La troisième jeunesse de Madame Prune
Chapter 6
Deux mois de Japon déjà, et Nagasaki m'est redevenu familier comme si je n'avais pas cessé d'y vivre. Entre ce séjour et le premier, des liens se nouent de plus en plus, qui jettent parfois comme dans un recul de second plan les quinze années d'intervalle. Mes camarades d'exil se japonisent aussi de jour en jour, sans s'en apercevoir. On s'habitue à l'enserrement de ces montagnes et aux dentelures de leurs cimes; on ne trouve plus leurs pointes si singulières ni si «japonaises». On s'habitue à ces bois suspendus alentour, à ces nappes de verdure jetées sur toutes les pentes, depuis le ciel jusqu'à la mer, à tout ce site presque trop joli que les brumes roses des matins de février déforment et compliquent souvent jusqu'à la plus charmante invraisemblance. On circule comme chez soi au milieu de cette ville, parmi cet amas de maisonnettes de bois et de papier, aussi drôles que des jouets d'enfant. On cueille, de-ci de-là, en passant dans les rues, les sourires et les révérences d'une quantité de mousmés qui vous connaissent; on a des amis et des amies chez tout ce petit monde, à l'abord accueillant et facile,--à l'âme fermée, exclusive, vaniteuse et ennemie.
Et rien encore n'indique le printemps, qui nous fera quitter ce pays pour nous envoyer à la peine, sur les côtes de cette grande Chine funèbre...
J'ai vraiment commis une erreur, il y a quinze ans, en n'épousant pas plutôt madame Renoncule ma belle-mère. Chaque jour augmente mon regret de l'avoir ainsi méconnue. Elle-même, si je ne m'abuse, le déplore secrètement, et, aujourd'hui que l'irréparable est accompli entre nous, ne se lasse point de me traiter en gendre, pour maintenir au moins ce lien-là, faute de mieux.
Par ces froides pluies d'hiver, je passe chez elle des heures nostalgiques à entendre pleurer sa longue guitare, dans le silence de sa maison, dans l'éternel crépuscule de ses châssis de papier, devant ses rocailles verdies à l'ombre, ses arbres nains qui n'ont pas dû grandir depuis un siècle, son jardin de vieille poupée, où tombe un jour gris, entre des murs... Oh! ce jardin de ma belle-mère, dont le seul aspect autrefois me donnait déjà le spleen au soleil d'août, qui dira sa mélancolie, sous le pâle éclairage de février!... Du fond de la pièce, où l'on est assis plus en pénombre, à écouter la petite musique de mystère échappée des cordes grêles, on aperçoit par la baie de la véranda une sorte de site sauvage qui dès le premier coup d'oeil vous déroute par quelque chose de pas au point, de pas naturel. Sont-ce de véritables vieux arbres, sur des rochers, un véritable lointain agreste vu à travers une lunette faussant les perspectives? Cependant on dirait bien que cela est tout petit et tout près. Plutôt ne serait-ce pas un décor romantique, découpé et peint pour théâtre de marionnettes, sur lequel un réflecteur laisserait tomber de la lumière verdâtre? Pas un coin du vrai ciel ne se découvre au-dessus de ce paysage enclos; mais le mur du fond, tout en grisailles estompées, à mesure que le jour baisse, finit par n'avoir plus l'air d'un mur; il joue les nuages lourds, les nuages en linceul, amoncelés au-dessus d'un monde étiolé par la vétusté et qui aurait perdu son soleil.
Tous les jardins de Nagasaki ne portent pas au spleen comme celui-là; mais tous sont de patientes réductions de la nature, arbres nains, longuement torturés, et montagnes naines, avec des temples d'un pied de haut qui ont l'air centenaire. Comment concilier, dans l'âme japonaise, cette prédilection atavique pour tout ce qui est minuscule, mièvre, prétentieusement gentil, comment concilier cela avec ce goût transcendant de l'horrible, cette conception diabolique de la bataille qui a engendré les masques et les cornes des combattants, toutes les effrayantes figures des divinités et des guerriers? Et comment faire marcher de pair cet excès de politesse, de saluts et de sourires, avec la morgue nationale et la haine orgueilleuse contre l'étranger?...
Les petits thés de cinq heures chez ma belle-mère sont très courus et très sélects. Pendant que le chant de la guitare si tristement sautille, ou gémit à fendre l'âme, de cérémonieuses voisines arrivent sur la pointe du pied, des mousmés fragiles comme des statuettes de porcelaine; sans bruit elles s'accroupissent à côté de mes jeunes belles-soeurs, pour écouter la musique ou accepter une sucrerie, qu'elles cueillent du bout de leurs bâtonnets. Leurs yeux en amande oblique, si bridés qu'on aurait envie de les fendre d'un coup de canif à chaque coin, ressemblent à ceux des chattes lorsqu'elles ferment à demi leurs paupières par nonchalante câlinerie. Leurs beaux chignons apprêtés et reluisants font leurs têtes trop grosses sur les cous minces, sur les délicates épaules... Et c'est là l'étrange petit monde qui médite de s'attaquer férocement à l'immense Russie; les maris, les frères de ces bibelots de Saxe veulent affronter les armées du tsar!... On n'en revient pas de tant de confiance et d'audace, surtout lorsque dans la rue on voit ces soldats, ces matelots japonais, tout proprets et tout petits, imberbes figures de bébé jaune, passer à côté des lourds et solides garçons blonds qui composent les équipages russes.
Entre chien et loup, devant les tasses de fine porcelaine bleue et les plateaux en miniature, ce petit monde reste assis par terre, immobile à cause de la guitare qui l'enchante et hypnotisé par le paysage artificiel, de plus en plus éteint, sur lequel souvent un peu de neige tombe,--de la neige vraie, dont les flocons paraissent trop grands pour les arbres qui les reçoivent. Madame Renoncule, la notable guécha d'autrefois, retrouve pendant ces heures grises son pouvoir et son charme. Comme il arrivait à madame Chrysanthème sa fille, un changement se fait dans sa figure, qui s'ennoblit; ses yeux ne sont plus ni puérils ni bridés; ils reflètent d'insondables rêveries de race jaune, où l'on devine de l'énergie farouche et qui bouleversent vos appréciations d'avant sur ce peuple rieur.
J'ai subi jadis un commencement d'initiation à cette musique lointaine qui, les premières fois, ne me semblait qu'une débauche de sons incohérents et discords; de soir en soir, elle me pénètre davantage; presque autant que la nôtre, elle me fait frissonner, d'un frisson plus incompréhensible, il est vrai; quand cette femme, aux yeux tout changés, agite fiévreusement sur les cordes la spatule d'ivoire, on dirait que l'ombre des mythes religieux, mal enfermés dans les temples voisins, vient rôder alentour, derrière ces vieux châssis de papier, qui nous font alors des murailles plus assez sûres: dans l'antique maisonnette, toujours plus enveloppée de crépuscule et d'hiver, on sent passer des effrois d'un ordre inconnu... Il y a aussi des instants où la mélodie descend aux notes de basse extrême, devient soudainement rauque, sauvage, et si primitive qu'elle a dû être transmise jusqu'à nous, comme tant d'autres choses nipponnes, par les arrière-ancêtres, établis dans ces îles au commencement des âges. Quand enfin les ténèbres arrivent pour tout de bon, quand il n'y a plus qu'un reste de lueur blême, à la cime des arbres nains, pour nous indiquer encore le faux paysage, voici que la guécha vieillie, qui ne veut pas qu'on allume de lampe, est prise de fatigue, de torpeur. La guitare, que les dames assises continuent d'écouter dans l'obscurité, ne rend plus que des petites plaintes sourdes, entrecoupées, des notes intermittentes, ou qui vont deux par deux, trois par trois, en groupes s'espaçant. La guitare mourante cesse d'évoquer les mythes invisibles, cesse d'émouvoir, de faire peur; tout simplement elle distille de la tristesse, de la tristesse sans nom, qui tombe sur nous comme la pluie lente d'un ciel mort; à moi, elle dit l'exil, les deux années de Chine en avant de ma route, la fuite de la jeunesse et des jours; surtout elle me fait sentir jusqu'à l'angoisse l'isolement de mon âme de Français au milieu de ces légions d'âmes japonaises, étrangères, hostiles, qui m'enserrent dans ce quartier éloigné, au pied des pagodes et des sépultures, à présent que la nuit vient.
Et c'est l'heure où j'ai envie de m'en aller. C'est l'heure où je sens une hâte presque enfantine de prendre ma course à travers les ruelles boueuses, où tant de lanternes baroques, tourmentées par le vent de neige, font miroiter les flaques d'eau; d'atteindre au plus vite, là-bas, les quais déserts; de me jeter dans un canot, qui pourtant sera secoué, dans le noir, par mille petites lames méchantes,--d'arriver enfin dans cette sorte d'îlot blindé, dans ce navire qui est un coin de France, et où je reverrai les bons visages de chez nous avec leurs yeux droits et bien ouverts.
XXVIII
10 février.
Entre autres charmes contre lesquels la main du temps est restée si impuissante, madame Prune possède sans conteste celui de la nuque, de la tombée des épaules et de la chute du dos. Elle est vraiment de celles qui gagnent à être vues par derrière, depuis surtout que les coques de sa chevelure ont repris, à mon intention peut-être, une ampleur qu'elles n'avaient plus.
Dans un des quatre ou cinq grands théâtres de la ville, j'avais été conduit ce soir par un vague pressentiment sans doute de la bonne fortune qui m'y attendait; c'était un théâtre du genre léger, et déjà la salle se trouvait comble, à cause des représentations d'un comique à la mode, spécialiste incomparable pour jouer les maris frappés d'infortunes. On m'avait cependant fait place d'assez bonne grâce, malgré l'attitude de plus en plus arrogante qu'affectent les Nippons d'aujourd'hui vis-à-vis des étrangers, et je m'étais installé au milieu du parterre, dans les rangs compacts de la foule assise à même le plancher.
Jamais aucune décoration intérieure, dans ces théâtres, du bois brut, des poutres à peine équarries soutenant les tribunes et le plafond; une simplicité d'étable. Mais l'assistance m'avait semblé dès l'abord assez choisie; on ne voyait partout que des chignons très soignés, luisants et comme vernis. Fort peu de vestons: les spectateurs des deux sexes étaient vêtus presque tous de robes dans ces bleus foncés ou ces grisailles qui sont ici les nuances les mieux portées. (Contrairement à ce que l'on imagine chez nous, rien n'est plus sévère de couleur qu'une foule japonaise, le soir, sauf en des circonstances particulières de fête ou de pèlerinage.) Chaque famille gardait auprès de soi une petite boîte à fumer, avec des braises dans un léger réchaud, et un récipient de forme gracieuse où l'on secouait en commun les cendres des pipes minuscules. Il y avait aussi quantité de bébés, de nourrissons endormis que les jeunes mamans tenaient sur leurs genoux, et ils étaient si petits, si menus, enfants de créatures menues, et si jolis, si drôles, qu'on eût dit ces poupées du Japon, répandues aujourd'hui dans tous nos bazars d'Occident.
Deux dames accroupies devant moi, et qui partageaient la même boîte à fumer, avaient soudain captivé mon attention. Du premier coup d'oeil, je les avais jugées du meilleur monde; beaucoup de dignité dans le maintien, et des robes de soie bleu marine, ce qui est par excellence la couleur comme il faut. De plus, l'une d'elles, dans les épaules et dans la nuque, avait pour moi comme une grâce déjà vue.
La comédie se déroulait, au milieu des rires encore contenus et discrets: un ingénieux imbroglio dans le goût de Regnard; une succession d'irréparables malheurs, arrivant à un pauvre époux qui passait son temps, un bougeoir en main, à chercher dans tous les recoins de sa maison des ravisseurs toujours introuvables. (Il est étonnant de constater qu'en aucun pays du monde ce genre d'infortune n'éveille les sérieuses sympathies qu'il mérite.) Tandis que les autres acteurs évoluaient et marchaient comme tout le monde, ce mari d'une si coupable épouse, tenant sa continuelle bougie allumée, sautillait perpétuellement à petits pas, sur la cadence gaie d'un air toujours le même, que l'orchestre entonnait dès qu'il entrait en scène.
Ces deux dames toutefois ne se retournaient point. Mais, tout à coup, celle qui avait la nuque si captivante se mit à secouer sa petite pipe contre le rebord de sa boîte, d'une main rapide et nerveuse: pan pan pan pan! Et ce bruit, qu'une oreille inattentive eût confondu avec les innombrables pan pan pan pan des autres fumeurs de la salle, avait pour moi quelque chose d'unique, de déjà entendu mille fois, jadis, durant des nuits d'été et de languides journées. Cette voisine d'en face me troublait donc de plus en plus... Alors, pour en avoir le coeur net, je me risquai à lui chatouiller légèrement l'épine dorsale du bout d'un éventail, une de ces familiarités anodines qui, au Japon et avec une femme bien élevée, ne sauraient jamais être mal prises...
Je ne m'étais pas trompé: c'était bien madame Prune!
Sa compagne était madame Renoncule, ma belle-mère. Et, me rendant à leurs aimables instances, je m'avançai d'un rang, pour m'asseoir entre elles deux.
La comédie continua, au milieu d'une hilarité croissante, mais toujours de bon ton. Le principal comique avait des jeux de physionomie qui étaient vraiment du grand art, chaque fois qu'il flairait dans son ménage un malheur nouveau. Je regardais souvent, derrière moi, toute cette foule accroupie, en vêtements sombres. Sous l'ébène des chevelures aux coques luisantes, tous ces visages de mousmés, bien ronds et bien pâlots, qui en temps normal n'ont que des yeux à peine ouverts, semblaient n'en avoir plus du tout ce soir, convulsés qu'ils étaient par le rire; et les innombrables bébés, plus petits et plus jolis que nature, dans les bras des mamans, continuaient leur sommeil de poupée.
Ma belle-mère, qui est au fond une créature sans détours, n'ayant eu d'autre objectif dans l'existence que de donner le plus possible de citoyens et de citoyennes à la patrie, s'amusait franchement, sans toutefois le laisser paraître plus qu'il n'était convenable. Madame Prune, au contraire, qui, dans sa première jeunesse, on peut bien le dire sans offense, a plutôt marivaudé comme les dames en scène, a plutôt baguenaudé sur la question si sérieuse du peuplement de l'empire, madame Prune semblait mélancolique et pincée. Ce spectacle évidemment était mal choisi pour elle, nous ne le comprîmes que trop tard, madame Renoncule et moi; elle pouvait y trouver des allusions gênantes; de plus, veuve depuis peu de temps en somme, sans doute souffrait-elle, dans son culte pour la mémoire du regretté M. Sucre de voir le principal personnage de la comédie soulever cette inexplicable joie dans le public.
L'époux malheureux, à la fin, las de ne jamais trouver le coupable sur la scène, fit irruption dans la salle, toujours son bougeoir à la main, toujours sautillant sur la même petite ritournelle d'orchestre, et se mit à regarder sous le nez, avec un air de soupçon farouche, tous les spectateurs mâles assis au parterre. Alors cela devint des pâmoisons, du délire. Et toutes les petites poupées, que cela dérangeait, commencèrent de se plaindre, en roulant leurs yeux de jais noir.
Seule, madame Prune demeurait guindée, et n'épargnait point ses critiques à la pièce: ça n'était pas pris sur le vif, pas vécu; et puis, voyons, est-ce que M. Sucre,--qui reste à ses yeux l'idéal du genre,--est-ce que jamais M. Sucre aurait eu l'idée d'aller chercher comme ça, partout, avec une lanterne?...
XXIX
12 février.
La neige, encore la neige, qui ne reste pas longtemps sur la terre, il est vrai, mais qui chaque jour, pour quelques heures, suffit à teinter de blanc les arbres, les maisons, les pagodes.
Ce soir, à la nuit tombante, dans la concession européenne, à cent mètres de haut, je cheminais sur une belle route qui était blanche, qui était «poudrée à frimas» comme tous les objets alentour. On voyait de différents côtés se déployer les lointains des montagnes, les lointains de la mer chargée de navires de combat. Pas un souffle; l'atmosphère à peine froide, tant elle était immobile. Un ciel bas et plombé; les montagnes aussi, plombées; toutes les choses terrestres, figées sous les nuances de plomb et d'encre que donne le voisinage trop éclatant de la neige. Derrière moi cette ville, en voie d'étonnante transformation, allumait ses lanternes anciennes à côté de ses lampes électriques. Sur la rade, pareille à une grande glace incolore, les navires, posés comme des insectes noirs, allumaient leurs feux pour la nuit; ils étaient immobiles, comme l'air et comme tout, mais cela semblait une immobilité d'attente, on eût dit qu'ils se recueillaient pour des événements prochains et des batailles; tant de cuirassés, réunis en Extrême-Orient, tant de croiseurs, de torpilleurs appartenant à toutes les nations d'Europe, donnaient ce soir, au milieu de cet immense calme réfléchi, le pressentiment que l'histoire du monde approchait de quelque tournant grave et décisif...
Cette route solitaire me conduisait à l'hôpital russe, où j'allais prendre don Jaime de Bourbon, et nous devions retourner ensemble, dans la ville de bois de cèdre et de papier de riz, pour un petit dîner japonais intime, avec musiques de guéchas et danses de maïkos, auquel Son Altesse avait bien voulu me convier.
Après que j'ai eu dit à ce prince, dès notre seconde entrevue, combien je suis peu carliste, je me suis trouvé libre de lui témoigner la vraie sympathie à laquelle il a droit en ce moment de notre part à tous. C'est, en somme, un Français; l'autre jour à bord, quand il était venu si simplement s'asseoir à notre table de marins en campagne, aucun de nous n'avait l'impression qu'il pouvait être un étranger. De plus, il est en ce moment un Français égaré comme moi en pays Jaune, et un qui a risqué par goût sa vie au feu, un qui a bravé aussi le typhus chinois dont il a failli mourir.
Une heure après, dans un «cabinet particulier» de la Maison du Phénix (très recommandée pour les soupers fins de bonne compagnie), nous avions pris place par terre, don Jaime, deux autres invités et moi, déchaussés tous, jambes croisées sur les éternels coussins de velours noir, et aussitôt les éternelles petites servantes, cassées en deux par des saluts sans fin, étaient venues poser devant nous, sur des trépieds de laque, des bols adorables, légers comme des coquilles d'oeuf, et contenant une soupe au lichen et aux algues, la valeur de deux ou trois cuillerées environ. Ce cabinet particulier était, comme dans tous les établissements d'un réel bon ton, une vaste pièce vide et blanche, aux nattes immaculées, aux parois démontables en papier tout uni; pas un siège, pas un meuble, rien; seulement, dans une niche de mur, aussi blanche que la salle entière, un bizarre et grêle bouquet, d'un mètre de haut, s'échappant d'un vase précieux en bronze antique, deux ou trois longues branches, pas plus, de je ne sais quelles rares fleurs d'hiver, arrangées avec une adresse et une grâce qui ne se retrouvent qu'au Japon.
On gelait, au début de ce repas; chacun essayait de s'asseoir sur ses propres bouts de pieds, ou de se les frotter avec les mains, pour éviter l'onglée. Peu à peu cependant, les petits réchauds en bronze, ornés de chimères, que les mousmés nous avaient apportés, remplis de braises odorantes, ont commencé de répandre un peu de chaleur, tout en alourdissant beaucoup nos têtes, dans l'enfermement toujours si hermétique produit par les châssis de papier. A bâtons rompus, nous causions de mille choses, assis sur nos coussins d'un noir funéraire: du pays Basque, de Madrid, de la Cour d'Espagne, même de l'histoire de France, et je ne sais comment de la Révocation de l'édit de Nantes.--«Tiens, c'est vrai, m'a dit tout à coup le prince en riant, ma famille dans ce temps-là a dû bien tourmenter la vôtre!»--Plutôt oui, en effet. Mais, éternel revirement des destinées humaines: ce petit-fils de Louis XIV et ce petit-fils d'obscurs huguenots, que le roi Soleil avait dédaigneusement persécutés, réunis là côte à côte, à faire la dînette élégante, au Japon, dans une maison-de-thé...
Nous attendions les guéchas, commandées pour le dessert. On en était au _saki_, la liqueur de riz apportée bouillante dans de très délicates buires de porcelaines à long col. Son Altesse m'avait annoncé une merveille de petite danseuse, dont il n'avait pas retenu le nom, étant convalescent depuis peu de jours et encore novice en japonerie. «Elle est pétrie d'esprit, m'avait-il déclaré; chacun de ses gestes est spirituel.» Et cela m'avait paru beaucoup ressembler à mademoiselle Pluie-d'Avril, cette définition-là.
On entendit enfin dans l'escalier leurs froufrous de soie et leurs rires enfantins.
Elles firent leur entrée, et tombèrent à genoux, leur nez plat contre le plancher. Quatre petites créatures, dans des toilettes ahurissantes; deux musiciennes et deux ballerines. Et le premier sujet, l'étoile, j'avais deviné juste, c'était mademoiselle Pluie-d'Avril, le jeune chat habillé, le joujou favori de mes mauvaises heures.
L'autre danseuse, une fluette de douze ans à peine, fraîchement émoulue du Conservatoire, s'appelait mademoiselle Jardin-Fleuri; son nez en bec d'aigle, son petit nez de rien du tout, perdu au milieu de sa figure poudrée à blanc, ses yeux comme deux petites fentes obliques incapables de s'ouvrir, et ses sourcils minces juchés au milieu du front, réalisaient ce type idéal de la beauté japonaise, très rare dans la nature, mais divulgué chez nous par les images. Celle-ci jouait surtout les dames nobles, ancien régime, et portait une robe du vieux temps.
Elles dansèrent, un peu dans le lointain, et dans la vague fumée de braises endormeuses; elles mimèrent d'anciennes légendes, sous des masques risibles ou effroyables, au rythme des guitares et des chansons tristes. Nous ne parlions plus guère, fascinés doucement par le jeu de ces petites prêtresses de la danse, par le groupe éclatant et irréel qu'elles formaient là, dans la blancheur vide de cette salle trop grande.
A la longue pourtant le froid revint, accompagné d'un peu de lassitude et d'ennui; on recommençait à se frotter les doigts de pieds, ou à les garantir de son mieux sous le velours des coussins noirs; on s'endormait peut-être. Le prince proposa de lever la séance et de remonter en pousse-pousse.
Dehors, il neigeait, une neige pas bien méchante, des flocons lents, qui avaient l'air de voltiger plutôt que de tomber.
Pour rentrer chez nous, il fallait traverser un quartier très spécial, qui se retrouve dans toutes les villes japonaises et s'appelle toujours le Yochivara.
A Nagasaki, le Yochivara est une longue rue, en pente si roide que les pousse-pousse risquent de s'y emballer, pour descendre. D'ailleurs une longue rue; des deux côtés et d'un bout à l'autre, rien que des maisons très accueillantes, aux portes grandes ouvertes, aux vestibules fort galamment éclairés de lanternes peintes. Dans l'une quelconque de ces demeures, si l'on jette les yeux, on est toujours sûr d'apercevoir dès l'abord, à travers un léger grillage en bois, un salon d'apparence comme il faut, orné de délicates peintures murales représentant des fleurs, ou des vols de grues dans des ciels de nuance tendre; là, quelques jeunes personnes aux yeux baissés, accroupies en cercle sur des nattes, devisent à voix basse ou fument innocemment des petites pipes, dont elles secouent de temps à autre la cendre, avec autant de grâce que de précaution, dans une gentille boîte à cet usage, en faisant pan pan pan pan sur le rebord. Toutes les maisons de cette aimable rue se ressemblent, par la disposition intérieure, comme par l'aspect si cordialement hospitalier. Toutes, excepté une seule, une immense et somptueuse, qui perche au sommet de la montée, pour couronner, dirait-on, le sympathique ensemble; celle-là reste close, ou n'entr'ouvre sa porte qu'avec circonspection extrême. (Assez intrigante, cette vaste maison d'en haut, qui fait mine de n'en être pas, et qui a pourtant bien l'air d'en être... Que diable peut-il se passer là dedans?...)