La troisième jeunesse de Madame Prune

Chapter 8

Chapter 83,858 wordsPublic domain

Alors elle me conta que, depuis le temps des ancêtres lointains, c'était de tradition que les dames, ce jour du calendrier, fussent coiffées comme les jeunes filles, et les jeunes filles comme les dames.

Et tout était joli autour de nous, aussi bizarrement joli et aussi invraisemblablement arrangé que dans une aquarelle japonaise. Ce faubourg où nous passions avait l'air en pleine ivresse de printemps. Notre sentier dominait, à soixante mètres de haut, la rade bleue, sinueuse entre ses rives boisées. Autour des vieilles maisonnettes, aux châssis de papier, il y avait des arbres tout blancs et des arbres tout roses; il y avait aussi des glycines dont les longues grappes commençaient de se colorer en violet pâle; et tout cela, maisonnettes gentilles comme des jouets, arbres roses des petits jardins, glycines en guirlandes, dévalait sous nos pieds jusqu'à la mer, dans un pêle-mêle qui semblait instable et impossible; tout cela avait l'air de tenir par ensorcellement, sans souci de l'équilibre ni de la pesanteur. Une lumière idéale, délicate, éclatante sans éblouir, s'épandait pareille, sur les choses proches et sur les lointains limpides. Dans le ciel pointaient ces cimes très singulières des montagnes de Kiu-Siu, qui ressemblent à des cônes tapissés de peluche verte. Et, là-bas, du côté où la rade s'ouvre sur la mer de Chine, plus d'habitations humaines, un manteau uniforme de verdure jeté partout, même du haut en bas des très abruptes falaises; rien que deux ou trois petits temples, perchés dans des coins presque inaccessibles, discrets d'ailleurs, émergeant à peine du fouillis des branches, et voués aux Esprits des bois qui doivent être souverains par là, sur ces côtes si vertes.

Une seule tache, dans l'immense décor souriant; un peu en arrière de nous, de l'autre côté de la baie, un lieu pelé, horrible et maudit d'où monte un bruit perpétuel de ferraille tapotée; une bouche de l'enfer qui souffle une haleine, noire par mille tuyaux: l'arsenal où se fabriquent nuit et jour les nouvelles machines à tuer.

Madame Prune, continuant de marivauder à son ordinaire, tandis que le piquet de roses pompons s'agitait au-dessus de son opulente coiffure, m'entraînait insensiblement vers sa demeure. Et moi, fasciné comme toujours par ses dents laquées, couleur d'ébène polie, je constatai qu'elles venaient d'être remises à neuf, à mon intention sans doute: de patients spécialistes y avaient introduit de place en place des petits morceaux d'or qui prenaient, sur ce fond noir, énormément d'importance et d'éclat, tout comme sur les laques des plateaux ou des boîtes.

On n'imagine pas ce qu'il y a de dentistes à Nagasaki; les moindres portefaix ont des dents dorées par leurs soins. Ils travaillent du reste sans mystère, car je me souviens d'avoir vu, par des fenêtres ouvertes, des dames au chignon d'un beau galbe, la tête renversée sur un coussinet et tenant béantes leurs mâchoires, qu'un opérateur semblait perforer avec d'étonnants petits vilebrequins. Ils ont, paraît-il, appris cet art en Amérique. Quantité de matelots de chez nous, séduits par leurs enseignes à images, se sont confiés à eux et les déclarent d'une dextérité merveilleuse.

En ce qui est affaire d'adresse, de patience et d'exactitude, ces petits Japonais ne pouvaient qu'exceller. C'est pourquoi ils se sont approprié si vite l'art de nos électriciens et de nos constructeurs de machines; on s'étonne seulement qu'ils n'aient pas inventé eux-mêmes, des millénaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd'hui comme des virtuoses.

Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que bibelots de précision, vont devenir, hélas! entre leurs mains prestes et sûres, de bien effroyables jouets...

Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout était joli ce jour-là autour de moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu'en haut vers le ciel pâlement bleu où montaient les étranges cimes vertes! Et qu'elle est adorable, cette île de Kiu-Siu, de finir ainsi, là-bas au loin, par des falaises magiquement garnies d'arbres, des falaises qui portent des petits temples à demi cachés sous leur verdure et qui descendent, comme les remparts de quelque forteresse enchantée, dans le grand néant de la mer, aujourd'hui si lumineux et diaphane!...

XXXVII

25 mars.

Amusantes et douces, à cette fin de mars, s'en vont nos journées, nos dernières journées dans ce Japon, qu'il faudra quitter bientôt, quitter demain peut-être, après-demain, qui sait, au reçu de quelque ordre brusque et sans merci.

Et je regretterai des recoins d'ombre et de mousse, parmi de vieux granits et de fraîches cascades, sur des versants de montagne, au-dessus de mystérieux temples...

La véranda ombreuse et calme de la maison-de-thé que tient madame La Cigogne, devant le temple du Renard, les antiques terrasses de la ville des morts, aux pierres grises, sous les cèdres de cent ans, je ne retrouverai jamais ces heures de silence et de presque voluptueuse mélancolie, passées là dans la nuit verte des arbres.

Et puis j'ai aussi une amie mousmé, pour laquelle je donnerais bien madame Renoncule, et madame Prune avec mademoiselle Pluie-d'Avril, et que je rencontre, au coeur même de la haute nécropole, dans une sorte de bocage enclos, environné d'un peuple de tombes.--Oh! en tout bien tout honneur, nos entrevues: cela arrive, même au Japon.--Et je crois que c'est elle, cette mousmé, qui personnifie à présent pour moi Nagasaki et la montagne délicieuse de ses morts. Il en faut presque toujours une, n'est-ce pas, n'importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine et jeune (dont l'enveloppe soit un peu charmante, car c'est là encore un leurre nécessaire) et qui vous vienne en aide dans la grande solitude,--même très honnêtement parfois, en petite soeur de passage, pour qui l'on garde, quelque temps après le départ, une pensée douce, et puis, que l'on oublie...

Je n'en avais point parlé encore, de cette mousmé Inamoto. Voici pourtant plus de trois mois que nous avons fait connaissance; c'était encore au temps de ces tranquilles soleils rouges des soirs d'automne sur les jonchées de feuilles mortes. Et, depuis, nous n'avons cessé que par les temps de neige nos innocents rendez-vous, toujours là-haut dans ce même bois triste et muré; mais cela reste tellement enfantin que je ne suis pas sûr que ce ne soit amèrement ridicule. Est-ce elle que je regretterai le jour du départ, ou seulement cette montagne avec son mystère et son ombre, avec ses enclos de vieilles pierres et ses mousses?... Il est certain que je suis l'homme des vieux petits murs dans les bois, des vieux petits murs gris, moussus, avec des capillaires plein les trous; j'ai vécu dans leur intimité quand j'étais enfant, je les ai adorés, et ils continuent d'exercer sur moi un charme que je ne sais pas rendre. En retrouver, dans cette montagne japonaise, de tout pareils à ceux de mon pays, a été un des premiers éléments de séduction pour me faire revenir, plus encore que la paix de tout ce merveilleux cimetière, plus encore que la profondeur et l'étrangeté magnifique des lointains déployés alentour.

Quant à la mousmé dont l'attraction est venue se greffer par là-dessus, c'est un beau soir empourpré de décembre, _au siècle dernier_, que brusquement nous nous sommes trouvés face à face. J'errais seul dans la nécropole, à l'heure de cuivre rouge qui annonce le coucher du soleil d'automne, quand l'idée me prit d'escalader un mur, plus haut que les autres, pour pénétrer dans l'espèce de bocage qu'il semblait enclore de toutes parts.

Je tombai dans un ancien parc à l'abandon, aujourd'hui moitié jungle et moitié forêt, où une jeune fille, assise sur la mousse, l'air d'être chez elle, feuilletait un livre d'images représentant des dieux et des déesses dans les nuées.

Elle commença naturellement par rire (étant Japonaise et mousmé) avant de me demander: «Qui es-tu, d'où sors-tu, qui t'a permis de sauter ce mur?» Elle avait des yeux à peine bridés, presque des yeux comme une petite fille brune de Provence ou d'Espagne, avec un teint d'ambre roux; elle respirait la santé, la jeunesse fraîche, et son regard était si honnête que je quittai tout de suite pour elle ce ton de badinage, toujours indiqué dans les salons de madame Prune ou de madame Renoncule ma belle-mère.

J'appris, ce premier soir, qu'elle se nommait Inamoto, qu'elle était fille du bonze, ou du simple gardien peut-être, de certaine grande pagode, dont j'apercevais, cinquante mètres plus bas, à travers des branches, la toiture tourmentée et les cours au dallage funèbre.

--Petite mademoiselle Inamoto, demandai-je avant l'escalade de sortie, cela me ferait plaisir de te revoir quelquefois. Après-demain s'il ne tombe ni pluie ni neige, je reviendrai ici, à cette même heure. Et toi, est-ce que tu viendras?

--Je viendrai, dit-elle, je viens tous les jours sans pluie.

Elle ajouta, avec une révérence: «Sayanara!» (Je te salue!) et se mit à redescendre par un sentier de chèvre, vers le temple, très soucieuse de protéger les belles coques de ses cheveux lisses contre les petites branches de bambou qui, au passage, lui fouettaient la figure.

Depuis ce jour-là, j'ai bien franchi cinquante fois, à cette même place, ce même vieux mur... C'est aussi chaste qu'avec mademoiselle Pluie-d'Avril, mais différent et plus profond; il ne s'agit plus d'un petit chat habillé, mais d'une jeune fille, qui, malgré son rire de mousmé, a des yeux candides et parfois graves.

Comment cela peut-il durer entre nous, sans lassitude, puisque la différence des langages empêche toute communion approfondie entre nos deux âmes, sans doute essentiellement diverses, et puisque par ailleurs, dans nos rendez-vous, il n'y a jamais un instant d'équivoque, un instant trouble?...

Bien que la nécropole soit solitaire, à certains jours il faut des ruses d'Apache pour arriver sans être vu,--et cela encore est amusant. Elle a de plus en plus peur, la mousmé, peur que l'on nous observe, que son père la gronde, qu'on lui défende de venir. Quelquefois c'est un porteur d'eau, qui descend des sommets et nous gêne; le lendemain c'est une vieille dame qui nous tient longuement en échec, étant occupée sans hâte à disposer des branches de verdure dans des tubes de bambou aux quatre coins d'une tombe, ou bien à brûler des baguettes d'encens pour ses ancêtres, ou simplement à regarder sous ses pieds le panorama des pagodes, de la ville et de la mer. Et je reste caché derrière quelque grand cèdre, apercevant, au-dessus du mur, des cheveux biens noirs qui dépassent les pierres, un front et deux yeux au guet (jamais un bout de nez, jamais rien de plus): ma petite amie qui s'est perchée là pour surveiller, elle aussi, la solution de l'incident, toujours prête à disparaître au moindre danger, comme un gentil personnage de guignol qui retomberait dans sa boîte.

Oui, c'est bien enfantin et ridicule, et pour que tout cela ait pu durer, il a fallu l'exotisme extrême, le charme de ce lieu unique et le charme d'Inamoto combinés ensemble.

Est-ce elle que je regretterai, ou sa montagne, ou encore le vieux mur gris, protecteur de nos rendez-vous? Vraiment je ne sais plus, tant sa gentille personnalité est pour moi amalgamée aux ambiances.

XXXVIII

26 mars.

Des nouvelles arrivées de Chine disent qu'à l'entrée du Peïho les glaces fondent; donc ce sera d'un moment à l'autre, le départ, et nous comptons les jours de grâce qui nous restent, nous sentant plus japonisés que nous ne pensions, à l'heure de tout quitter.

Ma petite amie Pluie-d'Avril est venue aujourd'hui me faire visite à bord, accompagnée de la vieille dame qu'elle appelle grand'mère. Une visite tout à fait bon enfant et sans cérémonie; elle avait pris un costume qui, pour elle, était plutôt simple, mais où tout de même de grandes fleurs aux nuances fantastiques s'étalaient sur fond ivoire.

Elle est si connue, et d'ailleurs si bébé, que messieurs les agents de police la laissent aller et venir. A bord, les matelots aussi la connaissent, et disent: «Voilà le petit chat qui arrive.»

Aujourd'hui, elle s'est intéressée à nos canons; qui aurait cru cela, et où la préoccupation de la guerre va-t-elle se nicher? «Nos bateaux, à nous Japonais, en ont-ils de pareils? Est-ce que ceux des Russes peuvent tuer aussi loin?» Oh! qu'elle était drôle, à côté de l'une de ces grosses pièces du _Redoutable_, que deux canonniers s'étaient amusés à lui ouvrir, et fourrant sa petite tête dedans, avec son beau chignon, pour examiner les rayures.

XXXIX

31 mars.

Dans la matinée, vers dix heures, s'est refermé derrière nous le long couloir de verdure, au fond duquel Nagasaki s'étale dans son cadre de pagodes et de cimetières. Ensuite, ont défilé ces petits îlots, qui sont comme les sentinelles avancées du Japon,--petits îlots charmants, que tout le monde connaît, pour les avoir vus peints sur tant de potiches et d'éventails. Et puis la mer, _le large_ a commencé de nous envelopper de sa majesté sereine et de son silence, plus saisissants par contraste, après tant de mignardises, et de musiquettes, et de gentils rires, auxquels nous venions longuement de nous habituer.

Très brusque a été l'ordre de départ. A peine ai-je trouvé le temps de saluer ma belle-mère en émoi. C'était déjà si court, les deux heures que j'avais, pour aller dans la montagne dire adieu à la mousmé Inamoto...

Faut-il que je l'aie escaladé souvent, le vieux mur de son bois enclos, pour que les traces de mon passage se voient déjà si bien sur le gris des pierres! je ne l'avais jamais remarqué comme ce jour de départ, il y a de quoi donner l'éveil, et à mon retour il faudra changer de chemin. Dans l'herbe aussi, mon pas a dessiné une vague sente, comme ces foulées que font les bêtes en forêt.

Mousmé qui n'avait pas des yeux ordinaires de mousmé, fleur énigmatique et jolie, fleur de pagode et de cimetière, qu'ai-je su comprendre d'elle, et qu'a-t-elle compris de moi? Rien que l'un de nous soit capable de définir. Assis côte à côte sur la terre de ce bois, disant des choses forcément puérils, à cause de cette langue dont je connais trop peu de mots, nous étions comme deux sphinx qui s'amuseraient à faire les enfants, faute d'un moyen, d'une clef pour se déchiffrer, mais qui seraient retenus là chacun par l'âme inconnue de l'autre, vaguement devinée. Il est certain qu'entre nous commençait de se nouer cette sorte de lien qu'on appelle affection, qui ne se discute ni ne s'analyse, et qui souvent rapproche des êtres infiniment dissemblables... Au-dessus du mur, ce gentil front et cette paire de jeunes yeux qui m'accompagnaient hier au soir, pendant ma fuite à travers le dédale des terrasses funéraires et des tombes, je me suis retourné deux fois pour les regarder; quand je les ai vus disparaître, je crois même que je me suis senti plus seul encore dans ces lointains pays jaunes... Et ce petit serrement de coeur, en m'éloignant, était comme un reflet très atténué,--crépusculaire, si l'on peut dire ainsi,--de ces angoisses qui, à l'époque de ma jeunesse, ont accompagné tant de fois mes grands départs. Il est vrai, je suis sûr de revenir, autant qu'on peut être sûr des choses de demain, car nous restons deux ans, hélas! dans les mers de Chine, où Nagasaki sera notre lieu de ravitaillement et de repos. Et je la reverrai, cette mousmé, j'entendrai encore sa voix, très doucement bizarre, répéter, avec un accent qui fait sourire, les mots français qu'elle s'amuse à apprendre...

Quant à madame Prune, c'était trop haut perché pour cette fois, le faubourg qu'elle habite. Mais nous reviendrons, nous reviendrons, et, s'il plaît à la Déesse de la Grâce, cette idylle, ébauchée entre nous il y aura seize ans bientôt, ne se dénoue point encore...

Ce soir donc, à l'heure où le soleil se couche dans de longs voiles de brume, le Japon a disparu; l'île amusante s'est évanouie dans les lointains d'une immensité toute pâle, qui luit comme un miroir sans fin, et qui ondule très lentement, avec une câlinerie perfide. Nous faisons route vers le Nord et vers la Chine. Il y a quinze ans, après un amollissant séjour dans ce même coin du Japon et un mariage pour rire avec une certaine petite Chrysanthème, je remontais ainsi la mer Jaune, par un calme pareil, sous des brumes comme celles-ci, un soir aussi blême. Et le grand néant de la mer, comme cette fois, m'enveloppait de sa paix funèbre.

Je m'en allais avec moins de mélancolie,--sans doute parce que la vie était encore en avant de moi dans ce temps-là, tandis qu'à présent elle est plutôt en arrière...

XL

A SÉOUL

DANS LA RUE

Juin 1901.

A la splendeur de juin, qui est là-bas rayonnante et limpide plus encore que chez nous, je me souviens de m'être posé pour quelques jours dans une maisonnette, à Séoul, devant le palais de l'empereur de Corée, juste en face de la grande porte. Dès l'aube--naturellement très hâtive à cette saison,--des sonneries de trompettes me réveillaient, et c'était la relève matinale de la garde: une longue parade militaire, où figuraient chaque fois un millier d'hommes. Les autres bruits de Séoul commençaient ensuite, dominés par le hennissement continuel des chevaux,--de ces petits chevaux coréens, ébouriffés et toujours en colère, qui se battent et qui mordent.

Ce palais d'empereur se dissimulait derrière des murs. En se mettant à ma fenêtre on n'en pouvait rien voir, que l'enceinte morose et le grand portique rouge, décoré à la chinoise, avec des monstres sur la frise. D'étranges petits soldats, vêtus à l'européenne, montaient la faction devant cette demeure fermée, ceux-là mêmes dont les trompettes sonnaient chaque jour, avant le soleil levé: sous des képis comme en portent nos troupiers, des figures plates et jaunes, paraissant tout étonnées d'un accoutrement encore si nouveau.

De ma fenêtre, on apercevait aussi, en enfilade, une rue large et droite, où s'agitait une foule uniformément habillée de mousseline blanche, entre deux rangs de maisonnettes bien basses, bien saugrenues, d'un gris monotone et d'un aspect à peu près chinois.

La parade finie, c'était l'heure des audiences et des Conseils. Alors, dans d'élégantes chaises de laque, on apportait quantité de cérémonieux personnages en robe de soie à fleurs, coiffés de ce haut bonnet,--avec deux espèces de pavillons comme des oreilles écartées, comme des antennes--qui s'est démodé en Chine depuis environ trois siècles. Et, tandis que les abords du portique rouge s'encombraient de toutes ces belles chaises au repos et de leurs longs brancards flexibles gisant par terre, je regardais ces gens de Cour gravir l'un après l'autre les marches du seuil impérial, puis disparaître dans le palais: dignitaires antédiluviens qui venaient régler les choses du vieil empire croulant; sous leur costume d'apparat, ils avaient l'air de grands insectes, aux têtes compliquées, aux élytres chatoyants.

Alentour, le soleil de juin s'épandait en lumière de fête sur les grisailles de Séoul, qui reste la plus parfaitement grise de toutes ces antiques cités, encore vivantes en extrême Asie. Et c'était un soleil brûlant, car le climat de Corée est excessif, comme celui de la Chine; à des hivers presque sibériens succèdent toujours sans transition de chauds et merveilleux printemps.

Dès le matin, il flambait, ce soleil, sur l'immense ville grise, enfermée dans ses remparts crénelés et dans son cirque de montagnes grises. Des rues droites, d'une lieue de long sur cent mètres de large, au sol gris, entre des myriades de maisonnettes poudreuses, à peu près toutes se ressemblant, toutes égales, et recouvertes de pareilles carapaces en briques couleur de cendre. Et dominant ces innombrables petites choses, de tous côtés surgissait dans le ciel, comme un terrible mur en pierrailles noirâtres, la chaîne de ces montagnes enveloppantes, qui était là comme pour emprisonner, maintenir, condenser la tristesse et l'immobilité de Séoul,--vieille capitale éloignée de la mer, et n'ayant même pas un fleuve pour lui amener les navires, toujours colporteurs d'idées et de choses nouvelles.

Si larges et si découvertes, les rues de cette ville, qu'on les voyait d'un bout à l'autre; on les voyait là-bas, là-bas dans le lointain extrême et la poussière, aboutir aux portes des remparts, qui étaient surmontées, comme à Pékin, d'énormes donjons noirs et cornus. Ces foules toutes blanches, toutes en mousseline blanche, processionnant sur les longues chaussées, évoquaient, pour nous Européens, l'idée d'un essaim de jeunes filles réunies à quelque fête d'été; mais les promeneurs étaient presque uniquement des hommes, au visage plat, à la barbiche rude et clairsemée comme les babines des phoques. Les garçons, les jeunes n'ayant pas encore convolé en justes noces, allaient tête nue, prenant un air virginal avec leur robe immaculée, leur raie au milieu et leur longue tresse dans le dos, à la manière des petites filles d'Occident. Quant aux hommes mariés, ils étaient irrésistiblement drôles, coiffés tous, d'après l'usage inéluctable, d'un noeud de cheveux et d'une espèce de petit chapeau imitant notre «haut de forme», en crin noir avec des brides pour nouer sous le menton; si petits, ces chapeaux, d'une si ridicule petitesse, qu'on eût dit ceux qu'ont inventés chez nous les clowns. Et comme on était en juin et qu'il faisait très chaud, nombre de gens portaient autour du torse et des bras, sous la robe légère, une sorte de carcasse, de crinoline en jonc tressé, pour isoler la mousseline du corps; cela donnait des bonshommes tout ronds, comme des poussahs en baudruche soufflée.

Au milieu des blancheurs de ces milliers de robes, quelques points rouges éclataient dans la foule comme des coquelicots: les bébés, tous en manteau écarlate, avec capuchon doré. Aussi quelques points couleur de feuille fraîche: les dame de qualité, toutes en manteau vert clair, coiffées d'un grand pli d'étoffe blanche comme les Napolitaines, et s'appuyant pour marcher sur de longues cannes, dans le genre des houlettes de bergère à Trianon; costumes d'ailleurs très montants, mais avec deux ouvertures pour laisser sortir les pointes des deux seins.--Et les hommes en deuil!... De blanc habillés, ceux-là comme les autres, ils disparaissaient sous des chapeaux en paille de riz, larges d'au moins trois pieds, ayant forme d'abat-jour, et, de plus, ils se cachaient derrière un écran de circonstance, à deux poignées, qu'ils tenaient des deux mains, de manière à se l'appliquer hermétiquement sur le visage[3].--D'ailleurs, dans toute cette bizarrerie des costumes, on ne sentait l'influence ni de la Chine ni du Japon, les deux redoutables pays voisins; non, c'était quelque chose de très à part, ayant germé ici même, entre ces montagnes, au pied de ces amas de pierrailles grises.

Devant les humbles boutiques ouvertes le long des rues, d'assez monotones et modestes choses s'étalaient au soleil et à la poussière. Beaucoup de harnais, pour ces méchants petits chevaux à tous crins et d'humeur si batailleuse. Beaucoup de bahuts, tous pareils, en laque rouge avec des fermoirs dorés. Et surtout des milliers d'objets en ce merveilleux cuivre de Corée, qui est pâle, pâle comme du vermeil mourant, mais dont l'éclat ne se ternit jamais: coupes, brûle-parfums et hauts flambeaux d'une grâce exquise.

Les Coréens des vieux âges furent cependant des maîtres aux inventions diverses. C'est eux qui jadis initièrent les Japonais à la fabrication de la porcelaine;--et, dans les tombeaux de leurs souverains légendaires, on retrouve d'adorables céramiques, presque toujours grises, couleur de souris, dont l'étrangeté sobre, inspirée de la feuille ou de la fleur des lotus, atteste un art déjà très avancé. C'est aussi par eux que le secret de la boussole marine, vers le XIe siècle, fut révélé à des navigateurs arabes, qui l'apportèrent dans notre Occident barbare. Mais à présent l'immense décrépitude asiatique s'est étendue sur ce peuple trop vieux, et la Corée se meurt comme le Céleste Empire.