leurs salons demeurent-ils très fermés, et nos regrettables préjugés nationaux s'opposent à ce que les étrangers y soient reçus.
De l'aveu même de M. Marouyama, ces jeunes personnes sont plutôt moins jolies que les autres et encore plus dépourvues d'yeux, mais si distinguées! Lettrées pour la plupart et même poétesses, sachant apporter dans la conversation, dans le flirt, le badinage, et en général dans tout ce qui concerne leur partie, un ton, une allure absolument hors de pair.
XXXIII
25 février.
A l'étalage de madame L'Ourse, dans ses tubes de bambous emplis d'eau claire, les derniers camélias disparaissent, comme avaient disparu les chrysanthèmes, et font place à des branches de prunier toutes garnies de fleurs neigeuses, à des branches de pêcher toutes roses. Le long des rues, aux devantures des boutiques, même des plus humbles échoppes d'ouvriers, on voit de ces premières fleurs du vrai printemps, disposées avec un goût délicat dans quelque vase de porcelaine ou de bronze. (Les gens du plus bas peuple, en ce pays, sont plus artistes et plus affinés que la moyenne des bourgeois de chez nous.)
Et les mousmés, entre deux giboulées, quand luit un peu de soleil, se promènent en robes de nuances plus claires,--des gris perle, des bleus de cendre ou des lilas, qui révèlent des aspects nouveaux de leur gentillesse un peu factice, mais toujours si artistement accommodée. Je crois même qu'elles ont un rire approprié à la saison, un rire de fin d'hiver, qui est encore plus gai, et plus contagieux que celui de décembre ou de janvier.
Il va donc arriver pour tout de bon, ce printemps qui nous fera partir, mais qui, heureusement pour nous, est toujours tardif au Japon, après de si beaux automnes de lumière. Dans la montagne aux temples et aux sépultures, il y a déjà quantité d'arbres fruitiers follement fleuris; ils ressemblent à des touffes de ruban rose, ou de ruban blanc, à côté des pagodes dont les grisailles se font au contraire plus tristes et plus vieilles, par contraste avec toute cette fraîcheur; on dirait d'une décoration de fête, artificielle, fragile et sans lendemain. Les Japonais du reste aiment peindre ces aspects éphémères de leurs vergers; ils en font ces images qui, transportées chez nous, paraissent trop jolies, dans une exagération de couleur.
XXXIV
26 février.
Madame Prune n'a jamais été mère... Ce n'est pas sans un trouble intime que je viens de l'apprendre.
A cela sans doute, elle doit d'avoir conservé cette jeunesse dans les sentiments, et, dans tout l'organisme, cette verdeur que j'admirais sans me l'expliquer. Pendant l'une de ces minutes de tête-à-tête et d'épanchement, qu'elle ne redoute plus assez de provoquer entre nous et que le printemps va rendre plus capiteuses, elle s'est décidée à la délicate confidence.
--Mais alors, et la toute mignonne et potelée madame Oyouki? Une fille adoptive, simplement?
--Hélas! non... Une erreur de feu ce pauvre monsieur Sucre... Une enfant conçue en dehors des liens sacrés du mariage...
--Madame Prune, en croirai-je à mes oreilles?... Monsieur Sucre, ce pur artiste, capable de s'être oublié à ce point!... Quelle atteinte vous venez de porter pour moi à sa mémoire!...
Et dire que j'ai pu vivre tout un été sous le même toit que ce ménage, sans soupçonner un secret si lourd...
XXXV
1er mars.
Malgré les robes printanières des mousmés, malgré la floraison hâtive des vergers et l'allongement des soirs, c'étaient toujours les mauvais vents de Nord, la pluie, la neige, nous faisant un Japon plus sombre, plus humide et plus gelé qu'au coeur de l'hiver. Et les orangers s'étonnaient, et les grands cycas arborescents, dans les cours des pagodes, se disaient que depuis un siècle ils n'avaient pas vu tant de poudre blanche sur leurs beaux plumets verts.
Mais voici que la griserie d'un printemps soudain est venue nous prendre, dans ce Nagasaki où nous finissons notre quatrième mois d'un exil très enjôleur.
Là-haut, chez messieurs les Trépassés, la montagne se tapisse de fleurettes sauvages, pour nous inconnues; autour des stèles innombrables, le petit monde frileux des fougères déplie partout en confiance ses feuilles nouvelles, d'une teinte pâle et rare. Dans la verte nécropole, plus grande que le quartier des vivants,--que j'avais abandonnée par ces temps de neige, et où je recommence de venir,--ce n'est plus cette tiédeur languide et mourante de l'arrière-automne qui s'harmonisait si bien avec les tombes; c'est un ensoleillement de renouveau, une envahissante gaîté d'herbes folles, qui ne cadrent plus, qui doivent effaroucher les pauvres défunts en cendre et faire s'évanouir plus vite ce qui restait encore de leurs âmes flottantes. Tandis que les grandes pagodes gardiennes, sous ces rayons trop clairs, se révèlent plus vieilles et plus mornes, leurs boiseries plus vermoulues, leurs monstres plus caducs.
En bas, sur la ville de cèdre et de papier, la lumière est maintenant en continuelle fête; les mille petites boutiques ouvertes accrochent du soleil et des reflets sur leurs potiches, leurs laques ou leurs étoffes aux nuances de fleurs.
Et le soir, par les longs crépuscules attiédis, chaque rue s'emplit d'une myriade de petits enfants, aux têtes rondes, aux yeux de chat moitié câlins moitié mauvais. En aucun pays de la Terre on n'en voit une telle abondance. Ils sortent par douzaine de chaque porte. Presque tous jolis, eux qui deviendront si laids en grandissant, ils sont coiffés encore, comme autrefois, avec un art comique, avec une science supérieure de la drôlerie, en petites queues alternant avec des places rasées,--petites queues qui retombent sur les oreilles, ou bien petites queues qui se redressent au-dessus de la nuque, suivant le genre de minois du personnage. Leurs robes ont beaucoup d'ampleur et sont trop longues, leurs manches pagodes sont trop larges; cela leur donne des tournures empêtrées ou pompeuses. Ils ne font pas de bruit. Ils ne rient pas, en ce pays où leurs grandes soeurs et leurs mamans savent si bien rire. Ils sont la génération prochaine qui verra tout changer dans cet Empire du Soleil-Levant jadis immuable, et déjà ils ont l'air d'observer attentivement la vie, avec leurs prunelles de jais noir, mystérieuses entre leurs paupières bridées. Surtout ils se protègent et s'entr'aident les uns les autres, d'une façon gentille et touchante; il n'en est pas de si petit auquel ne soit confié un frère, moindre encore et plus poupée que lui. Pourtant on en voit aussi qui s'amusent; gravement ils tiennent la ficelle de quelqu'un de ces cerfs-volants qui, à l'heure des chauves-souris, se mettent de tous côtés à planer dans le ciel, ayant forme de chauve-souris eux-mêmes, ou de phalène ou de chimère.
Il ne fait plus froid, tout s'égaye, tout s'éclaire... Et la grâce des mousmés, que j'avais à peine comprise, il y a quinze ans, c'est aujourd'hui, dirait-on, qu'elle m'est révélée...
Une fois de plus, après tant d'autres fois, on se laisse prendre à cette éternelle duperie de la nature, qui n'a pour but que de préparer les feuilles mortes et les dépérissements jaunes d'un très prochain automne. On se laisse prendre, et cependant il y a cette année deux causes de tristesse à le sentir approcher, ce printemps: d'abord, ce n'est pas ici qu'on avait pensé le recevoir, chacun comptait bien être là-bas, dans son coin de terre natale, quand arriveraient les hirondelles: ensuite ce beau temps sonne le départ pour la Chine; les glaces de l'affreux Petchili doivent fondre sous ce soleil, et on va nous rappeler bientôt à nos postes d'énervante fatigue.
XXXVI
15 mars.
Dans ce rayonnement de printemps, à peine avais-je mis pied à terre aujourd'hui, que trois mousmés dans la rue ont attiré mon attention. Qu'y avait-il donc entre elles d'inusité, que je définissais mal au premier abord? Avec des petites moues particulières, des envies de rire contenues, elles cheminaient ensemble, le nez au vent tiède, l'air de _se savoir drôles_ et de perpétrer quelque farce... Ah! cela venait de leur coiffure: elles s'étaient fait des bandeaux et des chignons comme les grand'mères. Et, quand elles eurent compris, à mon regard, que j'avais remarqué, elles répondirent des yeux: «Hein! n'est-ce pas que nous sommes cocasses?» et passèrent en riant pour tout de bon.
Quelques pas plus loin, deux vieilles dames... Qu'avaient-elles d'inusité, celles-là encore?... Ah! leur coiffure: elles s'étaient fait des bandeaux et des chignons de jeune fillette, avec un léger piquet de fleurs sur le côté, comme en porte mademoiselle Pluie-d'Avril. Et leur sourire me répondit de même: «Mais oui, c'est ainsi, ne t'en déplaise! Oh! nous le savons, va, que nous sommes comiques!»
Tout le long du chemin, pareille mascarade; renversement général des coiffures et des âges. (Bien entendu, fallait-il avoir l'oeil déjà complètement fait aux japoneries pour recevoir une impression de stupeur telle que la mienne. C'était comme si, chez nous, un beau jour, toutes les aïeules apparaissaient en cheveux, avec des nattes dans le dos, et toutes les petites filles, en bonnet tuyauté, avec des anglaises.)
Quelques instants plus tard, dans le faubourg de Dioudjendji, près de mon ancienne demeure. Devant moi cheminait une dame de galante tournure, ayant cette ligne incomparable de la nuque et des épaules qui la décèlerait entre mille: madame Prune, coiffée aujourd'hui en petite mousmé, en petite écolière, avec un piquet de roses pompons se balançant au bout d'une longue épingle d'écaille!...
Avertie par son flair toujours si sûr, elle se retourna pour me montrer, dans un sourire, l'un des derniers râteliers laqués de noir que Nagasaki possède encore: «N'est-ce pas, demandaient pudiquement ses yeux baissés, n'est-ce pas, cher, que ça ne va pas trop mal?»
--Madame Prune, j'allais vous le dire. Mais je vous prie, expliquez-moi...